Il fait souvent face à des accusations de mécréance, pourtant toute son étude porte sur le coran et l’anthropologie du texte sacré. Sa philosophie du religieux lui a valu de nombreux prix pour ses travaux et une reconnaissance internationale, mais aussi des campagnes de lynchage dans son pays qu’il a choisi de retrouver après plus de quarante ans passés en France.

Il a 75 ans et pas une ride…du moins au cerveau. Le jour de l’entretien, il m’attend, pile à l’heure. « Et si on papotait un peu au lieu de juste répondre à des questions ? » me dit-il. Super, j’avais envie de tout savoir sur ce septuagénaire aussi vif qu’agréable.

Pourquoi la religion ? Pourquoi le Coran ? Ou plutôt le Coran, à quel moment ? « Très tôt. » Me répond-il. Il apprend les sourates du livre saint très jeune grâce à son père qui le prédestine à une formation de la Zitouna. «Accéder à la Zitouna nécessitait une période de probation assez longue et qui se passait hors du cadre scolaire. Mon père m’y préparait déjà lorsqu’il fut conseillé par Chedly Khaznadar, le prince des poètes tunisiens. Cet homme de la cour des beys avait une forte influence sur son entourage immédiat qui le respectait beaucoup, dont mon père. Il lui avait alors conseillé de m’inscrire dans une école franco-arabe. Pour lui, la langue française allait nous servir d’arme. Et c’est comme ça que j’ai intégré l’école de la rue du trésor. » 

A l’école après l’heure

Lorsque Youssef Seddik va à l’école classique, il a 8 ans et deux ans de scolarité en retard  par rapport aux autres enfants. L’enfant est un génie de la langue arabe littéraire. Il connait tout le coran et a déjà lu du Khalil Jebran. Mais c’est le français qui lui fait défaut. Son rapport à la langue de Molière change du tout au tout le jour où son maître d’école lui prête un livre d’André Gide et l’encourage à la lecture afin d’apprivoiser cet outil. « Je me suis alors passionné pour la lecture en français, même  si je continuais à fréquenter assidument tout ce qui était en rapport avec le coran et la religion. J’allais au Koutab tous les jours après l’école. »

A cet âge, son rapport au texte sacré est un rapport magnifié, et  mythologisé. « Mon père avait une pédagogie que je préconise encore aujourd’hui. Dans sa manière d’aborder le coran, il choisissait pour nous des textes qui étaient presque de l’ordre du dialectal. Il nous apprenait les versets qui nous étaient accessibles. Ceux qui racontent une histoire. Aujourd’hui, on choisit pour les enfants des sourates dites courtes mais qui sont pourtant très difficilement interprétables, parfois même pour les exégèses.  Pour mon cas, ce que j’apprenais à 8 ans était très clair et très éducatif. »  

Très tôt, Youssef Seddik sait que tout ce qui est en rapport avec l’humain dans le coran est de l’ordre du changeable et de l’actualisation. Le texte, lui, reste sacré, indépendamment de son contenu. Jeune, le coran l’intéresse toujours, mais un peu moins que la philosophie qui le happe pour une période, celle où il part en France pour des études universitaires. « A cette époque, j’étais fasciné par l’Europe. Lorsque je suis arrivé la première fois à Paris, en 1965, je connaissais déjà parfaitement cette ville à travers mes lectures, principalement Les Thibault de Roger Martin du Gard dont j’ai lu les 5 tomes. »

 

La philosophie et le texte sacré

Philosopher le Coran. Je pense que personne jusque là n’y avait pensé.

Avec sa maîtrise en philosophie et sa licence en littérature et civilisation françaises, Youssef Seddik pense à faire du comparatif entre les deux civilisations. Dans son DES, il fait rencontrer Spinoza et Avicenne sur des sujets qui traitent de l’énergie, de la force, du désir ou encore de l’amour. Les deux mondes le fascinent, jusqu’au jour, où en passant son oral en juin 1967, le professeur lui lance une vanne sur sa chemise militaire : « C’est le jour même de la défaite que vous venez habillé en militaire ? » Bien qu’il ait eu son oral avec une bonne mention, Youssef Seddik ne supporte pas cette humiliation. Il décide de se venger par le biais de des études.

