[Interview] Lotfi Hamadi nous parle de Wallah We Can et d'Ecolibree

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Avec sa gueule angélique, il séduit à tous les coups. Dès qu’on le branche sur ses actions, en particulier l’opération Wallah we can*, Lotfi Hamadi devient carrément attachant. La première fois que j’ai remarqué Lotfi Hamadi, il faisait la queue à la caisse du Monoprix de La Marsa, une bouteille de vin à la main, le portable vissé à l’oreille. Il était en conversation avec l’étranger et se renseignait sur le prix des séries Mangas. A l’époque, il était sur un projet de télévision qui a vite foiré. La première fois que je lui ai parlé, c’était le 12 janvier 2013, sur la terrasse du mausolée de Sidi Bou Saïd qui venait d’être incendié. Depuis, nous avons fait ensemble plusieurs voyages à Makthar où j’ai découvert l’état du collège-internat, le projet pilote d’une opération ambitieuse qui a pour objectif de réhabiliter et d’offrir un meilleur cadre de vie et d’études aux élèves des 400 internats publics de Tunisie. Le collège-internat de Makthar tenait alors plus du centre de redressement pour jeunes délinquants que d’un établissement pour adolescents des zones rurales. En trois ans, des progrès considérables ont été réalisés au collège de Makthar. Le point avec Lotfi Hamadi à quelques semaines de l’inauguration du projet…

Où en est l’opération Wallah we can ? Nous sommes dans la phase de réalisation. Les panneaux solaires pour l’eau chaude sont installés, et ceux pour l’autonomie énergétique sont en cours d’installation. Les élèves sont donc passés d’une douche par mois à deux douches par semaine. Pendant l’installation des panneaux solaires, une épidémie de gale s’est déclarée et nous avons été obligés de brûler tous les matelas que nous avons par la suite remplacés. La première fois que je me suis rendu à Makthar, c’était en 2012. Cet hiver-là était très froid et je me suis mis en quête de couettes. Plusieurs personnes ont donné de l’argent et je me suis rendu à Nabeul pour acheter des couettes d’importation chinoise. Je me suis rendu compte qu’elles ne chauffaient pas. Une amie, dans le textile, m’a proposé de les fabriquer. Elles revenaient à un dinar de moins que les chinoises, elles étaient chaudes et de fabrication tunisienne. En ce moment, nous sommes en plein dans l’opération Makth’Art, développée par Sonia Ghorbel. Il s’agit de faire entrer la culture à l’internat. Des graffeurs tunisiens et étrangers sont en train de réaliser des peintures murales, des artistes animent des ateliers de théâtre et une chorale. Une designer franco-tunisienne, connue en France pour être la reine du recyclage textile sous son label « Madame Chat » a également animé un atelier de couture pour montrer aux élèves comment détourner un vêtement de la fripe pour en faire une tenue mode. La philosophie de tout ça est de garantir un bon cadre de vie et d’études aux enfants qui passe forcément par la culture et le sport.

Quel a été le déclic de cet ambitieux projet ? Ça été la découverte de l’internat. Le proviseur du collège Victor Hugo d’Aulnay-sous-Bois m’avait contacté pour réaliser un jumelage avec un collège tunisien. C’était en novembre 2012 pendant les évènements de Siliana. J’étais à l’hôpital de Makthar pour aider à la réception des blessés et on m’a orienté vers le collège-internat. Ce que j’y ai découvert était à l’image de la corruption et de la démission de l’Etat…

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Quelle a été la réaction de la direction du collège et du ministère de l’éducation ? Tout le monde m’a laissé travailler parce que dans la région qui est ma région natale – je suis né à Kessra – on se souvenait de mon engagement pendant les évènements de Siliana. J’ai monté l’opération de jumelage et au fil de mes visites au collège, j’ai réalisé tout ce qui manquait : eau chaude, chauffage, salle de loisirs, etc. Puis je me suis dit : pourquoi ne pas créer le premier internat d’Afrique autonome énergétiquement ? Nous l’avons fait avec le soutien technique du ministère de l’Energie. De son côté, le ministère de l’éducation s’est engagé à maintenir le budget alloué à l’énergie pour le consacrer à l’achat de matériel scolaire et récréatif. Ensuite, je me suis dit, pour que ces enfants apprennent le sens du bien commun, il faudrait qu’ils cultivent leur propre potager. Nous avons mis ce projet en place avec le Commissariat régional au développement agricole qui a impliqué des mini-fermes des environs. Parallèlement, nous avons bénéficié du soutien d’ingénieurs agronomes pour créer un potager et un verger au sein même de l’internat. Nous avons commencé par planter des oliviers, des orangers et des citronniers pour tester la qualité de la terre. Bientôt, nous allons lancer la plantation de légumes et de cerisiers –l’arbre de la région-, de même que de fleurs comestibles qui pourront être vendues aux grands restaurants du pays. L’objectif est double : assurer l’autonomie alimentaire de l’internat avec des repas mieux équilibrés et vendre la surproduction qui permettra de financer des activités de loisir et extra-scolaires.

