On doit au Tunisien Sofian El Fani, 45 ans, le César de la meilleure photo pour le film Timbuktu de Sissako, les très belles images des films de Kéchiche-de L’esquive jusqu’à la Palme d’Or La vie d’Adèle. Très jeune stagiaire sur Star Wars et Le Patient Anglais tournés dans le sud tunisien, il tourne maintenant partout dans le monde, en France, aux Etats-Unis, aux Emirats, en Guyane, en Italie, au Moyen Orient, au Canada, en Belgique, en Algérie et au Kosovo. Formé sur le tas mais aussi à l’IFC, la première école de cinéma à Tunis, il a eu comme professeurs Nouri Bouzid, Fadhel Jaaibi et Ahmed Bennis.

Mais avant d’être un brillant technicien qui a formé à son tour de jeunes assistants, Sofian est surtout un passionné de cinéma. En 2016 il préside le jury de la session Première Œuvre aux Journées Cinématographiques de Carthage (JCC) et devient membre de l’Academy des Oscars. Une carrière exemplaire en Tunisie qui mérite un focus sur les secrets du métier de chef opérateur à travers un entretien détendu et complice entre deux tournages.

F.D.T : Tu te souviens de tes débuts dans le cinéma ?

Sofiane Fani : C’est sur le tournage du Patient Anglais que j’ai le plus appris, en plein hiver en 1994. J’avais 20 ans, et c’était le premier gros tournage que je faisais en tant que stagiaire. Il y avait un grand chef op, John Seale qui avait travaillé sur les films Gorille dans la brume et Le Talentueux Mr Ripley du même réalisateur Tony Minghella, et puis il y avait un casting international et de gros moyens, éclairage, machinerie… C’était un film de plusieurs millions de dollars mais c’était le début des effets spéciaux numériques. Je me souviens qu’on dessinait sur du papier calque qu’on collait sur les moniteurs pour prendre des repères pour les surimpressions. J’étais un peu étonné de cette méthode un peu archaïque, même si ça nous arrive de le faire encore maintenant. Les moyens étaient démesurés mais le chef op qui est australien était une personne assez simple. Il a éclairé les montagnes à Tamerza de nuit. Les moyens déployés étaient hallucinants, car il fallait alimenter tous ces projecteurs placés sur les montagnes à quatre heures de distance l’un de l’autre. Rien que la mise en place demandait un travail de pré-light énorme. Et moi je faisais des schémas de chaque disposition. On a tourné dans le désert de nuit, de jour, pendant des tempêtes de sable. J’ai vraiment appris toute la base du métier sur ce tournage.

F.D.T : Ce tournage a été une école pour toi.

S.F : C’était une super expérience. J’étais aux moniteurs aussi, je m’occupais de les placer pour le réalisateur, donc j’assistais au découpage en direct, je voyais comment il filmait une scène, j’avais accès à tout un savoir-faire. Et comme l’équipe était moitié italienne moitié anglaise, et qu’il y avait des Français aussi, du coup j’étais vraiment passe-partout parce que je parlais toutes ces langues.

F.D.T : Après tu as retravaillé dans le désert tunisien sur Star Wars.

S.F : J’étais en deuxième équipe. Là j’ai vraiment vu ce qu’étaient les trucages, j’étais devenu ami avec le grand boss des effets spéciaux qui travaillait pour Lucas Film. On faisait les passages, les combats, les plans que la première équipe n’avait pas terminés, on devait faire ce qu’on appelle des «plate» c’est-à-dire des plans où on ne voit pas grand-chose mais où après il y aura une course d’astronefs par exemple.

F.D.T : Tu as tout appris sur le tas ?

S.F : Oui beaucoup, à part les caméras que je connaissais déjà. Il y en avait de plus anciennes où la pellicule défile à l’horizontale, c’est du 70 millimètres, le format de The Hateful Eight de Tarantino qui se fait pratiquement plus, c’est tourné avec des optiques spéciales, pas anamorphiques.

F.D.T : Ce n’était pas compliqué toute cette technique, tu n’étais pas dépassé ?

S.F : Non parce que j’étais encore à l’école de cinéma, je lisais, je me renseignais. Il faut toujours un temps d’adaptation, jusqu’à maintenant, je dois toujours découvrir le nouveau matériel, la manière de l’utiliser etc. Mais il n’y a pas que l’aspect technique. Dans ce domaine, tu apprends continuellement, il y a différentes manières de faire du cinéma. Chaque réalisateur est différent donc forcément il y a différentes manières de filmer.

F.D.T : Comment tu t’adaptes aux exigences des réalisateurs ?

