Interview de Hinde Boujemaa, réalisatrice de « Noura rêve »

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Après un premier long métrage documentaire « C’était mieux demain » sur le quotidien d’une Tunisienne et son combat pour une vie meilleure au lendemain de la révolution, un court métrage « Et Roméo épousa Juliette » avec pour thématique centrale l’amour au fil du temps, Hinde Boujemaa présente son premier long métrage fiction au grand public « Noura rêve ». Dans les salles tunisiennes depuis le 27 novembre, le film atterrit après avoir raflé de nombreux prix à l’international, mais aussi en Tunisie lors des Journées Cinématographiques de Carthage. Un Tanit d’or et un prix de la meilleure interprétation féminine pour Hend Sabri. Pour « Femmes de Tunisie », c’est l’occasion de partir à la rencontre de l’artiste derrière cette success story singulière. Hinde Boujemaa est une boule d’énergie passionnée. Après des échanges virtuels, nous nous rencontrons sur le plateau de notre shooting de « Noura Rêve ». Interview

Femmes de Tunisie : Du marketing à la réalisation, en passant par le maquillage de cinéma…le parcours est multiple et différent. Plus jeune, que rêviez-vous de faire dans la vie?

Hinde Boujemaa : Au fait, jeune, je ne rêvais de rien. J’étais dans l’instant présent. Je faisais ce qui me plaisait. J’ai fait beaucoup de sport : basket, danse, etc. Je lisais énormément également. Et puis comme en Tunisie, les activités étaient limitées à l’époque, je regardais beaucoup la télé et les films qui passaient à la Rai Uno, la chaîne italienne. Je n’avais pas de rêves mais j’étais plutôt une enfant curieuse. Et cette curiosité a fait que j’ai tenté plein de choses. Et quand quelque chose ne me plaisait pas, j’arrêtais et je passais à autre chose qui me passionnais. J’ai toujours eu besoin de passion. Et d’ailleurs, le métier de réalisation ne peut se pratiquer qu’avec la passion comme locomotive. C’est un métier qui peut être précaire, contrairement à ce qu’on imagine. C’est un métier aléatoire pour lequel j’ai eu un coup de foudre.

F.D.T : A quel moment le cinéma dans son sens le plus large est-il apparu dans votre vie? Qu’est ce qui vous a poussée à vous spécialiser dans les effets spéciaux, la prothèse et le maquillage de cinéma?

H.B : Le premier jour où j’ai été sur un plateau en tant que maquilleuse, c’était la curiosité de faire des effets spéciaux. Je rêvais de faire des films d’horreur à la manière de ceux des États-Unis, de l’Angleterre… Ça ne s’est pas fait malheureusement. Je suis rentrée en Tunisie à la demande de mes parents qui s’impatientaient de mon séjour en Belgique. Alors quand j’ai mis mes pieds sur le plateau, j’ai compris que je voulais faire cela. J’ai mené ma carrière de chef maquilleuse, mais à partir de ce jour-là, je n’ai fait qu’apprendre tout sur les métiers du cinéma. J’ai acheté des livres techniques, j’ai pris des cours par correspondance de scénariste (j’avais un bac littéraire). Un jour, j’ai pris ma caméra et je me suis dit « Allons-y ! »

J’ai beaucoup travaillé à l’opéra en Europe, mais aussi au théâtre en Tunisie. J’ai travaillé avec Fadhel Jaibi et Mohamed Driss.

F.D.T : Comment avez-vous vécu cette période de votre vie professionnelle? Quel souvenir en gardez-vous?

H.B : J’ai beaucoup travaillé à l’opéra en Europe, mais aussi au théâtre en Tunisie. J’ai travaillé avec Fadhel Jaibi et Mohamed Driss. Je faisais de la composition et de la création de personnages. Le théâtre me passionnait beaucoup car j’avais plus l’occasion de pratiquer  mon métier de maquillage avec effets spéciaux qu’au cinéma où finalement, je me retrouvais à maquiller simplement et donc, me lassais rapidement.

F.D.T : A quel moment l’idée de passer à la réalisation et de faire vos propres films a-t-elle commencé à germer? Qui vous a le plus poussée vers ce chemin? Comment avez-vous effectué le chemin de la reconversion ?