Comment les élèves réagissent-ils à tous ces changements ? Pendant deux ans, je n’ai pas vraiment senti de réaction. Mais récemment, la professeure de français – qui est l’un des piliers du projet Wallah we can au sein de l’internat – m’a montré la rédaction d’une petite fille qui souhaitait devenir riche pour pouvoir aider les pauvres, comme les gens qui venaient aider à l’internat.

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As-tu rencontré des embûches ? Mis à part deux incendies criminels dans les dortoirs – alors qu’ils venaient d’être réhabilités – en 2014, l’un pendant l’Aïd El Kébir et l’autre pendant les vacances d’été, je n’ai pas rencontré d’embûches. Au fil de l’avancement du projet, tu découvrais à chaque fois un nouveau problème. Par exemple, les soucis des jeunes filles lors de leurs menstrues qui les obligeaient à s’absenter des cours… Au cours d’une visite du dortoir des filles, j’ai constaté que des matelas en mousse étaient presque entièrement dépecés. Le directeur m’a expliqué que les jeunes filles arrachaient la mousse pour s’en servir comme serviettes hygiéniques parce qu’elles n’avaient pas les moyens d’en acheter. J’ai fait une recherche sur internet et j’ai découvert qu’en Inde, un homme avait lancé la production de serviettes hygiéniques lavables. La même personne qui s’était proposée pour fabriquer les couettes s’est lancée dans la production de serviettes hygiéniques lavables que nous avons appelées : les serviettes Ecolibree. Le paquet coûte 10 dinars et les serviettes durent deux ans. Pour pouvoir les distribuer, il fallait passer par les ministères de l’Education et de la Santé qui, au départ, n’ont pas adhéré au projet. Mais nous avons fait appel aux médias et aux experts du Fonds des Nations Unies pour la Population pour sensibiliser, notamment à travers des campagnes de formation, l’administration publique. Nos serviettes Ecolibree sont un clin d’œil à ce que j’appelle la stratégie du colibri qui, goutte après goutte recueillie dans son bec, tente d’éteindre l’incendie d’une forêt.

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Le collège-internat de Makthar, entièrement réhabilité, autonome énergétiquement et doté d’un verger et potager sera inauguré début 2016. Mais il reste 330 internats. Comment vas-tu t’y prendre pour financer ce projet titanesque ?

Nous allons essayer de convaincre des grandes entreprises de parrainer un collège-internat. Le cœur de Wallah we can, c’est de créer une synergie entre la société civile, les universités (qui nous fournissent les ingénieurs et experts nécessaires au projet) et l’Etat. Comme nous l’avons fait pour le projet-pilote avec l’Association de Développement Durable de Siliana, présidée par Naïm Belghith, un jeune architecte revenu de l’étranger après les évènements de 2011, nous allons créer dans chaque gouvernorat une association qui gèrera, entre autres, la réhabilitation des internats. Nous ferons aussi appel aux organisations internationales et ONG qui s’occupent de l’enfance. Nous sommes déjà en pourparlers avec la coopération allemande, GIZ, pour qu’elle nous accompagne sur tout le volet développement durable. Le projet-pilote a coûté 400 000 dinars. A titre d’exemple, les ministères concernés budgétisent la seule réfection de l’électricité à hauteur de 500 000 dinars. On peut faire beaucoup avec peu d’argent, à condition d’en avoir la volonté. Il faut que les tunisiens comprennent que tout ce dont ils se plaignent au quotidien provient d’un déficit d’éducation civique, humaniste et démocratique. L’argent public et privé conjugué aux compétences de la société civile peut révolutionner le secteur de l’éducation.

Propos recueillis par Farida Ayari

*Ceux et celles qui souhaitent participer à l’opération Wallah we can peuvent se rendre sur les pages Facebook Wallah we can et Ecolibree.

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