Le jeune homme cherche dans les auteurs, intellectuels et autres philosophes, des noms sur lesquels il pourrait travailler. Pas de philosophes occidentaux et encore moins des persans et des musulmans qui auraient basé leur travail sur des données occidentales, comme Avicenne et Aristote par exemple. C’est ainsi qu’il eut l’idée de travailler sur le Coran. « Philosopher le Coran. Je pense que personne jusque là n’y avait pensé. » me dit Youssef Seddik. En parallèle de son travail de professeur à Compiègne, il se remet à la lecture : les classiques arabes, les exégèses et les noms qui ont abordés l’Islam et le Coran comme Errazi, Ibn Arabi ou encore Zamakhchari. Mais c’est seulement en 1988, après avoir tenté une expérience de journaliste correspondant pour la TAP et une autre de directeur en fondant un journal palestinien, que Youssef Seddik se décide à rédiger son doctorat sur le Coran afin de démarrer une carrière de professeur universitaire.

Il met cinq années à rédiger la thèse qu’il appellera plus tard : Le Travail du Coranique. Il sera le premier à pointer les origines helléniques du vocabulaire coranique. Et d’attaché temporaire d’études et de recherches, il passe à Maître de Conférence d’abord à la Sorbonne, puis au sein l’École des hautes études en sciences sociales. En plus des cours et des conférences qu’il donne, il écrit également des travaux, traduit des ouvrages.

Quand la vue fait défaut

Les embûches ne concernent pas uniquement les moyens financiers et les problèmes de travail auxquels a dû faire face Youssef Seddik car quelques années plus tard, en 2007, il commence à perdre la vue. Il a alors 64 ans et souffre d’une forte dégénérescence de la rétine. Il met une année à lutter, d’abord médicalement, puis pour s’adapter à cet handicap inéluctable. En 2010, il ne peut plus rien lire. « Mais j’ai tout fait pour récupérer une capacité informatique d’écriture et de lecture. Je ne voulais pas qu’une tierce personne m’aide. Ecrire est vital pour moi. C’est aussi très intime. Pour cela, l’informatique m’a sauvé la vie. Aujourd’hui, je peux lire et écrire sur mon PC en utilisant des applications spécifiques. »

Retour au bercail

Pendant des années, le rapport de Youssef Seddik à la Tunisie se limite à ses visites annuelles en été. Ce n’est qu’en 2011 qu’il se décide à faire un retour définitif. Sa femme le suit. « J’avais beaucoup d’espoir. Je voulais participer à cette nouvelle démocratie. J’ai même présenté ma candidature dans une liste indépendante pour les élections de la Constituante. Mais je n’avais pas de soutien financier et médiatique. Ma candidature était vouée à l’échec et ce n’est que plus tard que je l’ai compris. » Des regrets ? « Aucun. Il me fallait ce passage pour être sûr de ce que je voulais faire pour la Tunisie : travailler sur la culture.»

Aux premières années qui  ont suivi la révolution en Tunisie, il est ébahi par cette jeunesse et son envie de changer les choses. Pour le septuagénaire, ce sont les 20-40 ans qui feront évoluer le pays. « Malheureusement, les institutions nous ont séparé, atomisés. » Pour autant, il n’abandonne pas. Il travaille et côtoie les jeunes. Il dirige des tables rondes, des conférences, participe à des documentaires et s’amuse même à co-écrire des œuvres cinématographiques. Son œuvre sur la vie du prophète sur la chaîne ARTE est un véritable succès.