S.F : Au fil des discussions, on tâtonne un peu au début, après on trouve des références communes. Ça dépend aussi des productions. Avec les productions américaines, tu sais tout de suite ce que tu dois faire, il n’y a pas vraiment de place pour la recherche. Il y a moins de marge de créativité.

F.D.T : Sur quels films tu as été plus libre et créatif, ceux de Kéchiche ?

S.F : D’une certaine manière oui, avec Kéchiche on a pu développer ce que j’aimais faire à partir de L’ésquive, un des meilleurs films qu’il ait fait. On a cherché une manière différente de filmer, avec la caméra à l’épaule j’étais réactif aux comédiens, je m’adaptais facilement en pensant au montage.

F.D.T : Entre chef op et réalisateur c’est vraiment un travail de symbiose.

S.F : Oui, ça ne marche pas toujours, ça marche quand il y a une confiance et une complicité qui s’installent, une même passion.

Et qu’est-ce qui se passe quand tu n’es pas sur la même longueur d’ondes que le réalisateur ?

S.F : Le dernier mot revient toujours au réalisateur mais quand ça arrive ça veut dire qu’il y a un problème de communication et que ce n’était pas le bon choix.

F.D.T : Il y a des passages de films dont tu es particulièrement fier ?

S.F : C’est un métier où on doit aider le réalisateur à raconter son film de la meilleure manière, tout est le fruit de ce travail-là, d’une recherche. Le plan du lac dans Timbuktu, c’était entre le hasard et l’intuition. J’avais repéré l’endroit parce qu’on était passé devant en voiture un jour avant et j’ai dit à Sissako qu’on allait tourner là parce que je savais que ça allait être intéressant en fin d’après-midi. On n’a eu qu’une heure pour tourner le plan où la lumière se reflète sur le lac.

F.D.T : Est-ce que ton expérience précédente dans le désert t’a aidé pour Timbuktu ?

S.F : Chaque désert est différent, la couleur des dunes est différente. En Mauritanie, il y avait souvent une sorte de halo blanc dû à la chaleur et à la poussière, alors qu’en Tunisie sur Le Patient Anglais il y avait des ciels très bleus, très limpides. Les journées étaient courtes, c’était en hiver, il y avait une belle qualité de lumière. Sur Star Wars c’était encore autre chose, le tournage était au mois d’Août, c’était une lumière écrasante, du ciel blanc.

F.D.T : Tu as développé un style, ta propre manière de filmer?

S.F : Après les films de Kéchiche, on m’appelait surtout pour ce jeu très réaliste, caméra à l’épaule etc. J’ai fait Timbuktu parce que j’avais fait La Vie d’Adèle alors que le style est complètement différent. Ça dépend aussi beaucoup des moyens, si la production est prête à investir du temps. Il faut du temps pour chercher une scène.

F.D.T : C’est pour ça que les tournages de Kéchiche étaient longs ?

S.F : Oui, je trouve ça normal. Je viens de finir It Must Be Heaven d’Elia Suleiman, c’est quelqu’un qui prend beaucoup son temps aussi.

F.D.T : Comment travaille Suleiman ?

S.F : C’est une autre narration, une autre manière de faire du cinéma qui peut paraître simple quand tu vois ses films mais qui a un dispositif très compliqué, ce n’était pas évident. Je ne peux pas trop parler du film parce qu’il doit encore sortir, mais je peux dire que Suleiman sait vraiment ce qu’il veut obtenir, il est très exigeant donc la mise en place prend du temps.

F.D.T : Chaque film est une nouvelle expérience ?

S.F : J’apprends toujours quelque chose quand un réalisateur travaille d’une manière différente, ça m’oblige à m’adapter. Je travaille selon la vision du réalisateur en essayant d’apporter quelque chose de mon côté aussi.

F.D.T : C’est ce qui fait que tu n’es pas spécialisé dans un genre de film.

S .F : Oui j’aime un peu tout, quand j’étais plus jeune je voulais faire des films d’action américains.

F.D.T : Tu rêvais de faire quel film d’action?

S.F : Plutôt des films d’action d’auteur genre Blade Runner de Ridley Scott ou WeOwn The Night de James Gray. Mais maintenant je sais que les films d’action ne sont pas forcément drôles à faire, il y a beaucoup de scènes de jeu, cascades, etc. qui prennent beaucoup de temps.

F.D.T : Avec la série de Canal+, Guyane, tu as su ce que c’était que faire un film d’action.

