Homme du mois : René Trabelsi

0
651
Photographe : Samy Snoussi pour Femmes de Tunisie Magazine

Y a-t-il une formule magique pour réussir à redorer l’image d’un pays comme la Tunisie à l’étranger ? Sûrement pas. Mais il y a un capital sympathie, une bonne communication, un réseau infaillible de décideurs et d’influents à travers le monde et un amour inconditionnel du pays et de ses citoyens, qui, réunis, font d’un René Trabelsi l’homme de la situation. Le premier juif à être nommé ministre depuis 1957, aura réussi son coup pour 2019. Une belle saison touristique vient de s’écouler. Raison pour laquelle nous l’avons sacré Homme du mois. En moins de cinq jours, le rendez-vous est pris avec René Trabelsi, qui nous accueille dans son bureau au sein du ministère du Tourisme et de l’Artisanat. Alors comment se porte le secteur du tourisme Monsieur le ministre ? « Il se porte très bien. A la fin de l’année 2019, la barre des 9 millions de touristes est largement dépassée. Nous avons opté pour la méthode utilisée dans les institutions privées, que nous avons appliquée au ministère du Tourisme. » me répond René Trabelsi.

Lorsqu’il est nommé au poste de ministre, René Trabelsi ne sait pas encore qu’il doit rajouter un million de touristes sur le bilan de 2018. L’enfant de la Douce s’implique et s’applique en imposant une méthode de travail nouvelle. Pour lui, il faut commencer par restaurer l’image du pays qui a été altérée et malmenée tout au long des dernières années post-révolution. « Il fallait rassurer. Ma première visite a donc été pour la France, restée à la traîne au moment où le tourisme a commencé à reprendre dans notre pays. Pour faire passer un message, rien ne vaut le déplacement. Je devais rencontrer les professionnels du secteur et les politiques. C’est ce que j’ai fait et ça a marché. Tout de suite, les tours opérateurs ont réagi. Des avions ont été programmés sur la destination Tunisie. Des conventions avec les hôtels tunisiens ont été signées. Le résultat est là : nous avons largement dépassé le chiffre de l’année dernière. » Durant toute l’année 2019, René sillonne les pays du monde :l’Allemagne, la République Tchèque, l’Angleterre, mais aussi la Russie. Il rencontre les professionnels, les rassure, fait le commercial, puis convertit les politiciens dont l’appui est primordial. La méthode est peu conventionnelle mais réussit à drainer du monde, comme les Russes qui étaient au premier abord difficiles à convaincre. « La Russie est un marché qui est arrivé par hasard, suite au problème qu’il y a eu entre l’Egypte et la Russie à cause d’un avion tombé à Sharm El Sheikh. Nous avons depuis récupéré et travaillé sur les touristes russes. En 2019, nous avons enregistré l’arrivée de 725 000 touristes russes, les deuxièmes après les français. Aujourd’hui, nous avons une très bonne clientèle qui réserve dans les hôtels cinq étoiles, qui achète local et s’offre des circuits divers en Tunisie. »

Une enfance douce…

« J’ai eu une belle enfance, un peu comme tous les jeunes de Djerba. J’étais passionné de football. Je passais mes dimanches à jouer avec l’ASD (Avenir Sportif de Djerba). Je fréquentais les beaux hôtels auxquels j’avais facilement accès au vu des relations de mon père. » Une jeunesse belle, douce comme l’île dans laquelle grandit René Trabelsi jusqu’en 1982 où il décide d’aller en France finir ses études et y passer le baccalauréat. « Bien que la décision de partir était mienne, je me suis senti seul et abandonné. J’avais le mal du pays. Je me sentais comme un vrai immigré, sans repères. Mes habitudes me manquaient : les amis, la famille, le football…J’étais très attaché. Je ne ratais pas l’occasion de revenir au pays. » Et puis les années passent et René Trabelsi trouve petit à petit ses repères en France. Il met d’ailleurs un pied dans le commerce « Comme tous les Djerbiens », me dit-il. Le jeune homme monte des petits commerces avec ses frères. Mais il n’oublie pas pour autant sa ville natale dont il loue la beauté à ses amis français. « C’est ainsi que j’ai commencé à vendre des voyages à destination de Djerba ». Rapidement, il se lance dans l’aventure du tourisme et du voyage. « Au départ, j’ai lancé une agence classique. Puis, au lendemain des attentats de septembre 2001, lorsqu’il y avait moins de monde sur les vols de Djerba, j’ai commencé un vrai travail de tour operating avec les différents packs attractifs sur la destination Tunisie. »

Au fil des ans, René devient une référence pour les voyages vers la Tunisie. « En 2003, j’avais une quinzaine de vols charters pour la Tunisie dont plus de la moitié étaient sur Djerba. J’avais profité du vide qu’il y avait, des peurs et réticences de certaines agences françaises pour me faire ma place. ».

Durant près de dix ans, René Trabelsi vit de sa passion pour le tourisme et pour la Tunisie à laquelle il continue de se rendre jusqu’à 3 fois par mois. Toute excuse est bonne pour aller voir le pays, la famille et les amis : un anniversaire, un grand match de football, unefête… « J’avais besoin de cet oxygène. Alors, j’inventais des raisons pour rentrer. »

Photographe : Samy Snoussi pour Femmes de Tunisie Magazine

Le tourisme en péril

Et alors que l’année 2011 commence fort avec beaucoup de groupes prévus pour la Tunisie, la révolution change un peu le cours des choses. L’atmosphère est lourde, l’incertitude règne et on conseille à René, alors en Tunisie, de repartir en France et de ralentir le rythme.

