Lorsqu’elle lance sa boîte de production en 2019, peu de gens savent ce qu’il y a derrière cette idée de la jeune cinéaste Ismahane Lahmar. Un an plus tard, un projet aussi fou et engagé que la jeune femme prend vie. « Le cinéma au féminin » est une initiative qui vise à propulser les femmes dans l’univers du 7ème art. Elles sont devant et derrière la caméra. Elles n’ont pas fait d’études cinématographiques et elles s’en sortent si bien que le film « J’irai au diable » sort dans les salles en novembre dernier. Retour sur un parcours singulier, celui d’Ismahane Lahmar.

Femmes de Tunisie : Qui est Ismahane Lahmar ?

Ismahane Lahmar : Je suis une réalisatrice. J’ai fait mes études entre Paris et New York. En 2019, j’ai décidé d’ouvrir ma boîte « Madame Prod ». Je voulais limiter l’attente. Notre parcours de réalisation se limite à écrire et porter un projet. Ensuite, nous sommes dans l’attente d’un partenaire. Alors quitte à lancer ma propre boîte, je voulais qu’elle me ressemble et qu’elle porte mes valeurs.

A la fin de mes études de cinéma, j’ai fait des courts-métrages. Chacun d’eux me définit et définit une période de ma vie. C’est pour cela qu’ils sont tous très importants pour moi. C’est à la fois un apprentissage et un enrichissement, que ce soit d’un point de vue technique, mais aussi pour ma vie de jeune femme.

F.D.T : Parle-nous de ton premier court-métrage « On your Grave » et de l’expérience New-Yorkaise ?

I.L : C’était une expérience très drôle. C’était censé être mon court-métrage de fin d’année. Dans ma promo, il y avait seulement 6 étudiants qui allaient réaliser et les autres devaient se greffer aux projets. Mon court-métrage, qui devait se passer en prison, n’avait pas été pris. L’école s’était opposée au concept. Et ils m’ont demandé de tourner en studio, chose que j’ai bien sur refusé. Moi, je voulais vivre réellement mon projet. J’ai donc fait le pari de le réaliser sans eux.
J’étais complètement perdue dans New York. Je pense que cette période définit beaucoup mon tempérament de femme rebelle, très motivée, que rien n’arrête.

Pour l’anecdote, tout le monde pensait que je n’obtiendrais jamais d’autorisation de tourner en prison. De mon coté, j’y suis allée au culot. J’appelais tous les matins toutes les prisons de New York et j’insistais… jusqu’à ce qu’on m’accepte dans une des prisons- c’était là où a tourné Spike Lee, une belle référence quand même-. C’est une très belle époque. C’était marrant de voir l’admiration dans les yeux des autres. Et du coup, je suis passée de : « elle est complètement tarée », à « Tu as assuré. Est-ce qu’on peut travailler avec toi sur ce projet. » J’adorerais retourner à cette époque.

F.D.T: « Woh », ton premier long-métrage est une comédie financée par son public. Parle-nous de cette expérience ?

I.L : « Woh » était une très belle expérience. C’était un énorme challenge, de l’écriture jusqu’à à la livraison du film. C’était un marathon de 5 mois. Mais c’était aussi hyper enrichissant, car c’était drôle et fun de travailler avec des acteurs tels que Fatma Ben Saidane, Hichem Rostom, Jamila Chihi etc. Nous avons beaucoup ri. Et puis, j’ai gagné des amis, comme Mohamed Mrad et Fatma Ben Saidane qui font partie de ma vie aujourd’hui.

Mais le plus enrichissant, c’est le format en soi. C’est la comédie. Aller en salle et entendre les gens rire est la chose la plus magnifique et la plus satisfaisante qui me soit arrivée. J’avais l’impression de mettre des boules de joie dans le cœur des gens. C’est une expérience que j’ai envie de réitérer.

F.D.T : Quel cinéma défends-tu ?

I.L : Les premiers adjectifs qui me viennent en tête, c’est : libre, fou, sans limite, et qui défie toutes les règles sociales. C’est un cinéma fantaisiste qui relève de l’inconscient et des rêves et qui fait rêver aussi. Je dirais pour résumer : un cinéma social mais pas réel.

F.D.T : Qu’est-ce qui t’a a motivée à ouvrir une boite de prod’ ?