En Tunisie, l’engouement tarde à venir mais ils sont de plus en plus nombreux à vouloir son avis sur certaines questions relatives à la religion. Youssef Seddik est sensible à ceux qui l’approchent et qui se fient à sa vision. « Mais j’ai longtemps été blessé par ce rapport qu’a la Tunisie avec les compétences exilées. Même reconnus à l’étranger, nous avons l’impression qu’on nous maintient à distance. Et puis lorsqu’on décide de revenir, on ne pense pas automatiquement à nous. Dix ans après, je suis encore blessé lorsqu’on ne m’invite pas à une cérémonie culturelle officielle et qu’on ne pense à moi que lorsqu’il s’agit de faire face à un grand intellectuel étranger, comme Youssef Zaidane. »

Dix ans après, je suis encore blessé lorsqu’on ne m’invite pas à une cérémonie culturelle officielle et qu’on ne pense à moi que lorsqu’il s’agit de faire face à un grand intellectuel étranger, comme Youssef Zaidane.

 Schizophrénie quand tu nous tiens

La pensée de Youssef Seddik fascine autant qu’elle dérange. Elle fascine ceux qui, à court de moyens scientifiques et d’argumentaire littéraire ont recours à lui pour dire au monde que la Tunisie pense et réfléchit. Et puis, elle dérange, ceux-là mêmes, qui ne veulent pas que ses théories deviennent publiques et qu’elles soient expliquées au citoyen lambda à travers des émissions télé. « Il y a comme une résistance à cette pensée et au projet que je défends encore et toujours. Pour moi, il faut totalement dégager le fait religieux de l’espace public. Ce mélange n’est ni bon pour notre sentiment de foi ni pour l’avancement de la société. Malheureusement, aujourd’hui notre foi est sous influence politique qui n’est autre que la sûnna de Ghannouchi, une des plus petites et minces conceptions de l’Islam, un Islam qui ne demande pas à réfléchir mais à suivre. »

Aujourd’hui encore, Youssef Seddik divise. On l’invite à être le chroniqueur d’une émission à la radio publique puis, quelques émissions plus tard, on arrête sa participation lorsque le traitement du sujet déplaît. En live, il traite de la signification du mot Allah. « J’ai donné mon hypothèse avec les 3 entités qui constituent le mot Allah. Al, article défini ; La pour la négation et He pour l’article défini hébreu. Dieu est donc celui qui créé l’article défini, qui nie et recrée cet article à l’infini. Cette explication n’a pas été appréciée et j’ai été remercié. J’en suis encore frustré.»

C’est ce même penseur qu’Emmanuel Macron a sollicité il y a quelques semaines pour qu’il lui rédige une charte avec une quinzaine de points sur lesquels le président français pourrait s’appuyer dans sa réforme pour l’organisation de l’Islam en France.

Egalité dans l’héritage

C’est aussi ce même penseur qui a été consulté par le président de la République ou encore par Bochra Bel Haj Hamida sur la question relative à l’héritage. « Pour moi, le problème ne se pose même pas théoriquement. Socialement, oui. Mais dans ma vision, les textes qui nécessitent l’exégèse ont dépassé leur temps. Ce sont des textes qui concernaient le siècle du prophète Mohamed qu’on ne peut plus appliquer aujourd’hui. Après, je comprends que le problème persiste encore pour une société qui a ses traditions. Moi, je n’ai donné qu’un seul conseil : d’éviter de faire deux lois ou de laisser le choix. Cela créerait plus de problèmes au sein des familles. Après, si nous lisons correctement le Coran et ce verset dont tout le monde parle, il est question de « Al 7ad lel erth» c’est-à-dire la limite de l’héritage, ici représentée par le mot « mithlou » dans le verset de la sourate Ennissa : (فَلِلذَّكَرِ مِثْلُ حَظِّ الأُنثَيَيْنِ). Dieu aurait pu dire, فَلِلذَّكَرِ حَظِّ الأُنثَيَيْنِ tout simplement. Mais là, « mithlou » est pour dire qu’il a au moins 50%. Les 70% sont possibles aussi mais ce n’est pas une obligation. Aujourd’hui, il faut revivifier les sciences de l’exégèse qui ne sont plus actuelles et apposer, petit à petit,  un sens au texte sacré. » conclut Youssef Seddik