Interview avec Sélima Sfar: « Persévérer et croire en soi »

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 Lorsqu’on parle de fierté nationale, tout le monde s’accorde à dire qu’en plus du prix Nobel de la paix, de la révolution du jasmin, du patrimoine tunisien, ou encore de nos beaux paysages, etc., nous pouvons garder une grande place pour nos champions. Sélima Sfar fait partie de ces athlètes de haut niveau qui ont hissé le drapeau tunisien à plusieurs reprises. Modeste, douce, souriante, Sélima me confie son parcours, ses peurs, ses petits moments de faiblesse et sa vision du sport en Tunisie. Interview

Femmes de Tunisie: Quand et comment a commencé ton histoire d’amour avec le tennis ?

Selima Sfar: J’ai commencé le tennis vers l’âge de 7 ans, un peu grâce à mon oncle qui, lui, jouait beaucoup. Il m’a offert ma 1ère raquette et m’y a initiée. Ensuite j’ai été très chanceuse car mon école était juste en face du tennis et la maison de mon grand-père (où je passais beaucoup de temps) était collée à l’école. Donc, c’était le triangle d’or pour moi.

Avec les amis de l’école, on se retrouvait au tennis juste après les cours. A l’époque, il n’y avait pas d’Ipad ou de PS3, ce qui était une chance! On s’amusait beaucoup mieux à faire du sport, à grimper aux arbres ou à jouer aux billes, toujours au Tennis Club de Carthage.

J’ai tout de suite accroché, j’aimais le sport en général et le tennis en particulier. Une autre chance que j’ai eue est celle d’avoir rencontré un bon entraîneur (Lotfi Mornagui), lequel m’a beaucoup appris et m’a amenée à un niveau assez bon pour performer à l’international. ‎Un bon entraîneur, surtout à cet âge-là, peut faire en sorte -ou pas- que l’enfant devienne passionné et motivé dans son activité et donc veuille persévérer.

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F.D.T: Comment sait-on si jeune qu’on veut faire d’un sport son métier ?

S.S: A cet âge-là, je ne m’étais jamais dit « Je veux gagner ma vie en jouant au tennis ! », ni « Je veux faire du tennis mon métier. ». A cet âge-là, je m’amusais, j’aimais jouer au tennis, j’aimais retrouver mes copains et copines au club. De plus, je n’avais pas de modèle en Tunisie qui avait réussi à faire du tennis son métier, alors je n’avais pas cette preuve concrète que c’était possible. Donc, je n’y pensais pas de cette manière-là. Je voulais juste progresser et m’amuser. Puis au fur et a mesure, j’ai commencé à participer à des compétitions et c’est là que les choses ont commencé à changer… Jusque-là on joue pour le plaisir seulement puis tout à coup on joue pour gagner et pour ne pas perdre. Alors ça devient déjà un peu moins un simple hobby car il y a cette attente de résultats qui est venue se greffer à tout ça… ‎une attente envers nous-mêmes déjà, une attente de nos proches, une attente de la fédération, etc. La compétition fait changer certaines perspectives.

 

F.D.T: Vous partez vous entraîner à 13 ans en France. N’est-ce pas tôt ? Comment la décision a été prise ? Qu’en ont pensé vos parents ?

S.S: Si ce n’était pas trop tôt de partir à l’âge de 13 ans ? La réponse est bien évidemment oui. Et pour être honnête, cela n’a pas du tout été facile de quitter famille, amis et pays pour partir seule dans un pays différent, dans une famille d’accueil étrangère. J’avais souvent le cafard, il m’arrivait de pleurer régulièrement et de me sentir très seule, mais malgré cela, je n’ai jamais été tentée de baisser les bras. Je me levais très tôt le matin pour le collège, à 15h j’étais à l’académie pour les différents entraînements jusqu’à 19h30 avant de rentrer chez la famille d’accueil pour faire mes devoirs, dîner et dormir. Ce n’est pas ce que vivaient la plupart des autres adolescents de mon âge mais j’assumais profondément ce choix que j’avais fait. La vérité, c’est que je ne me suis jamais posé la question. Je n’ai jamais hésité. Je pense d’ailleurs que ces décisions-là ne se prennent pas avec le cerveau mais avec les tripes… en suivant son intuition d’une manière innocente.

