Riadh Fehri est notre invité aujourd’hui. Nous n’avons pas à le présenter puisque sa musique et ses œuvres parlent pour lui. Au-delà de sa sensibilité artistique, c‘est son côté humaniste qui nous intéresse. Il est vrai qu’il place la personne humaine au-dessus de toutes les autres valeurs. Entretien :

Femmes de Tunisie: Votre amour pour la musique vous a entraîné dans des endroits difficiles d’accès. Vous avez pratiqué la musicothérapie à l’hôpital psychiatrique Errazi sans oublier que vous avez créé des conservatoires de musique dans les centres de rééducation des mineurs. Quels sont les résultats de ces deux initiatives ?

Riadh Fehri : D’abord, je tiens à rappeler que mon père était l’économe de l’hôpital Errazi et j’y allais quand j’étais jeune. De ce fait, j’ai pu assister aux séance de musicothérapie de Seddik Jeddi qui était chef de service du PINEL, le service le plus difficile de cet hôpital. Chaque mercredi j’accompagnais les patients. Cela m’a appris de ne jamais interrompre un patient ou laisser apparaître la moindre émotion. Il faut être neutre pour que la personne en face se sente à l’aise. J’ai appris à observer sans gêner, même dans des endroits difficiles. Il faut être vigilant et mon vis-à-vis doit avoir confiance en moi. Je n’avais que quatorze ans. Cela m’a permis de reprendre cette expérience beaucoup plus tard avec un succès certain. C’est un travail de six ans et treize personnes ont obtenu leurs diplômes de musique. Nous sommes, de ce fait, devenus des collègues. D’ailleurs, la série El Maestro que le grand public a pu voir à la télé est inspirée de mon vécu. Concrètement, et sans citer des noms, par respect pour ces personnes, il faut savoir que deux se sont connus en prison et se sont mariés et ont eu trois enfants. Ils vivent actuellement en France. Elle, c’est le prof de musique de l’époque qui m’accompagnait lors de mes visites dans les centres de rééducation des mineurs. Je n’en dirais pas plus…
Sinon, je pense que chacun de nous a le droit à une deuxième chance. J’ai travaillé avec l’UTAIM et l’AGIM, et actuellement je reçois les enfants de SOS et une classe pour l’anti bégaiement. Pour faire bref, les résultats obtenus avec l’hôpital Errazi et le centre des mineurs me poussent à aller de l’avant et tant que j’aurais du temps, je le consacrerai pour ces jeunes qui ont besoin de soutien.

F.D.T: Vous avez fondé votre propre conservatoire. Et c’est une relation très étroite entre l’enseignement et la création. Ça se passe comment ?

R.F: J’ai enseigné au lycée de Carthage, puis j’ai ouvert ma propre école, comme ça les enfants qui viennent chez moi ont fait leurs choix. Par contre, dans un lycée c’est un cours imposé. Le conservatoire est un vrai lieu d’inspiration musicale, on joue tout le répertoire classique, oriental et moderne, sauf ma musique. Ceci étant, dans les couloirs j’entends parfois un de mes élèves jouer un de mes morceaux de son plein gré.

F.D.T: Votre conservatoire est un modèle du genre. Pouvez-vous nous en parler un peu plus et le faire connaître aux Tunisiens ?

RF : Le Conservatoire Riadh Fehri instruit et passionne la jeunesse Tunisienne. Avec son enseignement innovant liant pédagogie et excellence, il est parmi les établissements culturels les plus convoités avec 20 salles réparties entre Sidi Bou Saïd et Gammarth. Nous accueillons tous les niveaux, des débutants aux jeunes qui excellent. De plus, tous les styles de musique sont enseignés tels que la musique classique, moderne, orientale et bien d’autres.
Notre mission principale est la sensibilisation et la formation des jeunes aux pratiques artistiques et culturelles dans le domaine musical. Le Conservatoire a pour but d’enseigner et de faire aimer la musique et l’art aux nouvelles générations en leurs donnant la chance de s’exercer et de se professionnaliser.

F.D.T: Pourquoi cette classe anti bégaiement et pas autre chose ?

