Le visage aux expressions multiples, le physique qui s’impose presque de lui-même sur scène, Mohamed Hessine Grayaa est impérial sur les planches. Indéniablement. Là où certains ne connaissent de l’artiste que ses apparitions télévisuelles et ses rôles de personnages « naïfs », d’autres, plus portés sur le quatrième art, ont su apprécier au fil des ans, la profondeur des talents de ce comédien hors norme. Il y a quelques années, une certaine alchimie s’est opérée entre « Grayaa », comme aiment à l’appeler les intimes, et l’espace « L’artisto » à Lafayette. C’est d’ailleurs dans ce petit théâtre qu’ont émergé les pièces à succès de ces deux dernières années : « Plateau » et « La fuite » de Ghazi Zaghbani. Ce dernier nous présente une nouvelle pièce avec Nadia Boussetta, Grayaa, Meriem Dridi, et Mohamed Ali Galai, intitulée « Cicatrice ». Et c’est entre deux répétitions que je rencontre Mohamed Hessine Grayaa pour un retour sur son parcours multiple. Portrait.

Cap Africa

Né à Tunis, Mohamed Hessine Grayaa ne passera pourtant que six années dans la capitale, avant que son père ne décide, pour toute la famille, le retour aux sources, au village natal de Mahdia. La transition est marquante pour le petit enfant. « Les dialectes sont différents, les habitudes et les repères aussi. J’ai d’abord eu du mal à m’intégrer socialement et à l’école. Mais cela s’est fait petit à petit, et j’ai aimé vivre dans cette ville lumineuse et ensoleillée. J’ai aimé la mer, la pêche et la liberté. A Tunis, la famille nous surprotégeait, contrairement à Mahdia où il y avait toute cette fraîcheur et cette liberté.», me confie Grayaa.

A l’école, le jeune garçon s’impose à la fois par son côté « élément perturbateur » et ses bonnes notes. Passionné de lecture et de langues, il aimait piquer dans la bibliothèque familiale que son père fournissait en magazines et livres. Une passion qui l’accompagnera tout au long de son parcours, même lorsque le père décide une nouvelle fois de déménager et revenir à Tunis. « C’était plus intéressant économiquement je pense. Et puis, en nous voyant grandir, ma mère était convaincue que notre avenir serait mieux à Tunis. »  Nouvelle transition et nouvelles difficultés d’intégration, cette fois plus grandes car Grayaa est en pleine adolescence et est surtout très attaché à sa ville Mahdia.

D’ailleurs, à Tunis, il ne s’écoulera pas beaucoup de temps avant qu’il ne décide de passer le concours pour intégrer l’école de formation à l’enseignement. La formation se passe sur quatre années en internat. « Pourtant j’étais plus porté sur l’agriculture et la mécanique, tout ce qui est manuel quoi !  Mais en même temps, j’étais attiré par l’idée de l’internat et la découverte d’un nouveau milieu. D’année en année, j’ai découvert les internats de Gorjani puis celui de Korba où j’ai été pendant deux ans. La dernière année, c’est au Kef que je l’ai passée. Et je suis devenu enseignant à à peine 20 ou 21 ans. »

@Meriem Hbaieb

La parenthèse « enseignant »

A la suite de sa formation, Houcine entame deux années de stages obligatoires. Il a en tête de pratiquer la chose avec beaucoup de conviction mais aussi une certaine vision personnelle sur la pédagogie et la méthodologie de l’enseignement. « J’ai toujours eu des questionnements sur la méthode suivie en Tunisie dans le secteur de l’éducation. Dans mon dernier rapport, l’inspecteur a noté que j’avais un très bon relationnel avec mes élèves mais que je ne respectais pas certaines règles de travail. J’ai enseigné durant 3 ans qui étaient ponctués de problèmes. J’ai fini par être remercié et évidemment on m’a refusé la titularisation. »

Si la famille de Grayaa vit mal ce licenciement, le jeune homme en profite pour passer une année blanche au café du coin. « Un peu comme pour rattraper le temps perdu. J’ai côtoyé des gens, des chômeurs, et appris à connaître les différents avis. Puis un beau jour, j’ai appris l’ouverture d’une nouvelle école pratique au Kef. J’y ai déposé mon dossier, qui a été accepté. C’est comme ça que j’ai repris le chemin de cette ville pour deux ans d’études et l’intégration, ensuite, du centre des arts scéniques et dramatiques. » Mais le rapport du futur artiste à la scène est plutôt particulier. S’il aime réfléchir « dramaturgie », il a encore du mal avec le côté pratique. Il ne prend pas au sérieux la comédie. Il lui faudra du temps, de l’expérience et de belles rencontres pour se rendre compte de son vrai potentiel.

