Homme du mois: Mourad Zeghidi, la juste dose entre le football et la politique

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Crédit Photo: Samy Snoussi

Jamais le football et la politique ne se sont aussi rapprochés chez une personne que chez Mourad Zeghidi. Mordu du ballon dès son plus jeune âge, l’intellectuel du foot évolue dans un milieu très politisé, celui de parents et de grands parents opposants et droit-de -l’hommistes. Les Tunisiens se souviennent encore des matchs du championnat d’Italie commentés durant les années 2000 par le brun aux yeux verts. Après un passage marquant et remarqué chez Canal+, le journaliste sportif choisit de retourner au bercail pour y pratiquer librement ses deux passions : commenter la chose publique et politique, et donner son expertise sportive. Aujourd’hui, Mourad Zeghidi est chroniqueur dans l’émission « al-Ahad al-Riadhi » (Dimanche sportif) de la chaîne nationale et dans la matinale radiophonique « Raf Mag » sur IFM. Et il est notre Homme du mois. Portrait !

Enfance sereine et agitée

Fils de Salah Zeghidi et petit fils de Georges Adda, tous les deux grandes figures de l’opposition de gauche sous Bourguiba et Ben Ali, syndicalistes et militants des droits de l’homme, Mourad confie avoir, malgré tout, vécu une enfance sereine et agitée à la fois. «  Je ne sais pas si on se rend compte de ce patrimoine lorsqu’on est jeune. Moi je viens de la classe moyenne, je n’ai manqué de rien et on n’exagérait en rien ; je suis aussi le pur produit de l’école publique. Sur ce côté-là, mon enfance était plutôt calme. La partie agitée est évidemment relative à l’engagement politique et associatif de mes parents, grands-parents, oncles et tantes. A 4 ans, je faisais déjà la route jusqu’à Kasserine pour rendre visite à mon père en prison. Forcément ça marque. Mais ce n’était pas des souvenirs violents. Cela m’a fait prendre conscience assez jeune des enjeux de la société. »

Chez les Zeghidi, la parole a toujours été libre. « Nous n’avons jamais eu peur de dire nos opinions… et d’en avoir justement. » L’éducation se fait dans un environnement intellectuel, où l’art et la culture, la chose politique et publique, ont leur importance. « Les langues aussi. J’ai eu la chance d’avoir des parents bilingues et je n’ai de ce fait jamais eu de problèmes d’identité. Je sais exactement d’où je viens. Je suis riche d’une langue et non prisonnier d’une autre. », m’explique-t-il. Politisée, multiculturelle, riche, agitée mais jamais vindicative…d e cette enfance, Mourad ne garde que le meilleur, dont la capacité d’être dans la critique tout en étant objectif sur chaque sujet.

L’aventure Canal Horizons

Littéraire dès son jeune âge, Mourad Zeghidi s’oriente naturellement vers un bac Lettres au lycée Khaznadar et l’obtient en se classant deuxième de son établissement. A défaut de pouvoir suivre des études de journalisme ou de s’inscrire à Sciences Po en France, comme il le rêvait, le jeune garçon finit par fréquenter la faculté des sciences juridiques, à Tunis. Il est très vite happé par la télévision, lorsqu’à sa deuxième année, un casting est ouvert pour recruter des animateurs pour la nouvelle chaîne câblée « Canal Horizons ». Lui, qui était passionné de football et de cinéma, se voyait déjà animer une émission cinématographique. « J’ai finalement été retenu pour une émission sportive. De novembre 1992 à juin 2000, j’ai donc animé une émission intitulée « Oufok al-Riadha » -Horizon Sportif- qui passait le lundi et le vendredi en clair. » La jeune et nouvelle équipe de Canal Horizons est alors formée et coachée par des professionnels tels que Mohamed Larnaout, Taoufik Jebali, Moncef Lemkacher, etc. Finalement la chaîne aura diffusé 780 numéros. « C’était aussi un format qui m’a permis de faire un décollage en douceur. L’émission n’était pas diffusée en direct durant les premières années. J’ai appris les rouages du métier, du tournage au montage, en passant pas la postproduction. C’était une belle expérience humaine également. Avec du recul, je me rends compte, aujourd’hui, qu’il y a eu toute une génération Canal Horizons. »