RF : Comme je le disais plus haut, chaque enfant a le droit à une seconde chance dans la vie pour pouvoir s’améliorer et faire quelque chose qu’il aime. C’est pour cela que le conservatoire Riadh Fehri s’est fixé comme objectif la possibilité de donner accès à la culture et plus particulièrement à la musique à tous et même aux personnes les plus démunies. Ce rêve a débuté en 1990 avec une action en collaboration avec l’UTAIM, et depuis, chaque année, nous organisons des actions, des évènements et prenons en charge les enfants qui en ont le plus besoin.
Cette année j’ai créé gratuitement une nouvelle classe « anti bégaiement » et la raison est évidente : je maitrise les techniques pour venir en aide aux bègues et il faut savoir sue j’ai eu ce problème quand j’étais enfant et c’est grâce à la musique que j’ai trouvé la formule magique et efficace à plus de 90%.

F.D.T: Vous avez fait vos études entre l’Italie et la Tunisie. Quelle est l’école qui vous a le plus influencé ?

RF : J’ai étudié à Morlacchi à Perugia, puis à la rue Zarkoun et l’avenue de Paris, et chaque cours est resté gravé dans ma mémoire. Ce que je garde, ce sont les moments avec le Docteur Salah El Mehdi. C’est mon père spirituel. Il a enseigné chez moi à Sidi Bou Saïd, et il m’a laissé onze heures d’enregistrement vidéo qui traitent de la musique tunisienne et orientale.
C’est pour cela que je lui ai rendu hommage, de son vivant, durant mon concert « Tapis Rouge »

F.D.T: On ne compte plus vos concerts à Tunis et à l’étranger, mais vous manquez au public tunisien. Pourquoi ces longs moments d’absence ?

RF : Depuis la révolution la scène musicale a changé, j’ai déposé plusieurs fois ma candidature pour le festival de Carthage, mais en vain. En même temps, l’état italien m’a invité pour jouer le premier concert à l’occasion de l’ouverture du Sénat de Rome .je n’en dirais pas plus.

F.D.T: Ces dernières années, vous êtes passé à la composition de musiques de films. Le déclic s’est fait comment ?

R.F: Mon premier film, c’était « Fin décembre » de Moez Kammoun et pour l’occasion, c’était le premier rôle de Dhafer El Abidine en 2009 et puis j’ai enchainé avec, en tout, une vingtaine de projets entre feuilletons, courts et longs métrages.

F.D.T: Pour vos travaux impressionnants et votre quête interminable pour la paix et la fraternité à travers la musique, vous avez reçu en février 2010 le prix présidentiel de la création musicale en Tunisie. Quels souvenirs gardez-vous de cette distinction ?

R.F: L’artiste a besoin de reconnaissance et ça fait toujours plaisir. Etre reconnu vous donne des ailes et vous pousse à donner encore plus. C’est une distinction à laquelle je ne m’attendais pas et je ne peux qu’en être fier

F.D.T: Vous entamez une nouvelle expérience et vous êtes en train de composer des nouvelles musiques de film avec des réalisateurs espagnols. De quoi s’agit-il ?

R.F: Il y’a 25 ans, un projet de documentaire espagnol a été produit ayant come titre « l’Art des rencontre » portant sur 3 artistes de différents styles, à savoir « Musique Méditerranéenne » de Riadh Fehri, « Flamenco » d’Angel Cortes et « New Age » de Step Murray. Ce documentaire raconte la vie des artistes en dehors de la scène et à la fin, les trois musiciens ont présenté un concert à la « Al Hambra » à Grenade. Ce projet a eu le 1er prix en Espagne. La production espagnole a décidé de refaire le même documentaire avec les mêmes artistes après 25 ans. Les réalisateurs José Montes et Ravier m’ont proposé de composer d’autres projets audiovisuels que je garde, pour le moment, pour moi. Vous en saurez plus en temps opportun.

F.D.T: Pour mieux connaître l’artiste, on aimerait bien avoir une idée plus exhaustive sur une votre façon de travailler. Une journée-type de Riadh Fehri ?

