Je me souviens encore des longues routes que nous faisions l’été pour aller à la plage en famille à Bizerte. Mon père mettait les vieilles cassettes dans la voiture ; et dans sa « playlist » de l’époque, on trouvait entre autres artistes à voix, Lotfi Bouchnak. Chanteur, compositeur et oudiste, le ténor arabe est aujourd’hui l’un des rares artistes tunisiens à jouir d’une renommée internationale.

Du Machreq au Maghreb, dans les festivals les plus prestigieux de musique arabe, à Carthage, Jerash, Fès, Le Caire etc., sur les plus grandes scènes internationales, à Paris, Tokyo, Sinès, etc. et jusqu’au Burning Man du Nevada, la voix de Lotfi Bouchnaq a résonné dans plus d’une ville dans le monde.

Ce n’est donc pas par hasard qu’en allant à sa rencontre, j’ai découvert deux chambres entièrement décorées par les prix, les trophées, les certifications et autres distinctions qui lui ont été accordées durant ses plus de 40 années de carrière. Impressionnant, c’était effectivement le mot. Mais plus impressionnant encore, la simplicité avec laquelle nous avons établi le contact, mis en place le rendez-vous et discuté de ce joli parcours. Lotfi Bouchnaq, en vrai artiste, s’est confié à Femmes de Tunisie.

Et avec tant d’émotions partagées, il m’a été difficile de retracer avec lui de manière précise toutes les années passées, puisque sa première confidence a été de me dire qu’il n’avait jamais rien tracé pour cette carrière. Issu d’une famille nombreuse, Lotfi Bouchnaq pensait devenir médecin. « J’étais l’avant dernier d’une fratrie de 10 enfants et il nous était presqu’interdit de rêver de devenir artiste. » me raconte-il. Son père, qui jouait pourtant du piano, associait l’image de l’artiste à celle de la précarité, de la vie de bohème et de l’instabilité. Ce n’est qu’après le décès de celui-ci que Lotfi Bouchnaq pense à intégrer la Maison de Culture d’Ibn Khaldoun et y fait la connaissance de Taoufik Dhouini, son professeur de chorale. A cette époque, des noms comme Adnen Chaouachi, Monia Bejaoui, Abdelkader El Asri, Aziza Bouteraa se faisaient déjà connaître. Le professeur sait déjà que quelque chose se dégage de cette voix limpide du jeune homme. Il profite alors de l’absence de Adnen Chaouachi, pour des raisons médicales, pour proposer à Lotfi de chanter lors d’une fête à Kalaat Landalous. « C’était la première fois que je montais seul sur scène et que je chantais pour un public. Lajl Ennabi a été ma première chanson, je devais avoir 18-19 ans et depuis, je n’ai jamais arrêté de chanter. »

Crédit Photo: Meriem Hbaieb
Crédit Photo: Meriem Hbaieb

L’apprentissage de la musique

Comment raconter la passion pour la musique d’un artiste déjà doté par le bon Dieu d’une voix à la fois pure, forte et profonde, par de simples mots ?  Pour lui, cela passe d’abord par l’apprentissage, l’écoute, de toutes sortes de musiques. « Il faut avoir écouté de tout et beaucoup : malouf, mouwachhat, gnawa, andalusiat, maqâmet… les genres orientaux, voire occidentaux, pour pouvoir ensuite penser à les chanter et ressortir tout cela sous d’autres formes. Il faut avoir écouté et travaillé sur Oum Kalthoum, Salama Hijazi, Salah Abdelhay, Mahmoud Sobh, Koubanji, Abdelhay Helmi, etc. pour prétendre à une quelconque activité artistique. » explique Lotfi Bouchnaq lorsque nous parlons de ses « Irtijalat »- ou sa manière de « raconter » sa musique sous forme d’improvisations lyriques. « Un poète ne peut maîtriser son art que s’il a appris au moins 1000 vers. Il en est de même pour les improvisations musicales. Ceci étant, même avec tout cet apprentissage, il est difficile de réussir sans avoir du ciel et la sensibilité artistique nécessaires à la maîtrise de cet art. » Et cet apprentissage, il le fait seul ou entouré, encouragé par ses professeurs à La Jeunesse Musicale Tunisienne et à la Rachidia où il est premier soliste.

Le maître meurt et n’a toujours pas tout appris

Pour affiner sa sensibilité artistique, améliorer son jeu musical et sculpter sa voix, Lotfi Bouchnaq a su tout au long de sa carrière apprendre des meilleurs. De ces artistes tels que Ali Sriti, Fethi Zghonda, Salah El Mehdi, Khaled Sdiri et bien d’autres, le ténor tunisien a choisi de s’entourer des meilleurs dans le but de travailler ensemble mais surtout d’échanger, lui qui croit fermement que la formation d’un artiste se fait en continu. « Les mentors t’apprennent comment disséquer une mélodie, comment aller d’un genre à un autre facilement, comment mélanger les genres et les courants et surtout, quelles orientations musicales adopter pour pouvoir y inscrire ton empreinte. » Car faut-il le rappeler, Bouchnaq n’a pas d’ambition autre que celle de marquer l’histoire musicale arabe. Les écrits restent, disent-ils. Les mots et les voix qui les chantent également. Lotfi Bouchnaq apprend à jouer de cette voix, en y associant les meilleures notes avec Ali Sriti principalement. « J’ai été marqué par Si Ali qui m’a énormément appris. Mais il y a eu également d’autres : Sayed Makawi, Ahmed Sedki, Heni Chnouda, Helmi Bekr, Mouji, etc. Mon adage reste « Ymout lemaalem w ma yetaâlem » -le maître meurt et n’a toujours pas tout appris- Aujourd’hui encore, j’apprends et quand je me compare aux plus grands, je vois que je n’ai toujours pas fait grand-chose. »