H.B : Le maquillage au théâtre a été une grande expérience et l’occasion pour apprendre la mise en scène. A chaque fois que j’ai eu l’occasion de travailler sur un film ou une pièce, je restais auprès des metteurs en scène, et comme ça j’apprenais de leurs réussites, mais de leurs erreurs également.

Après, j’ai fait des cours de scénario par correspondance. J’étais assez bonne élève en littérature, ce qui a facilité les choses pour moi. Ce qui était compliqué, c’était la structure et la dramaturgie, contrairement à la syntaxe, où c’était plutôt facile au début. Quant à la réalisation, je me suis lancée en m’appuyant beaucoup sur mon instinct. Je réfléchis beaucoup en amont, puis au moment de filmer j’arrête tout et je me lance.

F.D.T : Parlez-nous de votre premier court métrage “1144”

H.B : J’ai jeté mon premier court métrage à la poubelle tellement j’ai eu honte. Comme je suis extrêmement exigeante, je trouvais que ce n’était pas assez bien. Je me suis débrouillée avec des amis qui avaient un peu de moyens, pour faire ce court. Imed Marzouk, mon producteur, m’a aussi aidée. Je l’ai réalisé et monté mais finalement, je ne l’ai pas du tout assumé [rires]. J’ai aussi écrit un long pendant un an, que je n’ai jamais réalisé. Ce sont des choses qui arrivent dans la vie des auteurs réalisateurs!

La détresse, c’est quelque chose qui me touche profondément. Je me sens indignée face à cela.

F.D.T : C’est avec « C’était mieux demain » que vous vous frayez une place sur la scène cinématographique internationale. Comment avez-vous vécu cette consécration? Parler de la révolution d’un point de vue d’une femme qui galère pour s’en sortir était pour vous un besoin ou bien un hasard?

H.B : Au début, j’avais écrit le scénario de « Et Roméo a épousé Juliette », en attendant les fonds pour le faire. C’était en 2010 et il était prévu que je fasse mon premier court métrage fiction en janvier 2011. Et puis, il y a eu la révolution. On devait tourner le 23 janvier 2011, mais ce n’était pas possible pour les raisons que vous savez. Je lançais au producteur (Cinétéléflms): « Passe-moi une caméra. Il faut y aller, il faut filmer. C’est historique. » Sur terrain,  je rencontre plein de femmes et d’homme et je finis par croiser le chemin de Aida, qui avait quelque chose dans le regard. La détresse, c’est quelque chose qui me touche profondément. Je me sens indignée face à cela. C’est ce qui a sûrement fait avancer les choses. Je plonge dans le film. Dorra Bouchoucha nous rejoint. Quand je finis le travail, c’est bingo ! On est programmés à la Mostra de Venise.

Autour de moi, tout le monde était content. Et je me contentais de leur bonheur. Je crois que je n’ai pas réalisé toute la dimension de présenter son film à Venise tout de suite. Mais après, on a tourné un peu partout et c’est à ce moment-là que j’ai réalisé l’ampleur de l’élément et où j’ai beaucoup appris. J’ai été en contact du grand public, des professionnels du métier. J’ai pu réseauter, écouter des histoires, ça ouvre l’esprit et te fait revoir les choses différemment. Ce film m’a permis de faire un gros voyage, à travers moi et à travers le monde.

F.D.T : « Et Roméo a épousé Juliette », un court métrage sur l’amour, le temps, un court métrage universel, mais l’angle et l’axe de travail féminins sont très palpables. Cette manière de filmer est-elle spontanée ou voulue et affirmée?

H.B : Je le fais finalement et j’y trouve un certain plaisir. Même si c’est incomparable par rapport au documentaire. Et là encore, la mayonnaise prend. Le film a du succès dans de nombreux pays, notamment les pays arabes.  Pour l’anecdote, nous avons eu un prix à Vérone, la ville de Roméo et Juliette.

Après le documentaire, j’ai  continué à faire de l’associatif avec les femmes en détresse, à faire du terrain. Cela m’a amenée à faire de nombreuses rencontres, deux en particulier que je voyais régulièrement. Un scénario, c’est un rassemblement de beaucoup de choses. Des histoires aussi qui m’interpellent : un fait divers sur un journal, un voisin à qui il arrive quelque chose…c’est comme ça que l’on crée les personnages.