I.L : Plusieurs choses. D’abord mes frustrations de réalisatrice. En Tunisie, il n’y a pas beaucoup de boite de production. Et souvent, elles sont concentrées sur un ou deux réalisateurs et travaillent avec les mêmes.

C’est aussi parce que j’ai relevé une certaine indifférence des productions existantes par rapport à mon travail. Et qu’on manque de moyens… En gros, c’est parti de toutes sortes de frustrations. C’est là que je me suis dit « Je veux faire un projet qui s’appelle « Le cinéma au féminin. ». Et pour pouvoir le faire vivre, il fallait une boite de production.
Je tiens à préciser que l’idée et le projet « Cinéma au féminin » est venue avant la boite de production. Cette dernière était l’entité nécessaire à l’exécution du projet. Je suis arrivée à la prod, plus par dépit que par réelle envie.

F.D.T : Comment est née l’initiative « Cinéma au féminin » ?

I.L : « Cinéma au féminin », comme je l’ai dit, est né de toutes mes frustrations. Les écoles de cinéma payants, les bouquins spécialisés qui coutent cher etc. Et puis, c’est un domaine hyper fermé, élitiste. J’ai voulu créer le concept contraire de tout ce que j’ai pu relever et qui ne me plaisait pas.

« Le cinéma au féminin » est un projet ouvert aux femmes. Il est gratuit. Ce sont des femmes qui n’ont pas eu accès aux études de cinéma, qui ne connaissent rien au domaine et elles viennent apprendre avec nous. C’est aussi pousser le féminin a l’écran avec des premiers rôles féminins. Et derrière l’écran, il y a une équipe technique féminine. C’est le féminin dans toutes ses compétences

F.D.T : « J’irai au diable » est le fruits de ce projet. Comment tu as réfléchi la réalisation d’un film autour d’un sujet tabou, comme la mort ?

I.L : Quand j’ai commencé à réfléchir le projet, c’était juste un sujet qui me tracassait. Je lisais des bouquins sur le sujet, je regardais des films et des documentaires. Ca faisait un peu partie de ma vie… et ça continue. Je ne le pensais pas forcément tabou. C’est après, lors de la production du film, qu’on s’est posé des questions sur la réaction des gens. Quand j’écris, je couche ce que j’ai sur le cœur : mes idées, mes émotions, mes rêves etc. je ne pense pas vraiment à ce que pensent les gens.

Après, c’est un sujet dont j’ai voulu parler, parce que comme tout réalisateur, nous sommes tentés de parler des choses qu’on connaît et qui nous habitent lors du premier film. La mort m’habite. Un philosophe disait « savoir bien vivre, c’est d’abord savoir bien mourir », ou quelque chose dans le genre. Ce dicton m’a toujours impacté.

F.D.T : Quelle casquette préfère-tu de tous les métiers du cinéma que tu exerces ?

I.L : Tous les métiers dans le cinéma sont vraiment difficiles, que ce soit la réalisation, la production ou l’acting. Chacun des métiers rencontre des difficultés qui lui sont propres. Je pourrais parler de ceux de la réalisation. Lorsqu’on porte un projet, on est dans une espèce d’attente difficile, qui peut faire de nous des dépressives. Cela crée des creux dans nos vies. Il faut apprendre très vite à jongler avec d’autres projets, voire même des petits boulots, pour combler. Mais de tous ces métiers-là, c’est la réalisation celui qui prend une grande partie de ma tête et de mon cœur. D’ailleurs, ça me manque déjà. Mes meilleurs moments se passent en plateaux. Là où je me sens comblée, heureuse et en paix, c’est sur le plateau.

F.D.T : Quels sont tes projets futurs ?

I.L : J’en ai plein. J’ai un long-métrage fantastico-réaliste, que j’espère réaliser en 2024. Il demande pas mal de fond. Il y a beaucoup de travail de costume, de décor, et nécessité la mobilisation d’un casting important. C’est un film panarabe très ambitieux.

De l’autre cote, j’aimerais aussi faire un film plus spontané, avec une équipe réduite. Ce serait une comédie réalisée sur un temps réduit aussi. Je voudrais retrouver mon esprit de jeune étudiante, revivre la réalisation de façon plus spontanée, plus amusante.

Et enfin, j’ai un projet que j’aimerais écrire pour Fatma Ben Saidane. J’ai plein de projets. J’espère juste qu’ils vont se réaliser.

Par Raouia Kheder 

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