Son premier travail théâtral est une production du centre des arts scéniques intitulée « Danse sur les braises » ; une pièce mise en scène par Fethi Ben Aziza, « avec un joli texte de Faouzi Asli, un artiste imprégné à la fois de soufisme et de francophonie. Son travail a donné un joli mélange improbable dans le théâtre de l’absurde. » Grayaa s’estime d’ailleurs chanceux d’avoir commencé par ce genre de théâtre. Il enchaîne ensuite les collaborations avec Khaoula Hedef dans « Faits divers » et « Koussouf » de Lassaâd Ben Abdallah. Le cinéma s’immiscera en filigrane dans la carrière du comédien des planches. « J’ai souvent participé aux castings sans grande conviction que l’on me choisisse. Puis il y a eu le casting de « Khorma » de Jilani Saadi. Lorsque ce dernier a visionné ma séquence, il a tout de suite vu en moi le comédien qu’il cherchait pour son personnage. »

« Khorma »

Extrait du film « Khorma »

« Khorma », ou le premier long-métrage qui propulse la carrière de Mohamed Hessine Grayaa, raconte l’histoire de ce jeune orphelin qui vit sous la protection du vieux Bou Khaleb qui lui transmet les secrets de son métier de colporteur de nouvelles et de prieur pour les morts, et auquel il succède. « J’aime le cinéma de Jilani Saadi. Il pose des questions profondes et a toujours une longueur d’avance sur ce qui va se passer. » Me dit-il. D’ailleurs Grayaa réitérera l’expérience avec le réalisateur dans « Tendresse du loup ». « Mais le personnage de Stoufa est très différent de celui de Khorma. Il est naïf, certes, mais il finit par se révolter et même se venger. » Car à Grayaa, on lui colle toujours cette image de comédien de rôles de fou, simplet,… « C’est une image qui me colle un peu au cinéma mais pas au théâtre. C’est la faute aux cinéastes qui ne veulent pas faire l’effort de sortir les artistes des boxes dans lesquels ils les mettent.», se défend le jeune homme.

Entre le cinéma et le théâtre, Grayaa s’essaie aussi au petit écran, en écumant les participations : Chez Azaïez et Loutil (L’Hôtel) de Slaheddine Essid, Nwassi w Ateb d’Abdelkader Jerbi, Layali el Bidh et Bin Ethneya de Habib Mselmani, Dawama de Naim Ben Rhouma et plein d’autres feuilletons.

Théâtre, cinéma, télé… et mise en scène

Grayaa s’est aussi essayé à la mise en scène avec une pièce pour enfants en utilisant les ombres chinoises sur un texte africain. Ca a été un joli succès… Si bien qu’il y a eu l’idée de la porter sur grand écran. « Nous l’avons donc filmée et le produit a obtenu le prix du public du meilleur court métrage tunisien lors des Journées du cinéma européen à Carthage en 2008. J’aurais aimé réitérer l’expérience, mais entre temps j’ai été pris par les propositions de travail à accomplir. J’ai aussi beaucoup travaillé avec les étrangers ; dans la série italienne « L’ombra del destino » et dans « Saint Pierre » aux côtés de Omar Sharif, entre autres. »

Mais dans tout cela, quelle casquette préfères-tu ? Je demande au comédien multidisciplinaire. « Le théâtre c’est ma station, là où il faut toujours revenir pour s’améliorer, se corriger et se remettre en question. Le théâtre te nourrit, te guérit, te donne des outils de travail… Mais la télé nourrit ta famille, résout tes problèmes et te donne une certaine image auprès du grand public. Mais c’est aussi à travers cette même image que la télé peut te consommer et te griller. » D’ailleurs, ces deux dernières années, Grayaa n’en finit pas de nourrir son âme de théâtre, en participant aux différentes pièces de Ghazi Zaghbani : « Plateau », « Coïncidences », « La fuite », et aujourd’hui « Cicatrice ».

« L’artisto »

« J’ai connu Ghazi Zaghbani au Kef, il y a quelques années. Puis je l’ai retrouvé à l’espace L’artisto où j’allais souvent. Le hasard a fait qu’un bon feeling s’est installé entre nous, et nous avons donc enchaîné ces travaux. J’aime cet endroit, sa localisation à Lafayette, son ambiance, mais aussi le travail de Ghazi que je considère comme étant l’un des meilleurs metteurs en scène de la nouvelle génération. »

Dans la nouvelle pièce « Cicatrice », jouée à la fin du mois de janvier 2019, Grayaa incarne le rôle d’un journaliste cultivé des années 90, qui se pose des questions sur sa situation. « Il y est question de médias, mais aussi de relations humaines brisées. La pièce nous rappelle des cicatrices que chacun de nous a dû vivre, vraiment ou par procuration. Ce sont des cicatrices du passé qui nous expliquent notre présent et qu’il ne faut pas oublier. »

Grayaa est impérial sur les planches. Indéniablement. Cependant, le public a toujours autant de plaisir à le retrouver au cinéma et à la télé. « Je serai dans deux feuilletons l’année prochaine. L’un avec Majdi Smiri et l’autre dans une production tuniso-turco-algérienne. Je suis aussi actuellement dans le court métrage de Meriem Joober qui a reçu de nombreux prix nationaux et internationaux, et puis nous avons prévu de sortir « La fuite » dans sa version film, très prochainement. » Juste ça côté actus ? « Oui ! Et aussi un rêve à concrétiser : faire un film. J’ai déjà le sujet en tête. J’espère pouvoir le réaliser bientôt. » Conclut l’artiste !