F.D.T : Comment vous est venue l’idée du film “Noura rêve”? Et comment avez-vous pensé votre casting? Etait-ce difficile de convaincre des stars comme Hend Sabri de prendre part au projet?

H.B : Je ne fonctionne pas en mode « Ah tiens, j’ai une idée, je vais travailler sur ce sujet. » Je fonctionne à l’instinct, aux choses qui me touchent. Quant au casting, ça s’est fait naturellement. C’est un peu le « maktoub » qui veut que les portes s’ouvrent pour quelque chose qui en vaut la peine. Il y a une sorte de glissement naturel, elle a lu le scénario, elle a aimé l’histoire. Ça s’est fait, c’est tout.

Hind Sabri et Hakim Boumsaoudi dans « Noura rêve »

F.D.T : Le film traite de plusieurs sujets de manières différentes. Quel est le propos le plus important de “Noura rêve”? Celui qui vous tient le plus à cœur?

H.B : On n’est pas des messies, on n’est pas des messagers. On est des cinéastes, on a des histoires à raconter que les spectateurs reçoivent et en font ce qu’ils veulent par la suite. Ce qui est important, c’est de rentrer en ayant le film en tête. C’est là qu’on peut se dire qu’il a touché profondément. Nous, réalisateurs, racontons uniquement des histoires. C’est les autres qui analysent. Moi, je ne peux pas le faire. Dans tout ce que j’ai vu, si j’avais une leçon à donner, c’est de privilégier son bonheur.

F.D.T : le film est très réaliste. Comment avez-vous travaillé l’histoire, le scenario et les personnages pour qu’ils collent plus à la réalité? Avez-vous eu à côtoyer, voir, vivre des personnages semblables aux vôtres?

H.B : Oui bien sûr. Mais ça, c’est valable pour tous les réalisateurs. Ça se sent quand on parle de quelque chose qu’on ne connait pas. Si je vais faire un film historique, je vais me plonger dans tout ce qu’il y a autour d’un événement particulier sur lequel je veux travailler.  C’est comme ça qu’on fait des films. On ne peut pas proposer au public un travail superficiel. Moi en tant que spectatrice, je ne l’accepte pas. Ça ne veut pas dire qu’il faut faire partie du monde sur lequel on travaille mais d’y accorder de l’amour et de l’attention. Donc oui, j’ai connu de nombreuses femmes qui sont semblables à mes personnages, d’abord pour des raisons personnelles, parce que je faisais de l’humanitaire avec des amis à moi et à côté, j’écoutais plusieurs histoires de violence dans ces milieux-là tous les jours. J’étais fortement imprégnée de ce milieu et il fallait par la suite être assez solide pour pouvoir passer cette matière aux acteurs pour enrichir leurs personnages.

F.D.T : Dans le film, il est beaucoup question de violence (faite aux femmes, verbale, psychologique, physique…). Comment peut-on avancer sur cette question en Tunisie? Êtes-vous impliquée dans ces questions-là?

H.B : La violence part de l’enfant à qui le parent dit « Espèce de con, t’es bête », à la femme qui reçoit des coups de son mari.  La violence commence tôt et est présente dans toutes les couches sociales. Maintenant, il y a différentes violences, y compris la violence de délinquance, plus courante dans les couches populaires qui est presque banalisée. Le film a provoqué beaucoup de choses. Il y a les gens qui sont touchés par cette violence et qui ne la supportent pas et puis, il y a les gens qui rient de ces scènes de violence dans ce film, preuve de la banalisation de la chose. Après, d’autres critiquent le langage, mais c’est une réalité à laquelle il faut faire face si on veut corriger une société, ça passe dans l’éducation. Il faut dénoncer. Bien sûr que je suis engagée là-dedans, sinon je ne ferais pas de films. C’est mon indignation qui me pousse, entre autres, à faire du cinéma.

F.D.T : Quels conseils donneriez-vous à des jeunes talents qui rêvent de faire du cinéma?

H.B : Si je devais donner un seul conseil à un jeune réalisateur : soyez curieux et faites ce que vous ressentez. N’intellectualisez jamais. Mais par contre, la curiosité, elle, est intellectuelle. Soyez curieux de tout. Le monde est fait d’histoires. Et puis, la sincérité avant tout.