[Interview] Hatem Belhaj: « Choufli Hall c’était d’abord une femme psychiatre et un homme médium! »

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Il est derrière les rires et les sourires esquissés quasiment tous les soirs sur les visages de nombreux tunisiens depuis des années. « Choufli Hall », une série devenue culte, 5 saisons et un audimat toujours en pic même après les nombreuses rediffusions. Une recette simple : de bons comédiens, un scénario à la fois réaliste et drôle et des personnages hauts en couleurs. Hatem Belhaj avait vu le potentiel des sitcoms depuis longtemps, à l’époque où cela commençait à devenir tendance aux Etats-Unis. Depuis, ce genre de production n’a plus fait machine arrière. Et le virus a frappé la planète entière…même la Tunisie. De « Superette Azaiez », écrit par Belhaj et jusqu’à « Bolice », co-scénarisé et réalisé par Majdi Smiri, les productions se sont succédées, mais une seule série fait l’unanimité : « Choufli Hall ». Femmes de Tunisie est allée à la rencontre de Hatem Belhaj pour percer le secret d’un tel phénomène. 

Femmes de Tunisie : Qu’est ce qui a empêché la télévision publique d’évoluer alors qu’il y a vingt ans, c’était la star des productions ramadanesques ?

Hatem Belhaj : Ce qui ralentissait le développement de la télé c’était principalement la mainmise de l’Etat, qui surveillait et validait toutes les propositions ou presque. Même lorsqu’une radio privée, a vu le jour- Mosaïques Fm- elle était  toujours sous l’emprise de la famille de Ben Ali. Idem pour la radio Shems Fm qui était tenue par la fille du président déchu. Ce qu’il faut savoir, c’est que l’on ne peut pas être créatif sans liberté d’expression. Et à l’époque, le semblant de liberté qu’on avait nous servait à pondre des productions à but commercial, sans message particulier. Côté acteurs, il y avait quelques uns qui se démarquaient, mais cela n’a pas tellement suivi au fil des années. Les bons sont toujours les mêmes et il était rare de voir de nouveaux visages percer. Pour moi, Yassine Ben Gamra a très bien évolué. Mais cela tient du fait qu’il a été dirigé par Atef Ben Hussein dans « Maktoub ».

F.D.T : Vous êtes derrière la sitcom culte « Choufli Hall », comment vous est venue l’idée ?

H.B : J’ai eu l’idée de Choufli Hal en 1996 alors que je venais de mettre un pied dans la télévision. J’étais producteur d’émissions de variétés et j’écrivais aussi des sketchs, comme ceux d’El Kalabes.  A l’époque, j’avais proposé ce projet de feuilleton dans lequel on retrouvait dans les rôles principaux une femme psychiatre et un homme médium. Malheureusement, l’idée avait été refusée d’emblée. Idée que j’avais laissé tomber pour en pondre une autre m’inspirant de la percée des grandes surfaces, du marketing…Ainsi est née la première sitcom en Tunisie : « Chez Azaiez », avec Kamel Touati, Fayçel Bezzine, Sofiane Chaari, Zahira Ben Ammar ou encore Kawther El Bardi. Le succès a été quasi immédiat. Les gens ont accroché à ce nouveau produit, filmé dans un espace clos, avec des répliques comiques toutes les minutes. L’année d’après, je retentais l’expérience avec « L’outil » qui a beaucoup moins marché. Après cet échec, on ne croyait plus vraiment en moi, oubliant tous mes anciens succès et travaux. Je m’apprêtais alors à faire mon retour dans le monde de la publicité, quand j’ai été appelé pour proposer un projet. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai tout de suite pensé au concept de « Choufli Hal ». J’ai inversé les rôles principaux, retravaillé le pilote et nous nous sommes lancés dans l’aventure. 

F.D.T : Comment avez-vous pensé ce succès ?

H.B : Je me suis inspiré de ma vie. J’avais une relation avec mon oncle assez ambigüe. A l’époque, je pensais que ma mère l’aimait plus que moi. J’ai donc joué un peu sur “ce complexe” et sur plein d’autres d’ailleurs. Pour moi, un bon scénariste doit avoir des traumatismes et des complexes, sur lesquels il peut travailler pour puiser de bons textes. . C’est grâce à cela qu’on arrive à écrire. Le produit s’est donc petit à petit mis en place et j’ai brodé sur les problèmes, angoisses, complexes qui peuvent affecter le Tunisien, en traitant la chose avec humour. Cependant, tout cela n’était pas une mince affaire. Au début, on voulait que je supprime le personnage de la voyante, car il faisait référence aux rumeurs sur le rapport de Leila Ben Ali avec la voyance, mais pour moi, il était hors de question. Sur les cinq saisons, j’ai dû imposer ou m’opposer à certaines idées. J’ai puisé la force du succès du feuilleton qui dépassait les décideurs. 