Mes parents m’ont fait confiance et m’ont permis cela. J’ai ressenti cette énorme confiance de leur part et c’est ce qui m’a d’ailleurs donné assez tôt ce sens des responsabilités et de la discipline. Ça n’a pas dû être facile pour eux de prendre cette décision car eux non plus n’avaient pas de modèle à suivre ou de parents qui pouvaient partager une expérience similaire. Leur décision a été très courageuse et un signe de grande confiance à mon égard. Je ne voulais pas décevoir cette confiance et aussi je voulais donner un sens à ce sacrifice. Je pense que c’est l’une des raisons qui m’ont permis de tenir.

Les 2 premières années ont été très dures émotionnellement, ma famille me manquait beaucoup surtout lorsque la fatigue et la pression de la compétition se faisaient ressentir. Dans ces moments-là on a besoin de nos proches.‎ Surtout qu’il ne fallait pas trop extérioriser ou montrer ces moments de doute aux gens autour car cela pouvait être perçu comme de la faiblesse dans ce monde de compétition et de rivalité. En même temps, traverser ces moments difficiles sans baisser les bras, c’est ce qui forge et renforce. Ce qui m’a beaucoup aidée aussi c’est que je ressentais à chaque instant que ma famille était toujours là à 100% si j’en avais besoin. Ça me rassurait secrètement.

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F.D.T: A 17 ans, vous êtes championne d’Afrique Junior. Comment vit-on le succès lorsqu’on est si jeune ?

S.S: Oui, à l’âge de 17 ans j’ai été championne d’Afrique. Je me rappelle que c’était un titre émouvant pour moi. Car c’était le drapeau tunisien qui était représenté ainsi que l’hymne tunisien qui résonnait.

Je n’ai pas pris cela comme du succès, mais juste comme une étape. Depuis l’âge de 13 ans, j’ai côtoyé des joueuses ambitieuses pour qui le succès était de devenir pro, de rentrer dans les 100 meilleures au monde sur le circuit WTA. J’avais aussi un coach et une équipe qui à chaque victoire me rappelaient combien l’objectif final était encore loin et combien il fallait encore travailler! Je n’ai jamais vraiment ressenti le succès. À chaque étape passée, il fallait regarder la suivante et refixer un nouvel objectif. Mon entraîneur était assez sévère sur ce plan-là.

 

F.D.T: Entre la championne d’Afrique Junior et la 47ème place mondiale, il y a eu du chemin. Comment se déroule le quotidien d’une sportive de haut niveau ? Une journée type ?

S.S: Il est vrai comme vous dites qu’entre un titre de Championne d’Afrique Junior et la 47ème place mondiale il y a un long chemin à parcourir. Un long chemin de travail, de leçons surtout, d’échecs et de réussites. Les échecs sont en quelque sorte les déclencheurs de la réussite, c’est à travers ces derniers qu’on apprend le plus et donc qu’on évolue et progresse. C’est ainsi que le métier rentre, expérience après expérience, bonne ou mauvaise… les 2 comptent autant. Bien sûr, il est plus facile de dire cela aujourd’hui avec du recul. Sur le moment, ce n’est pas facile.

Une journée type de joueuse pro de tennis ? Il y a la journée durant une période d’entraînement et une journée en tournoi. Ce sont 2 journées différentes. Bien sûr, chaque joueur ou joueuse a une routine bien à lui, mais voici comment cela se passe dans l’ensemble :

-Pendant la saison d’entraînement il y a en général 2 séances de tennis d’environ 2h chacune et une séance physique de 1h à 1h30. ‎A côte de cela, il y a bien sûr le travail de récupération, massages, kiné, etc.

-en tournoi, on fait en général un réveil musculaire le matin, puis un échauffement tennis d’environ 45 minutes, puis un autre petit échauffement juste avant le match. Selon le match il peut parfois y avoir un petit entraînement pour corriger certains détails. Puis récupération, massages, kiné.

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F.D.T: Quels sont les obstacles que vous avez eus à surmonter en Tunisie pour pratiquer votre passion/carrière ? Et à l’étranger ?

S.S: Pas d’obstacles majeurs en Tunisie comme j’étais la 1ère  (hommes et femmes confondus) à ‎arriver à ce niveau professionnel et à rentrer dans le top 100. Vu que c’était quelque chose de nouveau pour tout le monde, il m’arrivait parfois de me sentir un peu incomprise. Aujourd’hui avec la présence aussi de Malek et Ons le chemin est mieux rôdé et les gens ont une meilleure visibilité et compréhension. Ça aide car l’environnement a un rôle et une responsabilité aussi.

A l’étranger le plus dur pour moi était les visas. De nos jours il y a le visa Schengen qui permet de circuler partout en Europe, mais à l’époque il fallait que je fasse un visa différent pour chaque pays et presque à chaque semaine. Des heures et parfois des journées dans les consulats. Parfois même je n’avais pas le visa à temps… J’ai ainsi raté beaucoup de tournois importants.

