Interview avec Karim Ben Smail, Directeur Cérès Editions

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Cérès est l’une des maisons d’édition les plus importantes du Maghreb. Cette enseigne qui a plus de cinquante ans d’existence, édite en moyenne plus de 40 titres par an qu’elle distribue à travers le Maroc, l’Algérie, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, l’Égypte, le Mali, le Bénin, le Liban, la France et bien d’autres pays.  Historiquement, Cérès est le premier éditeur généraliste et privé tunisien. Cette structure, fondée en 1965 par Mohamed Ben Smail, est aujourd’hui dirigée par son fils Karim Ben Smail depuis une trentaine d’années. Nous lui avons posé quelques questions sur l’édition, la production tunisienne mais aussi, le rapport du Tunisien au livre et l’avenir de ce dernier.

Femmes de Tunisie: Fin 2017, on a beaucoup parlé du secteur de l’édition à cause des conflits entre les éditeurs et la direction du livre. On a même parlé d’un secteur sinistré. Pouvez-vous nous éclairer sur ce sujet et où en est la situation aujourd’hui?

Karim Ben Smail: Il faut savoir que l’édition est un secteur particulier, un livre c’est un  pari à plusieurs égards: l’éditeur doit choisir l’auteur, le sujet, le format, le volume, le prix de vente, il doit financer la fabrication, le papier l’impression, la communication, et espérer ne pas s’être trompé, que ce livre intéressera les lecteurs et lui permettra de rentrer dans ses frais. C’est un métier qui, partout, et en Tunisie en particulier à cause de l’exiguïté du marché, mais également à l’étranger, exige presque toujours des sources de financement autres que les simples ventes de l’ouvrage. En France par exemple, le ministère de la Culture, les régions, le centre national du livre, le Bureau international de l’édition française… financent et soutiennent une myriade de petits éditeurs qui font la diversité et la richesse de la production éditoriale française.  Tout cela pour vous dire que sans soutien de l’Etat, il n’y a pas d’éditeurs dignes de ce nom, pas de livres libres et utiles. Il s’agit donc d’une volonté politique nationale. Il se trouve que chez nous en ce moment, cette volonté n’existe pas. Les outils de support national à l’édition, tels que créés sous Ben Ali, existent mais ils sont soit obsolètes, soit détournés, soit mal gérés. La machine est donc grippée et il est temps de sauver ce secteur fragile, qui touche une minorité des citoyens, mais est une composante incontournable de la culture dans une démocratie qui se respecte, un outil de transformation de la société. C’est d’abord par leurs livres que les Hichem Djait, Mohamed Talbi ou Yadh Ben Achour se sont fait connaitre et ont contribué à la construction intellectuelle du pays. C’est par leurs livres que des précurseurs comme Tahar Haddad ou le cheikh Thaalbi ont amené leurs contributions à la Tunisie, et c’est par le livre que des poètes tunisiens tels que Sghaier Aoulad Ahmed se sont présentés au public. Les plateaux TV viennent après.

F.D.T: On sait que les achats officiels représentent l’essentiel du chiffre d’affaires de tous les éditeurs, cela veut-il dire que « l’utilitaire » est favorisé par les éditeurs sur les autres formes de publication ?

K.B.S: Je suppose que vous parlez des acquisitions du ministère de la Culture? C’est un des outils majeurs de soutien officiel à l’édition. Malheureusement aujourd’hui, il est géré de manière opaque, les éditeurs dans leur immense majorité ne savent pas qui décide de ces achats, comment ils sont décidés, et selon quels critères. Les éditeurs n’ont aucune information sur les délibérations des commissions concernées, à l’exception d’une minorité qui ne représente qu’une partie des éditeurs.

Il est urgent de remettre à plat ces procédures floues, dans une optique de plus grande rigueur et transparence, il s’agit des deniers publics!