«  Finalement, je suis parti peu après le 14 janvier, mais je suis revenu une semaine plus tard, puisque j’étais le vice-président de la fédération hôtelière de Djerba. Nous avons dû calmer les esprits en assurant que le tourisme se maintenait au pays. » Malheureusement, la période qui a suivi a été marquée par de nombreuses annulations. Malgré tous les efforts fournis, les messages positifs renvoyés par l’arrivée de Béji Caïd Essebssi, les préparatifs des élections démocratiques…la crise n’était pas encore terminée. « Certaines images véhiculées dans les télés, surtout européennes et françaises, avaient beaucoup nui à la Tunisie en tant que destination. Il n’y avait pas de bureau de communication en Tunisie pour répondre à la presse étrangère. » explique René pour qui l’image du pays à l’étranger déterminait la réussite de ses saisons touristiques ou pas.

C’est ainsi que spontanément, et dans le seul objectif de redorer l’image de la Tunisie, qu’il ramène journalistes étrangers, célébrités et société civile en Tunisie au lendemain des attentats de Sousse en 2015. « Je voulais passer l’information que tout allait bien. J’ai donc ramené des journalistes de grands pays que je connaissais pour en parler dans leur presse. Je faisais cela avec plaisir, pour aider mon pays. Cela m’a valu des honneurs et en peu de temps, j’étais devenu incontournable dans tout ce qui concerne la promotion de la Tunisie. »

Un juif ministre ?

Ce qui caractérise René Trabelsi, c’est aussi son tempérament, sa façon d’être ami avec tout le monde, son soutien inconditionnel aux différents gouvernements qui passent. « Je n’ai jamais fait de politique politicienne. Je suis juste ami avec de nombreux politiciens qui me demandent conseil et à qui je réponds toujours favorablement car il est question de mon pays ». Et les politiques qui sollicitent son avis sur le tourisme et qui cherchent à appliquer une nouvelle vision sur un secteur vital mais en perte de vitesse sont nombreux. Youssef Chahed en est un parmi tant d’autres. Cependant, Chahed est convaincu qu’il faut une vision et du pouvoir pour espérer changer les choses. C’est ce qu’il finit par proposer à René : un poste de ministre et le pouvoir d’opérer des réformes. « Pour moi, c’était l’occasion ou jamais de servir mon pays. J’étais prêt à sacrifier une année ou deux pour le faire. Le plan, c’était d’opérer un électrochoc médiatique. » René Trabelsi le sait. Un juif tunisien à la tête d’un ministère, ça secoue. « Pour les étrangers, c’est le gage d’une Tunisie sortie de sa période noire et en paix religieuse. Pour les Tunisiens, la majorité est contente de retrouver le symbole de la Tunisie tolérante d’antan. » La symbolique est forte, mais le résultat n’est pas unanime. Les attaques et les critiques fusent également. «  Pourtant, tout le monde me connait. Du jour au lendemain, j’étais devenu sioniste, alors que l’on ne m’avait jamais décrit ainsi jusque-là. Mais j’ai fini par accepter le fait que ce ne soit pas moi le problème, que c’était lié à des querelles politiciennes. » A la tête du ministère du Tourisme et de l’Artisanat, René Trabelsi instaure une nouvelle méthodologie de travail, vite acceptée et adoptée. Le juif tunisien fraîchement nommé a le privilège de prendre des initiatives et des décisions à son niveau. Le gouvernement lui accorde une confiance totale.

René Trabelsi travaille sur l’image de la Tunisie et n’hésite pas à prendre le premier vol au lendemain du double attentat suicide en juin dernier et qui cible les forces de l’ordre. René ira de lui-même rassurer les futurs touristes avec des passages sur les télés européennes. Il s’exprime sur France 2, CNews… « J’ai expliqué que la Tunisie était la cible du terrorisme, comme tous les pays y compris la France. Et qu’il fallait combattre ensemble ce fléau. » La magie opère L’incident est vite tombé dans l’oubli médiatique.

Tourisme et cetera

Durant toute l’année 2019, René travaille sur la restauration de l’image de la Tunisie. Mais il ne perd pas de vue les autres volets. Tourisme médical, alternatif, religieux, culturel… « Aujourd’hui, je suis content de voir que des avions d’Afrique Subsaharienne sont remplis de patients qui viennent se soigner en Tunisie. Et cela en plus du tourisme esthétique qui continue d’occuper une belle place. Quant au tourisme alternatif, nous avons mis le paquet. Nous sommes conscients du potentiel que nous avons et de nos richesses. Maintenant, il est primordial de travailler sur la qualité des services, comme le transport, mais aussi la signalétique, les tarifs… Bref, les touristes qui sont venus en 2019 attendent des améliorations qu’il va falloir offrir en 2020 afin de les fidéliser. » Pour René Trabelsi, cette année se doit d’être celle de l’accueil, du service, de la qualité et de l’environnement.

Aujourd’hui, à l’heure où ce portrait est rédigé, rien ne dit que René Trabelsi sera reconduit à la tête du ministère. « Nous avons encore beaucoup de choses à accomplir. A ce jour, je n’ai peut être rien gagné financièrement. J’ai laissé femme et enfant en France et je me suis embarqué dans cette aventure en Tunisie. Et si je suis prêt à la continuer, c’est pour une seule raison : l’amour des Tunisiens envers moi. C’est quelque chose qui n’a pas de prix. Lorsque les gens se bousculent pour te saluer, pour prendre une photo avec toi, qu’ils te disent qu’ils sont derrière toi, qu’ils te soutiennent, c’est ce qui m’encourage à faire mon travail. C’est ce qui m’aide à tenir. » conclut René Trabelsi.