Pour Mourad Zeghidi, les années « Oufok al-Riadha » sont marquées par des épisodes et des souvenirs inoubliables, comme le match qui s’est joué entre l’Espérance Sportive de Tunis et l’Etoile du Sahel en 1997. Lorsque la rencontre se termine en baston, l’équipe de l’émission est la seule qui filme ce qui se passe réellement et qui le montre à la télé, le lendemain. « Nous avons bien sûr eu des cas de censure avant 97. Nous avons vu des bandes réquisitionnées pour que certains reportages ne passent pas. Mais cette vidéo-là est passée entre les mailles du filet. Et forcément ça dérangeait. L’affaire a pris une belle ampleur ; convocation du côté de la direction de la chaîne, congé forcé, etc. Mais j’ai quand même gardé ma place. »

A cette époque, Mourad Zeghidi travaille déjà pour Canal Horizons Afrique, dont le siège se trouve à Paris. En octobre 1999, lorsqu’il se fait tabasser en plein milieu d’un reportage au Parc de l’Espérance Sportive de Tunis, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. « Je ne pouvais pas me permettre de présenter une émission deux fois par semaine tout en étant en conflit avec l’un des grands clubs de Tunis. Lorsque Canal Horizons Afrique me propose le poste de responsable sportif, je dis oui.»

Crédit Photo: Samy Snoussi

Paris et Canal+

Alors qu’à Tunis, Mourad était surtout présentateur, il se retrouve à Paris à faire de la gestion administrative, à s’occuper de la programmation du sport en Afrique, et surtout à commenter des matchs en français. « J’ai gagné en maturité et j’ai appris d’autres facettes du métier : la grille, l’achat des droits,… Juste avant d’atterrir au siège, j’avais aussi fait un petit intermède par le service web du groupe Canal+, où pendant 6 mois, je faisais du management et où j’étais responsable des contenus de la page Sport de la chaîne. A l’époque (2002), nous avions aussi les droits du site de Zidane par exemple. »

Après l’expérience Canal Horizons, Canal+ Afrique, c’est Canal+ France. « J’atterris chez Canal France, la plus grande chaîne payante en Europe qui deviendra après la plus grande rédaction sportive, et je suis accueilli par Thierry Gilardi. Les débuts ne sont pas faciles. Il fallait que je fasse mes preuves. Je monte petit à petit en puissance et à la fin de l’année 2003, je commence à avoir de l’espace. J’avais une excellente connaissance du football italien ; j’avais un petit réseau en Italie. C’est ainsi que j’arrive à décrocher une interview avec Totti alors que deux poids lourds à Canal+ étaient dessus bien avant moi. »

Maldini, Trezeguet, Zlatan, etc.

Après l’interview réalisée avec Totti, Mourad Zeghidi se voit attribuer plus de responsabilités. En 2007, il est nommé responsable du football italien. « C’était des années de travail intense. Je commentais près de 100 matchs par saison. J’allais en Italie une semaine sur deux. J’ai vécu mon rêve d’enfant et j’ai interviewé les plus grands : Maldini, Trezeguet, Chevtchenko, Totti, Ibrahimović, etc. D’ailleurs, deux rencontres marquent le journaliste ; celle avec Zlatan, alors à l’Inter Milan « Il se lâche, il a de l’humour et il joue le jeu. Ca part d’une blague sur un tatouage qu’il a avec son nom en arabe. »…, et celle de David Trezeguet, qui jouait à la Juventus et qui était exclu de l’équipe de France. Mourad tente un coup et ramène un « paperboard » pour le sportif peu bavard. Il lui demande alors d’expliquer en dessin la différence de son jeu à la Juve et avec l’équipe de France. La réponse est filmée, la vidéo cartonne, passe dans l’émission de « l’Equipe du dimanche » et Raymond Domenech, l’entraîneur des Bleus à l’époque, demande un droit de réponse. La carrière de Mourad Zeghidi est à son apogée.

