INTERVIEW Sélim Gribâa : d’architecte à cinéaste…

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Originaire de Hammam-Lif, Sélim Gribâa, jeune réalisateur autodidacte âgé de 37 ans et amoureux inconditionnel du cinéma, troque son métier d’architecte contre celui de cinéaste, pour vivre pleinement sa passion. Depuis son court-métrage « La maison mauve » sorti en 2015 et projeté en Inde, aux États-Unis, en Finlande et en Tanzanie, il enchaîne 4 courts métrages, toujours avec le même engouement pour le cinéma. Nous l’avons rencontré à l’occasion de la sortie de son dernier court-métrage « 24 vérités ».  

Parlez-nous un peu de votre parcours ?

Je suis né et j’ai grandi à Hammam-Lif, dans la banlieue sud de Tunis que j’ai quittée, pour aller poursuivre des études d’architecture à Paris. J’ai fini mon deuxième cycle d’études à l’École Nationale d’Architecture et d’Urbanisme en Tunisie, à Sidi Bou Saïd. Mon diplôme en poche, j’ai travaillé comme architecte, un certain temps, puis j’ai combiné architecture et cinéma. Aujourd’hui, je me dédie entièrement à la réalisation.

Comment est née cette envie de basculer vers le cinéma, après ces longues années d’études en architecture ?

Il est vrai que les études d’architecture sont longues et passionnantes, mais j’ai toujours été épris de cinéma. Enfant, je passais beaucoup de temps à regarder des films, des blockbusters américains bien sûr, mais aussi des films d’auteur. Je passais à la vidéothèque pour louer les VHS à l’époque, et je demandais : « Qu’est-ce qu’il y a de nouveau aujourd’hui ? » (rires) J’étais une machine à dévorer les films. 

À quel moment avez-vous décidé de changer de voie ?

Quand je suis parti à Paris, j’allais très souvent voir des rétrospectives et des cycles de cinéma. J’ai assisté à une rétrospective du Cinéma Britannique au Centre George Pompidou et cela a provoqué en moi un déclic. Plus particulièrement lorsque j’ai visionné le film « The Servant » de Joseph Losey. L’envie m’est alors venue de passer derrière la caméra et de m’exprimer grâce à l’image. 

Dans quelle mesure, les notions que vous avez acquises en architecture vous servent-elles en tant que réalisateur ?

Le métier d’architecte et de réalisateur se ressemblent beaucoup. En effet, les deux gèrent des projets qui sont lourds financièrement, et qui demandent des intervenants pluridisciplinaires. Car si le réalisateur a une vision bien précise de son film, il fait aussi appel à plusieurs techniciens tels que le chef opérateur ou l’ingénieur du son pour concrétiser cette vision. Tout ce que j’ai appris à l’école concernant l’histoire de l’art, les approches sensibles par rapport au rythme, aux proportions, aux couleurs sont également un atout pour mon métier de metteur en scène.

Parlez-nous un peu de votre dernier court-métrage « 24 vérités ».

« 24 Vérités » est mon dernier court-métrage en date. C’est un thriller psychologique de 20 minutes, produit par ma société de production « Intage production » et coproduit par « Ulysson ». Le film met en scène le jeune Mourad qui vient consulter une psychothérapeute, Dr Béji. Son problème, c’est qu’il ne ressent pas d’émotions quand il regarde des films au cinéma. J’ai pensé ce film comme un hommage aux cinéphiles et aux moments magiques qu’on passe devant le grand écran. « 24 Vérités » fait résonance aux 24 images par seconde, qui est le rythme de défilement des images au cinéma. J’ai travaillé avec des acteurs formidables et d’un grand professionnalisme tels que Majd Mastoura pour le rôle de Mourad, Sawsen Maalej incarne Dr Béji et Cyrine Gannoun joue Manel. Le film est en montage et sortira à la rentrée prochaine.

Comment le public a accueilli vos trois courts-métrages, « Une plume au gré du vent », « La maison mauve » et « Bab Jdid » ? 

Je suis très content du fait que mes films aient été vus sur tout le territoire Tunisien. « Une plume au gré du vent » est passé dans les festivals mais aussi à la télé. « La maison mauve » a été projeté dans les cinémas ambulants et a fait une tournée dans les foyers universitaires. « Bab Jdid » a aussi participé à plusieurs festivals. L’accueil a toujours été enthousiaste. Heureusement que l’on ne peut pas plaire à tout le monde et que parfois de bons débats s’installent autour de mes films, mais c’est toujours constructif. À l’échelle internationale, ces courts métrages ont été primés et ont eu la chance d’être vus, dans les quatre coins du monde.

Après avoir acquis une certaine expérience grâce à vos courts métrages, avez-vous comme projet de réaliser votre premier long métrage ?

Oui absolument ! Mon prochain projet est un long métrage de fiction. Je suis encore à la phase d’écriture. J’espère le tourner d’ici une année. Je suis impatient !

Que pensez-vous du cinéma en Tunisie depuis la révolution?

Il est indéniable que la révolution a apporté un vent nouveau. Moi-même, je suis un cinéaste de la révolution. La liberté d’expression est indispensable pour un cinéma vrai et authentique. Pour preuve, nos films tunisiens se distinguent dans les plus grands festivals internationaux, ces dernières années. Néanmoins, je suis obligé de constater que 8 ans après la révolution, une certaine mentalité qu’on pensait oubliée tente de revenir aux affaires. Telle cette façon de mélanger le culturel, le politique et le business. Ces comportements de quelques personnes qui croient que le cinéma tunisien est leur propriété privée… Tout ceci ne peut pas continuer. Le train du changement avance et il est assez grand pour emmener tout le monde. Alors saisissons cette opportunité pour donner à notre secteur tous les atouts qui lui permettront de briller davantage.

Portez-vous dans votre cœur un message particulier à faire passer à travers vos réalisations ?

Quand je fais un film, je cherche surtout à communiquer des émotions aux gens. Le cinéma est un redoutable véhicule d’émotions. C’est d’ailleurs le sujet de mon dernier film. S’il y a une particularité dans mon travail, c’est peut être le fait d’ajouter une dimension fantastique dans la narration d’une réalité. Parce que de mon point de vue, la vie réelle est fantastique, si on veut bien le voir.

Propos recueillis par Zeineb Enneifer Ben Ayed pour La Gazelle N°73.