F.D.T : Comment avez-vous vécu le succès de la série ? Et à quoi est-il dû ?

H.B : Cela m’a donné beaucoup de pouvoir. C’est à dire que j’imposais mes choix dans le casting, le tournage, les acteurs, etc. Pour « Choufli Hal », j’ai appris de mes erreurs. J’ai commencé avec peu de personnages pour pouvoir gérer au maximum leur évolution.  J’ai surtout été bien entouré. Le succès de Choufli Hal est dû en grande partie à ma collaboration avec Slaheddine Essid. Il y avait un vrai échange. Chacun écoutait l’avis de l’autre et on prenait le meilleur.  C’est d’ailleurs lui qui m’a convaincu de donner le rôle de Sadok à Sofiene Chaâri dans « Azaiez ». J’ai crée son personnage; son bégaiement, ses mimiques, ce côté “babyface”, etc. Et ça a marché dans les sitcoms qui ont suivi et particulièrement à travers le personnage de « Sboui » dans « Choufli Hal ».  Je pense  que les gens ont accroché parce qu’il leur rappelle quelqu’un de leur entourage. Tout le monde a un « Sboui » dans sa famille élargie.

F.D.T : Dans quel contexte « Choufli Hal » a-t-elle été présentée ?

H.B : Dans les années 2006, la société commençait à changer. Je pense que j’ai écrit « Choufli Hal » dans un contexte où la psychanalyse commençait à faire partie de ma vie. Je voyais mes amis et mon entourage consulter. Avant, il était tabou d’aller voir un médecin pour des soucis psychologiques ou psychiatriques. On comptait sur le soutien de la famille, des amis, des proches, pour sortir d’une mauvaise phase, pour traiter un complexe ou une angoisse. Petit à petit, les gens ont commencé à se refermer. Il y avait une forme de démission de la société. Quand tu ne trouves pas de réconfort auprès de tes proches, tu as besoin d’un étranger pour résoudre ton problème intime. À un moment, il n›était plus honteux de se faire suivre par un spécialiste.  Du coup, pour écrire mes textes, je me suis fait aider par trois consultants : deux psychothérapeutes et un psychologue du service public.  

F.D.T : Pourquoi n’avez-vous pas réitéré la collaboration gagnante avec Slaheddine Essid ?

H.B : Je suis quelqu’un de très pragmatique. J’ai la conviction que si on arrive à battre un record, il est rare qu’on puisse le faire une deuxième fois. L’exercice de « Choufli Hal » était difficile et périlleux.  J’écrivais une vanne toute les trente secondes. C’est dire le rythme… Il m’arrivait de passer trois jours à écrire uniquement deux phrases. C’est difficile de trouver le bon tempo, l’idée, les sous-idées, faire le meilleur dosage, etc. Tout était préparé avec minutie. D’ailleurs, j’avais passé un mois et demi aux Etats-Unis avant l’écriture de la sitcom. Je m’imprégnais des techniques de tournage, j’apprenais comment cela se passait sur les plateaux techniques de ce genre…

F.D.T : Quels sont les phénomènes télévisuels tunisiens qui vous ont marqués ?

H.B : Tout travail qui a fait un changement, qui a impacté, tel que  « Khottab Al beb », ou encore « Habbouni we dallalet » de Tahar Fazaâ qui était mon collègue à l’époque à « Tunis Hebdo ». C’est lui qui a traité du milieu des médias et de la presse pour la première fois. D’ailleurs, Mohamed Ben Youssef, propriétaire du journal, s’était senti visé et avait mal réagi.

F.D.T : Que nous manque-t-il pour qu’il y ait un autre phénomène comme « Choufli hal » diffusé sur nos télés? 

H.B. Il nous manque de la concordance. Après, certains parlent d’une période pour laquelle les téléspectateurs ont une nostalgie. Mais cela est démenti par le fait que même aujourd’hui, des enfants qui n’ont pas vécu cette époque adorent regarder « Choufli Hal ». Il y a plusieurs couches de lectures, selon l’âge et l’époque. On parle d’une médiocrité ambiante, mais je n’y crois pas tellement ; Et puis, on a le complexe des mots. On ne considère pas que nos mots soient des outils de créations. Cela passe en second plan. Pourtant, notre culture se base sur les mots. Et toute la transmission se fait sur les mots. 

Enfin, je pense que chaque génération aura son œuvre dans laquelle elle s›identifiera. Et ceux qui nous donneront des œuvres impactantes, n’ont pas encore écrit.