Une tentative a été faite en ce sens cette année par une directrice du livre au ministère de la Culture, madame Héla Ouardi, qui avait introduit un minimum de procédures et de contacts structurés avec les éditeurs. Elle avait également détecté et dénoncé certains abus et commencé à moraliser l’accès aux financements publics (il y a aussi la subvention papier, entre autres). Mais elle a été démise de son poste. Depuis, nous sommes de nouveau dans le flou le plus total. Pas de communication à ma connaissance entre le ministère et les éditeurs. Nous allons essayer de restructurer notre profession et tendre la main aux autorités compétentes afin de repartir sur des bases plus saines et en finir avec les dérives du passé.

F.D.T: Quel est le devenir de la production éditoriale en romans, fiction, essais ou beaux livres en Tunisie ?

K.B.S: Tout dépend de l’attention que l’Etat mais aussi la société tunisienne et les médias accorderont au secteur. De moins en moins de banques et d’institutions privées s’intéressent aux livres. Cet appauvrissement intellectuel est inquiétant, pourtant c’est tellement plus intéressant d’offrir un livre à ses clients que des gadgets ou des dattes! Tellement plus utile pour la société… Quant au corps diplomatique, je ne me souviens pas avoir vu un ambassadeur offrir des livres tunisiens à ses hôtes, mais je me trompe peut être?

Je souhaite tout de même saluer des partenaires privés tunisiens et étrangers qui -l’exception ne fait pas la règle- ont contribué à la parution de deux livres importants cette année: Les assurances GAT, le groupe CFE-CTE Tunisie (tuniso-belge) et la société DEMCO, pour le livre «  »Djerba, les mosquées ibaditese. Et le groupe AfricInvest et IC Publications (Londres) pour le « History of Tunisia » de Habib Boulares.

F.D.T: En Octobre  2016, vous avez tiré la sonnette d’alarme dans un article publié sur Nawaat en déclarant que la foire du livre de Tunis n’est désormais pratiquement plus que celle du livre étatique et de quelques grandes libraires à vocation d’importation de livres français. Pensez-vous que l’édition de cette année sera à l’image des années précédentes ?

K.B.S: Bien sûr, le gros de l’édition tunisienne est composé de toutes petites structures incapables de supporter les coûts de la location d’un stand, nous mêmes finançons notre stand par l’importation de livres français, c’est le seul moyen. C’est pour cela que je dis et répète qu’il y a urgence, la foire du livre est une foire dominée par les grands libraires importateurs et par les instituts et officines étatiques financés par fonds publics. Les éditeurs sont hyper minoritaires et de moins en moins nombreux. Le livre culturel tunisien est une toute petite partie de la foire du livre.

F.D.T: Qu’en est-il de l’évolution du rapport du Tunisien avec le livre du point de vue d’une maison d’édition qui a derrière elle des années d’expérience ?

K.B.S: Le lecteur tunisien existe et il est demandeur d’ouvrages qui répondent à ses préoccupations; il est attentif, intelligent et curieux. Il y a un gisement de lecteurs tunisiens qui n’ont pas accès au livre. Savez-vous que 80% des régions tunisiennes n’ont pas UN libraire? Qui se préoccupe de cela? Entre temps, nous dépensons des sommes folles dans la cité de la Culture, symbole de l’hyper centralisation culturelle voulue par Ben Ali. C’est sans doute un projet nécessaire puisqu’inachevé, mais était-il prioritaire? J’en doute.

F.D.T: Cérès vend également en ligne. Le digital, un pari gagnant selon vous ?

K.B.S: C’est peut-être l’avenir de la distribution du livre en Tunisie, mais contrairement à ce que l’on croit, cela est lourd et coûteux à mettre en place, nous y travaillons, avons associé des éditeurs tunisiens et recherchons toujours des partenaires financiers pour faire de cette plateforme la solution de distribution du livre tunisien dans l’ensemble du territoire. Les choses avancent lentement, une requête au ministère de la Culture a été faite cette année en ce sens, restée sans réponse. Nous persévérons.