S.F : Oui on a fait des fusillades, des explosions. Le tournage de Guyane a été une expérience humaine incroyable, un peu comme si j’avais fait l’armée ou la guerre, je suis devenu très ami du réalisateur Kim Chapiron et d’un ex-pilote de l’armée française qui vit maintenant là-bas, avec lui on a tourné une demi-journée en hélicoptère, on a fait des rase-mottes, on descendait en piqué, c’était éprouvant. Sinon on a aussi tourné en pirogue sur l’eau.

F.D.T : Et tourner dans la jungle c’était dangereux?

S.F : Pas tellement. Dans la jungle, c’est les insectes qui sont dangereux, on a aussi tourné dans les bas-fonds de Cayenne et sur une mine d’or. En Mauritanie, on a tourné Timbuktu pas loin de la frontière malienne, dans un périmètre sécurisé par l’armée. La Guyane c’est un pays qui a des contradictions, qui dépend de la France mais qui n’est pas la France, qui ne peut pas faire de commerce avec les pays voisins parce qu’il appartient à l’UE, donc ils importent des produits de France, et c’est comme ça qu’on se retrouve à manger du camembert en Guyane. L’Etat Français est en train de faire un carnage, l’exploitation en pleine forêt amazonienne a bouleversé la vie des Indiens comme aux Etats-Unis, et c’est aussi très nocif pour l’environnement, il y a une concentration de mercure dans l’eau qui a fait que beaucoup d’enfants sont nés malformés.

F.D.T : Il y a des chef op qui t’inspirent, des scènes de films qui sont des leçons de cinéma pour toi en tant que chef op?

S.F : Oui, Roger Deakins qui a fait tous les films des frères Coen, c’est vraiment un maestro. Et aussi le chef op français Stéphane Fontaine qui a fait les films d’Audiard,il a une manière de filmer crue, réaliste, caméra à l’épaule, on est dans la même agence et souvent c’est moi qu’on appelle quand il n’est pas disponible.

F.D.T : Quels sont les réalisateurs avec qui tu aimerais bien tourner?

S.F: James Gray, Jane Campion, l’Italien Matteo Garrone, j’aiadoré Gomorra, Luca Guadagnino aussi.

F.D.T : Qu’est-ce qu’il faut pour travailler à Hollywood?

S.F : Les chef op de Hollywood sont des habitués des très grosses productions, il faut être dans un réseau. J’ai tourné aux Etats-Unis pour la HBO à Atlanta sur The Immortal Life of Henrietta Lacks avec Ophra Winfrey. Mais ça n’a rien à voir avec les Studios hollywoodiens où c’est des méga-productions, où il y a énormément de pression et d’intérêts. Moi je n’ai pas l’habitude de travailler avec des producteurs qui interviennent sur le tournage. Mais bon, j’imagine que personne n’ose mettre la pression à Scorsese ou Nolan, ou Iñarritu… ni à leurs chef op!

F.D.T : Tu es toujours membre de l’Academy des Oscars?

S.F : Je n’ai jamais cotisé, je n’ai pas le temps de voir les films, je sais qu’il y a des gens qui en tirent une certaine fierté mais il y a des milliers de membres, et je vis en Tunisie à des milliers de kilomètres de Hollywood!

F.D.T : Ce n’est pas un laisser-passer pour Hollywood.

S.F : Non, ça m’a surtout servi à voir quelques films mais ça n’a aucun débouché de travail.

F.D.T : Et tu as des projets en Tunisie?

S.N : On me propose très peu de projets, le milieu est très petit et je suis souvent occupé ailleurs. Je voyage beaucoup et nul n’est prophète dans son pays.

F.D.T : Pendant ton temps libre, quand tu reviens de tes tournages, qu’est ce que tu fais de tes journées ?

S.N : Je  m’occupe de ma fille, je mange bien. Je me suis mis à faire de la boxe avec un ami journaliste et cinéaste Salem Trabelsi, on s’entraine à l’Ariana avec Imed Zeyedi un boxeur. Ça me détend beaucoup, c’est du sport avant d’être du combat, c’est une préparation physique, de la technique. Je fais des sparing, je ne me bats pas. Quand il fait beau on s’entraine en plein air, on fait le parcours de santé d’El Menzah.

F.D.T : Tu es aussi passionné de pêche.

S.F : Je ne pêche plus depuis longtemps, mais j’adore en parler avec mon ami cinéaste Fahd Chebbi, on allait pêcher au harpon dans le Nord de la Tunisie, dans le Cap Bon, dans des endroits sauvages top secret mais que tous les bons pêcheurs connaissent.

Propos recueillis par Raja El Fani