 

F.D.T: Un match amical a été organisé entre vous et Ons Jabeur. Quelle est la portée de cet acte ? Pourquoi avoir accepté de le faire et quel message souhaitez-vous passer ?  

S.S: Oui, j’ai accepté avec grand plaisir de faire ce match exhibition le 30 avril dernier. La portée de cet acte est liée principalement au désir de faire quelque chose de positif pour mon pays, de partager un moment de sport et de joie avec les Tunisiens. Et aussi pour l’image de notre pays, une image sportive est une image saine… Aussi, le sport unit ! Cette image d’union et de partage est à mon sens primordiale et indispensable. Vous savez je n’ai pas la prétention de dire que cela ‎va changer radicalement les choses, c’est probablement une goutte d’eau dans la mer, mais si chacun donne un peu de lui-même alors ces gouttes d’eau pourraient finir par faire une belle vague.

 

F.D.T: Aujourd’hui quels sont vos ambitions et vos projets futurs ?

S.S: Mon ambition est simplement d’être heureuse, de partager des moments précieux en famille et avec les gens que j’aime. Si je peux aider ou être utile alors je le fais avec sincérité et jamais à demie mesure.

Pour ce qui est des projets, nous ouvrons bientôt inchallah un grand centre de sports, tennis inclus bien sûr. J’aimerais profiter de cette plateforme pour continuer à partager de beaux moments, des événements productifs pour notre pays et aussi faire en sorte de partager mon expérience de manière générale. Si je peux en faire profiter les enfants, les inspirer et les aider à évoluer au mieux alors je serais très contente.

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F.D.T: Pourquoi la Tunisie manque-elle autant de champions à l’international? 

S.S: Il est vrai que comparé à d’autres pays on peut faire beaucoup mieux. Moi ce que je vois c’est surtout que la Tunisie a beaucoup plus de champions et d’athlètes de haut niveau aujourd’hui qu’il y a 10 ou 20 ans… pas vrai ? Dans ce cas, il faut plutôt se concentrer sur cette évolution positive, tout prend du temps mais du moment où on avance dans la bonne direction alors il faut continuer.

La Tunisie est un petit pays, proportionnellement on va avoir moins de champions qu’un pays comme la France ou l’Espagne ou encore les USA.

Aussi on a dû, d’une génération à une autre, changer un peu les mentalités à ce sujet. Je me rappelle à l’époque où j’étais enfant, dire que je voulais faire du tennis mon métier choquait beaucoup de gens. La plupart me regardaient comme si j’étais un peu folle ou n’avait pas les pieds sur terre. Aujourd’hui cette mentalité et ces croyances ont beaucoup évolué. ‎Il faut continuer à faire passer les bons messages et plus on aura de modèles à suivre dans différents domaines, plus on ouvrira plus grandement la porte aux autres. ‎C’est un processus qui doit suivre son cours. Avoir la bonne attitude et la bonne mentalité, c’est le plus important.

F.D.T: Quel message peux-tu donner aux jeunes athlètes tunisiens ? Et plus particulièrement aux femmes sportives tunisiennes ?  

S.S: Le message que j’aimerais passer aux jeunes Tunisiens et à nos femmes sportives aussi, c’est que le sport est l’une des plus belles leçons de vie. Ça met en relief les valeurs les plus fondamentales. D’abord ça apprend la discipline, ce qui est à mon sens la qualité la plus importante pour tout succès, et aide aussi énormément à vivre mieux en communauté. La discipline est plus importante que la motivation car on ne peut pas tous les jours de notre vie être motivé pour se lever a 6h du matin et aller s’entraîner, par contre lorsque cette motivation flanche un peu alors reste la discipline… et c’est ce qui permet de ne pas baisser les bras lorsque c’est difficile.

Enfin ce que je veux faire passer comme message aux jeunes Tunisiens et Tunisiennes, c’est que oui, il est vrai qu’il y a beaucoup de sacrifices à faire pour‎ devenir athlète de haut niveau. beaucoup de moments difficiles à surmonter, mais par expérience personnelle et avec du recul, je peux dire que ça en vaut vraiment la peine. Il est vrai que j’ai beaucoup donné au tennis et j’ai ainsi fait beaucoup de sacrifices, mais aujourd’hui le tennis me le rend très bien. Chaque expérience m’a servi et continue à me servir. Il faut accepter de donner de sa personne avant de recevoir, il faut accepter de traverser les moments difficiles sans baisser les bras et d’une manière ou d’une autre cela finira toujours par payer.