Interview : Walid Ktila, un athlète en Or

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Au Japon, Walid Ktila, avait rendez-vous avec l’Histoire. L’athlète paralympique tunisien a non seulement remporté 2 médailles d’or aux 100m et 800m T34 mais il a également réussi à battre son propre record détenu à Rio lors des Jeux Olympiques de 2016.
Souriant et avenant, Walid Ktila a accepté de se confier sur son parcours mais aussi sur ses attentes pour ses projets futurs.

Qu’est-ce que cela vous fait de faire partie des quatre Tunisiens médaillés d’or des jeux paralympiques ?
Walid Ktila : C’est une grande fierté. L’aboutissement d’un travail acharné. Cela permet de montrer que le handicap peut être un atout, une force et non une contrainte.

Quel sentiment avez-vous lorsque vous voyez le drapeau tunisien se dresser, accompagné de l’hymne national ?
W.K : Quand je vois le drapeau s’élever, cela me procure une forte émotion. C’est une grande fierté, je me sens ambassadeur de la Tunisie, ce petit pays que je fais connaître. J’essaie toujours d’en donner une belle image. D’ailleurs, les étrangers s’étonnent du nombre de nos champions.

Pensez-vous qu’il y ait une quasi absence de reconnaissance pour le handisport qui place très souvent la Tunisie sur les podiums mondiaux ?
W.K : Le système en Tunisie n’est pas simple, on te demande de faire tes preuves avant d’arriver à quoi que ce soit. Il est vrai que je ne me suis pas trop senti soutenu par les autorités tunisiennes. Mais heureusement, il y a quelques timides améliorations.

Qu’est-ce qui vous motive ?
W.K : Quand je fais du sport, il n’y a plus de handicap. Mon entraînement change le regard des gens et force le respect.

Et où réside votre force ?
W.K : Ma patience et ma persévérance ! J’ai souffert, je me suis sacrifié, j’ai résisté des années avant de remporter ma première médaille et d’arriver là où j’en suis aujourd’hui. C’est une longue carrière de 19 ans. J’ai commencé à m’entraîner en 2002 et depuis, je n’ai jamais arrêté.

Les Jeux paralympiques ont gagné en visibilité, en particulier depuis Londres 2012. Qu’en pensez-vous ?
W.K : Les mentalités sont en train d’évoluer. Le regard change sur les Jeux paralympiques. Le fait d’être de plus en plus médiatisés joue également un rôle majeur. Il reste encore beaucoup à faire car il y a une certaine forme de méconnaissance à l’égard des disciplines du handisport. Les gens n’y croyaient pas vraiment, ils se disaient : « Mais que peut faire une personne à mobilité réduite ? » Et pourtant, quand tu vois ce dont on est parfois capables, c’est juste incroyable ! Certains arrivent même à dépasser les records des valides.

Un mot sur l’ambiance à Tokyo ?
W.K : Cette année, ça a été très dur. Il y avait ce doute du maintien des Jeux olympiques et avec le coronavirus, on a dû suivre un protocole sanitaire extrêmement strict car les Japonais ne badinent pas avec les règles. On a donc passé un mois difficile où il y avait beaucoup de pression. On a dû faire des tests quotidiens de dépistage en espérant ne pas être positifs car sinon, tu es définitivement rayé de la compétition ! C’était extrêmement stressant.
Mais heureusement, on n’a pas raté de cycle olympique ou paralympique.

Comment se passe l’entraînement ?
W.K : C’est un entrainement quotidien. Je fais neuf séances par semaine, ça signifie que je m’entraîne deux fois par jour. C’est tout un programme de travail sur la résistance, sur la musculation…

Avez-vous un régime particulier ?
W.K : Oui bien sûr, il faut maintenir le poids, la silhouette, la force…

C’est un challenge de tous les jours ?
W.K : Les deux premières années, j’étais dans le flou total. Vous n’avez pas idée de ce que j’ai vécu comme difficultés. Il y a des gens qui n’ont plus cru en moi et qui ont même pensé que je devais arrêter. J’étais malgré tout convaincu de ce que je faisais et au bout du compte, j’ai surpris tout le monde, j’ai gagné à Londres en 2012 et le fait d’avoir gagné m’a propulsé et encore plus motivé.

Votre secret pour devenir champion ?
W.K : Ce n’est pas vraiment un secret, c’est le travail qui paie. Par exemple, en été, les gens s’amusent, vont à la plage, sortent…tandis que moi, je me brûle au soleil à m’entraîner. En hiver, c’est la même chose. Quand tout le monde est bien au chaud, je suis sur la piste en train de m’entraîner et ce, qu’il pleuve ou qu’il vente. C’est très dur parfois mais je continue à m’entraîner malgré tout. Je reste motivé car c’est mon travail, ma vie. C’est comme si j’allais au bureau sauf que le mien se trouve en plein air.
Qu’il fasse chaud ou froid, c’est finalement la même chose. Je me lève le matin, je prends mon petit-déjeuner, je me douche et je passe ma journée au stade à m’entrainer. C’est mon mode de vie. C’est un travail difficile mais plein d’espoir. Avec toutes les difficultés, les courbatures, les douleurs, j’y trouve quand même du plaisir.

Vous avez des plaisirs autres que le sport ?
W.K : Malgré mon rythme de vie consacré au sport, bien sûr, je regarde aussi des films, je sors, j’ai des amis…

Quels sont vos projets futurs ?
W.K : J’ai envie de monter une académie pour parler de mon expérience afin d’aider les gens et les encourager à se sentir mieux dans leur peau. Il y a des étrangers qui viennent faire des stages avec moi et suivre mon expérience et cela me fait plaisir. Pour moi, c’est énorme.
J’aspire à faire connaître notre discipline, faire passer des messages positifs, transmettre un message d’espoir aux personnes à mobilité réduite.

C’est aussi utile pour valoriser la notion de l’exemplarité : comment se relever d’un handicap ? Comment repartir de l’avant et devenir sportif de haut niveau ? Les jeunes sont d’ailleurs très attentifs et sensibles à ces questions.

Vous suivez les réseaux sociaux, vous avez une page ?
W.K : Effectivement, j’y ai trouvé un très grand soutien de la part des Tunisiens. Ils m’ont suivi, m’ont envoyé des messages de soutien. Ils m’ont beaucoup encouragé. Et c’est motivant quand tu sais qu’il y a un décalage de 8 heures entre Tunis et Tokyo. Quand c’est le matin au Japon, il est déjà très tard ou très tôt le matin en Tunisie. Et malgré ça, ils étaient là !

Qui vous a encouragé à vous mettre au sport ?
W.K : Mon plus grand soutien, c’est ma mère. Elle est là lors de mes déceptions, elle panse mes plaies qu’elles soient morales ou physiques et elle est fière de moi quand je réussis. C’est à elle que je dois mon parcours.

Quelles sont les leçons qu’on peut tirer de votre expérience ?
W.K : C’est un domaine qui demande beaucoup de patience. Tu dois te surveiller en permanence et ne pas t’apitoyer sur ton sort parce que sinon, tu stagnes et tu n’évolues plus.
Le handicap est devenu une vraie force. Si j’avais eu le choix, j’aurais recommencé de la même manière pour mener la même vie.

Propos recueillis par Nadia Zouari