La révolution et le PSG

Durant ces années où le rythme de travail est soutenu en France, Mourad n’est pas très présent en Tunisie. Son retour se fera avec « Stade 7 » avec Moez Ben Gharbia, en 2010 sur la chaîne nationale. Il sera d’ailleurs au pays durant la période du 17 décembre au 14 janvier. « Je pense que j’avais gardé jusque là une frustration par rapport au travail journalistique en Tunisie. Au bout d’un moment, j’avais l’impression d’avoir fait le tour en sport et je voulais travailler sur la politique. Au lendemain de la révolution, je ne suis pas loin de m’impliquer politiquement. On me propose même d’entrer au gouvernement de Beji Caïd Essebsi de 2011. Au même moment, Canal+ me propose de suivre le PSG (qui venait d’être racheté par les Qataris). Durant deux saisons, je ne fais que du terrain : reportages, interviews, conférences de presse… J’ai vu pas mal de stars arriver au sein du PSG durant les années 2012 et 2013 (Javier Pastore, Leonardo, Thiago Motta,…).»

A la suite des deux saisons, Mourad Zeghidi rentre en Tunisie. « Canal+ commençait à prendre des coups de la part de beIN Sports et perdait ses droits de diffusion du championnat d’Italie. Cela coïncidait avec la fin d’un cycle sur le plan personnel également. J’ai donc fait le choix de rentrer et de travailler pour le pays. »

Houmani à l’Etoile du Nord

Le retour de Mourad en Tunisie est marqué notamment par son interview du candidat à la présidentielle, Beji Caïd Essebsi au café « L’Etoile du Nord ». « C’était une commande de Nidaa Tounes, mais où j’avais la liberté de poser mes questions et où les jeunes rassemblés venaient de tous bords et avaient eux aussi la liberté de poser leurs questions qui portaient entre autres sur la loi 52 relative à la consommation du cannabis. Le produit final était original et bon je trouve. Ce n’était pas de la propagande primaire mais une belle promo d’un candidat. »

A partir de là, le journaliste commence à toucher le terrain « politique » et anime son premier prime time à la radio Kalima tous les jours de 17h à 19h. Cette année-là (2016), nous le voyons aussi à la télévision sur la chaîne Attessia TV, dans une émission de divertissement intelligent, intitulée Rendez-vous 9. Il est entouré de chroniqueurs comme Haythem el Makki et Houcem Hamad. Les deux émissions ne seront pas reconduites pour les mêmes raisons financières, entres autres.

En 2017, Mourad est en passe de présenter une émission au concept original sur la chaîne nationale. « Mediapolis devait être une émission sur la communication politique et le traitement de l’info par les médias ; ce qui nous manque réellement en Tunisie. Malheureusement, on a tout fait pour que le projet capote et c’est ce qui est arrivé. »

Malgré tout, Mourad Zeghidi garde une foi inébranlable en un avenir radieux pour le pays. « Nous avons les moyens et les atouts pour réussir. Le changement s’inscrit dans la durée. La transformation d’une société est un fleuve au long cours. Il y a un génie tunisien, mais nous n’avons pas assez de recul pour le voir aujourd’hui. Je crois au peuple et non au populisme ! » Et aux politiciens ? «  Aujourd’hui, nous avons une génération de politiciens irresponsables, qui n’assument pas leurs idées, et qui ne mènent pas de débats sur les programmes mais sur les personnes. Le résultat est là : 66% des Tunisiens affirment ne pas aller voter. C’est grave ! Il faut redonner le goût de la chose publique aux Tunisiennes et aux Tunisiens. Et je cite les Tunisiennes en premier, car le salut viendra par les femmes. », conclut le journaliste !