Interview de Hend Sabri, en marge du festival « Manarat » en Tunisie

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A 15 ans à peine, Hend Sabri crève le grand écran et les spectateurs la découvrent dans le rôle de Alia, la fille de la servante du bey dans  « Le Silence des Palais » de Moufida Tlatli. Ce premier long métrage marquera alors le début d’une grande carrière s’étalant aujourd’hui sur tout le monde arabe. Repérée en 2001 par Ines Deghidi, Hend Sabri appelée alors à être l’héroïne de son film  «Journal d’un adolescente », ne cessera depuis d’enchaîner les long-métrages et les feuilletons en Egypte où elle réside actuellement avec son mari et ses deux enfants.

Pour autant Hend Sabri n’oublie pas son pays, la Tunisie, où elle passe une grande partie de ses vacances et qu’elle soutient du mieux qu’elle peut. Féministe, mais surtout patriote et engagée, Hend répond présente pour soutenir les initiatives cinématographiques en Tunisie. Nous l’avons rencontrée dans le cadre du festival « Manarat » qui se poursuit jusqu’au 15 juillet 2018, et nous lui avons posé ces quelques questions.

Femmes de Tunisie : Pourquoi est-ce que vous soutenez « Manarat » ?

Hend Sabry : D’abord pour soutenir la Tunisie et signifier l’attachement que j’ai à mon pays.  Mais aussi l’attachement que je porte à l’activité culturelle en Tunisie. C’est dans le même esprit du Festival du film de Gabes, duquel je suis présidente d’honneur.

Tout comme le FIFAG est un festival de cinéma décentralisé, « Manarat » se présente comme un festival qui s’ouvre aux deux rives de la méditerranée. Les amitiés que j’ai avec les organisateurs, spécialement Dorra Bouchoucha, qui est une amie de longue date (depuis « Le Silence des Palais »), les liens que j’ai tissé avec ces gens, le pays, etc. tout ça fait qu’aujourd’hui, il me semble important de répondre présente dans un festival qui met en exergue cette amitié nord-sud.

F.D.T : Qu’est ce que les cinémas des deux côtés de la méditerranée ont en commun ?

H .S : Ce que nous avons en commun ce sont les gens. Que l’on soit à Marseille, à Tunis, à  Alger ou à Avignon, les gens ont les mêmes envies, les mêmes désires. L’amour existe ici et la bas, nous dealons avec des thématiques similaires : la paix, la guerre, la haine parfois…tout cela fait que nous sommes très proches, mais en même temps une mer nous sépare.

C’est symbolique certes mais c’est aussi toute une Histoire qui nous sépare. Et c’est là que le cinéma intervient. Car c’est l’art qui nous a toujours unis. Les plus grands liens que nous avons des deux côtés de la mer sont artistiques. Beaucoup d’investissements culturels sont établis des deux côtés,  les plus grands films tunisiens produits ont souvent été financés par des pays européens (pas forcément méditerranéens). Il y a un vrai investissement culturel du nord, sur lequel il ne faut pas cracher mais il est toujours intéressant de pouvoir définir et même redéfinir cette relation nord-sud.

Aujourd’hui, les deux rives sont en crise identitaire. A ce niveau, il y a une nouvelle identité qu’il faut pouvoir redéfinir dans une certaine égalité. Et le seul domaine sur lequel nous pouvons être égalitaires n’est autre que l’art. Le cinéma reste le meilleur terrain de jeu pour dialoguer, et c’est ce que nous essayons de faire à travers ce festival.

F.D.T : Vous vous êtes un peu retirée cette année pour vous consacrer à la production. Que pouvez-vous nous dire à propos de ce projet ? Y-a-t-il une place pour la production tuniso-égyptienne ou toute autre forme de partenariat ?

H.S : Je suis dans la production oui, mais pas dans la production de grands projets ou de long-métrages, mais plutôt dans la production de projets en ligne.  Il s’agit plutôt de pub ou de vidéos en ligne. C’est un marché nouveau et nous testons les besoins des gens dans ce domaine. Je me suis lancée car l’idée d’entreprendre dans un terrain vierge m’a séduite.

En ce qui concerne les productions panarabes ou tuniso-egyptiennes, ça me désole de dire que cela ne décolle pas. Pourquoi ? Parce que le besoin n’existe pas. Le rapport nord-sud est basé sur le besoin d’un financement solide, d’une coproduction, alors que pour les pays arabes, ce besoin n’existe pas. Il ne faut pas oublier que la Tunisie reste le seul pays arabe qui a institutionnalisé le financement cinématographique. Pour les autres pays, tout est privatisé. Malheureusement, le privé n’est pas dans la demande de la coproduction. Çà reste une grande lacune puisque nous n’avons pas d’institutions panafricaines pour soutenir financièrement ces productions arabes.

F.D.T : Que pensez-vous du rapport de la COLIBE ?

H.S : Je n’en pense que du bien. D’abord, parce que ce sont des gens que je respecte qui ont travaillé dessus.  Les textes sont variés, les projets également. Je peux être d’accord sur certains et moins d’accord sur d’autres. Mais j’ai été élevée dans le respect des libertés. Alors quelque soit cette liberté, je suis pour le fait de la légiférer même lorsque je n’y adhère pas. Je n’ai aucun problème à vivre dans un pays où il y a des gens très différents de moi, qui sont libres de faire ce qu’ils veulent sans jugements. Je me positionne toujours en faveur de plus de liberté sur les plans publique et politique.

F.D.T : Vous êtes mariée, mère de deux filles et actrice de renommée internationale. Comment conciliez-vous votre vie personnelle et professionnelle ?

H.S : La dernière fois que j’ai dormi c’était en 2010 [Rires..]. Plus sérieusement, lorsqu’on est une jeune maman, on croit qu’on peut tout faire sans sacrifices. C’est ce que j’ai essayé de faire pendant deux ans. Mais j’ai vite compris que cela n’était pas possible. J’ai donc appris à faire des compromis, à sacrifier des moments, comme certaines sorties entre amies par exemple. Mon secret aujourd’hui est de connaître mes priorités et de sacrifier les fausses priorités pour être épanouie dans les deux vies professionnelle et privée.