Ija Okhtobni -Viens demander ma main! Par Nouha Said

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Notre lectrice Nouha Said continue d'alimenter la rubrique "C'est à vous" avec un nouveau récit. Si vous avez la plume fine et que vous aimez triturer les mots, n'hésitez pas à nous envoyer vos textes sur notre messagerie facebook.

Je me suis toujours demandée comment les couples passaient du statut "en couple" à celui de "fiancé" (Le passage de "fiancé" à "marié" semble plus évident). Parce que grâce à facebook, il m'arrive de trouver sur mon fil d'actualité une certaine fouléna ou un certain foulén passer de "en couple" à "fiancé" , w nabda chédda rou7i bil bzé9 (et je me retiens) pour pas être indiscrète et leur demander comment ont-il fait?

Je vous avoue, entre nous, qu'au début j'étais tellement "jeune et naive" que je croyais que les choses se passaient comme dans les films américains avec le fameux Will you marry me ? tout romantique, et la fille qui craque en pleurant, répondant "OUI" en sanglotant, enfilant la bague en tremblant. J'ai sincèrement cru que ça se passait comme ça.

Mais j'ai remarqué au fil des mariages et au fil des couples que j’ai côtoyés, que cela ne se passait pas ainsi chez nous ! Cette conclusion m'intriguait encore plus, et je voulais la réponse à tout prix. Ya sidi wislit biyya (J'en suis même arrivée), à chaque fois que je m’attable à un salon de thé et pour peu que je capte un petit diamant briller dans le doigt d'une demoiselle, que je commence déjà à imaginer "La demande"

Alors si vous vous posez cette question et si, surtout, vous gardez en esprit l'image de la fille tremblante, de la bague en diamant et le mec agenouillé déclarant sa grande flamme, je vous conseille de vous débrancher de votre chaine "spécial romance" et d'ouvrir vos oreilles parce que la réalité, est, disons, un petit peu différente:

Il s'avère que les couple en Tunisie sont, comme le dit ma grand mère, "3la kol loun ya krima", w kol zouz w 7kéyit'hom.

Il ya bien sur "le mariage traditionnel" ou arrangé , qui passe, facebookement parlant, inaperçu. Là, c’est la maman qui s'occupe de tout, titsaddir ki sardouk fi kol 3irs (elle se pavane à chaque mariage) afin de repérer la jeune fille adéquate pour son "prince". Ce dernier est, soit toujours collé à sa maman, soit à la plus branchée des boites de nuit en compagnie d’une belle blonde alors que maman tna99ab fi 3winét'ha pour tomber sur une "sainte ni touche" (ma warrani 3ad.. mon oeil oui). Evidemment, les jeunes demoiselles sont au courant de ce processus. Elles s’y préparent, aidées de leur maman, comme pour un concours. Le but étant de plaire à une future belle-mère qui les offrira, mgabta fi bakouha (emballée) à son fils chéri. Et les choses, loin d'être spontanées, sont calculées au millième près : "Tu danses doucement avec finesse, ne bouge pas trop ton bassin, porte quelque chose qui te met à la fois en valeur et qui donne une idée sur ta vertu. Aaamméééllaa, bich té5thik wénti msayba?, matékilch barcha, w chid jnab ommik wo93od, souris mais pas un grand sourire la y9oulou mahboula" Et la pauvre fille, comme une marionnette se soumet pour que "omm la7lél"-la future belle-mère- la remarque.  

J’ai vraiment été choquée d'apprendre que ce genre de mariage était, apparemment, le plus réussi et le plus stable de tous. il parait que "lwé7id lézim yisma3 klém wéldih" (il faut suivre les conseils des parents) même pour choisir un partenaire !

Et puis il y a aussi les couples de "de nos jours". Ils se rencontrent à la fac, au boulot, à travers les amis, dans un café ou dans une boite de nuit (ysir ysir). Ils tombent amoureux. Ils sortent ensemble pendant (et cela varie) quelques mois ou quelques années. Et si ça marche plutôt bien, on arrive tôt ou tard à un point où l’on doit poser l’ultime question :  "ayya 3la chnowa néwi issayyid?" (Que cherche ce garçon en sortant avec toi?) Question que posent la maman, les copines, les cousines, et parfois le papa.

Ceci étant pour certains couples, les choses se passent naturellement. Il l'aime tellement, sa maman l’aime bien, et dès que la situation financière se stabilise et qu’il a son premier boulot, le jeune homme ramène maman, papa, tata et nana w yjib bakou gateau w 5atém (que la fiancée, sa maman, sa tata, sa nana et son papa ont ironiquement choisi) w "jinékom 5atbin réghbin.." Et tout se passe selon l’ousoul w élli 9alét 3lih innés. (selon ce qui se doit d'être)

Mais pour d'autres couples, les choses sont compliquées, lentes voire lourdes. Ca commence toujours par le mec qui ne fait jamais le premier pas. Et comme , on ne fait que vieillir (chose qui, chez nous, ne semble que concerner les filles) la pauvre petite amie passe des mois et des mois en attendant 'nhar issa3d' (l'heure de gloire) ou elle substituera cet "en couple" de merde (pour lequel elle a déjà tant milité) par un "fiancée", qu'elle accompagnera de preuves (photos de bague, de robe majestueuse, de gâteau etc.)