R.F: Je suis très matinal, je ne veux pas rater la vie de famille, l’inspiration n’a pas de préférence horaire. L’inspiration est là quand il faut. Je suis tout le temps en formation continue, soit pour en savoir plus sur des logiciels de Musique Assistée par Ordinateur, soit pour connaître les nouvelles technologies. J’essaye d’être à jour. Ma vie est très simple, je suis très ambitieux, je rêve sans cesse et j’essaye de réaliser mes rêves par priorité. Je n’aime pas la perte du temps, je ne dors pas assez, j’aime la cuisine surtout l’italienne… et le football.

F.D.T: Au cours de ces deux dernières années, vous avez travaillé en ligne et on sait que les cours virtuels de musiques ont eu l’adhésion de tous. Comment avez-vous fait pour y arriver ?

R.F: J’ai acquis l’expérience à l’école américaine en Tunisie ou j’ai enseigné. En 2018, j’ai mis en place des cours sur Easyclass à distance et ça n’a pas trop marché mais quand la Covid 19 nous a poussés au confinement je me suis retrouvé avantagé par rapport aux autres. J’ai demandé à Microsoft de nous livrer les licences pour les cours et en 48h on a eu l’accord. Depuis, nous avons un nombre illimité de licences sur une plateforme Pro plus, avec tous les services de Microsoft gratuitement pour tous les inscrits. Maintenant je suis en train de mettre en place des modules pour les enfants tunisiens qui sont à l’étranger pour qu’ils apprennent le dialecte tunisien en chantant. Ce projet s’appelle « Musique et intégration » qui leur permet d’être liés à une école Tunisienne. Les cours sont accessibles sur notre plateforme et sur notre Radio web « Radio Conservatoire Fehri ».

F.D.T: Revenons un peu en arrière. Pour en savoir plus sur votre parcours et votre réussite, quand est-ce que vous avez senti que le succès sera au rendez-vous ?

R.F: En 1993 l’ambassade d’Italie en Tunisie m’a demandé de composer pour Lotfi Bouchnak une opérette qui devait être interprétée par l’orchestre symphonique de Rome dans le cadre du festival international de Carthage. C’était ma première fois sur une grande scène. J’ai senti que je devais faire mieux et travailler très dur pour produire tout un concert à mon nom. Ce fut fait en 2006. Ce fut le grand rendez-vous de ma vie avec l’opéra de Vienne qui interprètera ma musique pendant ce spectacle sans oublier la présence de Pedro Eustache, Brennan Gilmore et bien sur la célèbre violoniste Ann marie Calhoun.

F.D.T: Vous vivez dans un milieu ou l’Art est prédominant. C’est important pour votre carrière ?

R.F: Je respire l’Art du matin au soir, entre le verre soufflé et la dame de fer et de verre Sadika. Ma femme est, elle aussi, artiste graveur. Mon fils est DJ professionnel, ma fille est prof de piano. En somme, l’art est omniprésent et les discussions de famille tournent autour de nos différentes activités artistiques

F.D.T: Quel jugement porteriez-vous sur la scène musicale actuelle ?

R.F: Chaque moment a son genre et sa langue artistique. On n’a pas à juger. Tant mieux pour le consommateur qui trouve de tout. J’espère que le partage se fait équitablement.

F.D.T: Avez-vous l’intention de proposer votre candidature pour le prochain festival de Carthage ?

R.F: Non et c’est catégorique. Je ne suis pas prêt de déposer ma candidature comme les autres fois d’autant plus que les étrangers n’ont pas à le faire et c’est injuste. Je ne suis plus disposé à le faire à nouveau et je rappelle qu’on m’a annulé un spectacle sans me dire, jusqu’à aujourd’hui, pourquoi. Je rappelle que j’ai fait sept fois le festival de Carthage, avec, à chaque fois, une réussite totale…

F.D.T: Pour conclure, on vous considère comme étant l’homme du mois sachant que vous entamez une nouvelle expérience des plus importantes. Impressions ?

R.F: Je suis très heureux et flatté. Je me sens capable de donner encore plus et l’envie d’aller de l’avant est la même que celle des années précédentes. L’envie de créer sans cesse est toujours le même

F.D.T: Le mot de la fin ?

R.F: Je souhaite que le monde aille bien et que la musique soit toujours le fidèle compagnon de chacun d’entre nous !

Propos recueillis par Mourad AYARI

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here