Evidemment, avec son égo surdimensionné, elle ne veut pas faire la fille facile. C'est à lui de parler du mariage. C'est à lui de glisser un "néwi njib darna w nji" (je veux venir avec mes parents demander ta main) ! La pauvre doit bien sur renoncer à ses fantasmes de demandes en mariage à la Tom Cruise parce que le temps urge, w klém innés se multiplie, w maktoubha est inversement proportionnel à klém innés ..donc tza7za7 yar7am wéldik ..

Pour certaines, cette situation peut durer quelques mois, voire une année. Puis le mec, enfin amoureux, enfin dépendant, enfin stable , et enfin sa maman convaincue, lui fait la demande qu'elle fera semblant d'étudier à tête reposée, (alors que hiya w mamma w tata w nana w papa yacht7ou b’zouz m7arém) et qu'elle finira par accepter.

Pour d’autres couples (qui semblent se multiplier) la situation est éternelle : isayyid méded swi9atou et l'avenir ne le concerne pas. Pire encore, il a déjà pris ses billets pour la prochaine partie de derby qui se déroulera dans six mois mais dès qu’elle lui parle de fiançailles : "7atta n3ichou l ghodwa" (on ne sait pas de quoi demain sera fait).

Suffoquée par le temps et par "tganguin" mamma w tata w nana, elle se trouve obligée d'avoir recours à des méthodes procurées par ses copines, et qui marcheront presque sans faute. Alors, elle doit d'abord le saouler avec les histoires de couples, w fi bént 5alti t5atbit , w fi bént 3ammi jéboulha syégha bidha w syégha 7amra (ma cousine s'est mariée, mon autre cousine a eu droit à une parure en or etc.), en espérant que son prince 'charmant' capte le message. Si ça ne marche pas, on passe au plan B. Là,  elle l’entraine tous les jours devant les boutiques de gadgets pour les mariées, et puis pourquoi pas, les salons d'expo pour les meubles, voir même choisir un service de porcelaine ensemble. Au pire, elle le pointe devant la vitrine d’un bijoutier. Et si ça , ça ne marche pas (et là je commence à me douter des intentions du mec), il y aura toujours un plan C. Elle lui présente sa famille, le familiarise avec ses proches, et le force (bien entendu) à assister aux mariages de ses cousines. Lui, n'ayant aucun statut 'présentable', il se trouve sous les bals de sa famille "ayya sidi wa9téch nafr7ou bikom?" (et votre mariage, c'est pour quand?) et pour l'engrener 3la 9a3da elle l'introduira à 256 personnes en disant "je vous présente 'cha5tour', mon fiancée". Ainsi, de fil en aiguille, il se retrouve fiancé aux yeux de la tribune de sa cha5toura et hop il est encastré !

Une amie à moi, Dorra, était victime d'un "ice berg". La pauvre, se trouvant au beau milieu d'un âge critique, a essayé les trois plans A, B, et même C (le comble c'est qu'elle ne l'aimait même pas son cha5tour, mais rajil w ma y3ibou chay), et rien ne marchait sur ce mec. Il était sourd au mot mariage.  Elle s'est donc procurée un plan D (qui bel et bien existe).  Elle lui a annoncé qu’on venait la demander en mariage et lui a dit : "Darna 3ajébhom irrajél wéna 9oltilhom j'ai quelqu'un et eux ils ne te font plus confiance..donc manifeste toi". Insensible à son discours , il lui a dit "Je pense que cet homme pourra t'offrir , contrairement à moi , ce que tu désires, alors je ne peux pas te retenir …par amour "

Inutile de vous décrire sa réaction. Je me rappelle juste d'une nuit, j'étais chez elle, elle l'a appelé pour lui dire "Aman yezzi ya Mourad, ija okhtobni, khotba kahaw, jib ommik yezzi w matjib chay, taw éna né5thou l 5atém. ma 9otlikch 3arrés éna, juste 5otba, 3la 3inin innés..aman" (S'il te plait, viens demander ma main. Ne ramène rien, juste ta mère et toi. J'achèterai la bague. Juste des fiançailles, pas de mariage, pour taire les mauvaises paroles.)  6 mois plus tard, elle s'est mariée avec son cousin et ils ont eu une petite fille quelques mois plus tard. Cette histoire n'a probablement pas une grande morale, mais à vous jeunes filles, mieux vaut crever dans un coin que courir derrière un mec une bague à la main en criant "ija okhtobni", et à vous jeunes garçons, sa77a likom …

Pondu par Nouha Said: "24 printemps, future Docteur en Pharmacie. Amusée par le paradoxe de la vie en Tunisie, j'ai choisi l'écriture comme moyen pour traduire mes fragments de pensées."

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