« J’ai été marqué par Si Ali qui m’a énormément appris. Mais il y a eu également d’autres : Sayed Makawi, Ahmed Sedki, Heni Chnouda, Helmi Bekr, Mouji, etc. Mon adage reste « Ymout lemaalem w ma yetaâlem »

Avec une voix en or et une puissance vocale hors pair, Lotfi Bouchnaq cartonne lorsqu’il se produit pour la première fois sur la scène mythique de l’amphithéâtre de Carthage. Nous sommes en 1980 et le jeune homme qui a à peine 26 ans chante Ya Cheghla Beli, Zina Bent El henchir et d’autres reprises qui font le succès de la soirée. L’année suivante, il remonte sur scène aux côtés de Adnen Chaouachi et Abdelkader Asli qui chantent leurs productions alors qu’il reprenait ceux des autres. Voyant le succès moindre, Lotfi Bouchnaq décide de passer à la composition. « Depuis ce jour, je chante toujours de nouvelles compositions dans toutes mes prestations scéniques. Depuis ce jour, j’ai toujours du neuf, adapté aux circonstances, à l’actualité, à mon âge. Les thèmes changent, le monde évolue et je veux être à jour sans pour autant être en décalage avec ce que je suis et ce que je représente. » 

Crédit Photo: Meriem Hbaieb
Crédit Photo: Meriem Hbaieb

Des duos qui marquent

Lotfi m’avoue qu’il ne chante que des morceaux qu’il ressent au plus profond de lui-même. Il faut que ça sorte des tripes. Il faut que ça touche…que ça le touche. Alors, il s’intéresse aux enfants, à la politique, aux guerres, à la religion, à l’environnement… et s’exprime à travers des chansons tantôt modernes, tantôt classiques, tunisiennes ou orientales, allant jusqu’à participer à des duos improbables avec le groupe de Rap IAM ou encore le groupe de métal « L’enfance rouge ». Mais alors comment choisir les thèmes ? Comment faire pour que les mots collent à ce que l’on veut chanter et faire passer au public ? « Dieu a mis sur mon chemin des artistes poètes avec beaucoup de talent. Cependant, il y a eu le grand projet que j’ai tracé avec Adem Fathi. Alors que nous nous sommes quasiment pris la tête lors d’une émission radiophonique sur sa musique engagée que je n’aimais pas, j’ai complètement succombé à ses paroles plus tard alors que je l’écoutais lire un poème du temps de la guerre du Golf. Depuis, nous ne nous sommes plus séparés. Cela a donné un partenariat artistique qui dure depuis plus de 30 ans. » Duo gagnant donc celui que met en place Lotfi Bouchnaq avec Adam Fathi, un peu à l’instar de Feyrouz/Rahabani, Bayrem Tounsi/Zakaria Ahmed et d’autres géants de la musique orientale. « Il y a des âmes qui se lient et le poète apprend à mettre des mots sur le ressenti du chanteur et vice versa. »

Ritek Ma Naaref Ouin, les Ibtihalet, Ya Biladi, Ahna El Joud, Nassaya, Enti Chamsi, Allemni, Ana Jondi, Ya meziyana Ouard Ariana, Thnin Aychin, Al Karassi, EL Ardh Ardhena, Cinéma, Sif halk el Oued, etc. sont autant d’œuvres de différents styles et répertoires, fruits de nombreuses collaborations dont Lotfi Bouchnaq seul a le secret. « Anoura Brahem, Hamadi Ben Othman, Sayed Mekawi, Ahmed Sedki … chacun m’a marqué à sa manière. Et chacun avait son style, son univers, sa manière de faire à laquelle j’ai toujours essayé de m’adapter. Je ne peux pas oublier les collaborations avec Ahmed Sedki qui m’a quasiment adopté, lui le sérieux, le classique et qui n’accueille presque personne chez lui, m’a ouvert les portes de sa maison. Après, tu as dans un autre style, Sayed Mekawi avec qui j’ai beaucoup collaboré et avec qui la relation était différente. »

Témoin de son époque

Toutes ces collaborations passées ont donné à Lotfi Bouchnaq un véritable poids artistique et une renommée internationale. A lui seul, il est la preuve que la culture peut combattre le terrorisme, la précarité et bien d’autres problèmes de société. « Nous avons besoin de revoir notre politique culturelle. C’est par là que sera notre salut. Nous avons trop parlé d’amour et mis en avant les succès éphémères et les buzz, alors qu’il y a tant de sujets à traiter, tant de bons messages à passer à nos jeunes. »

Aujourd’hui encore, Lotfi Bouchnaq a envie de continuer sur cette lancée, faire des chansons qui traient de l’enfance, du monde arabe et de sa situation, de cette période difficile que nous vivons. « Je me dois d’être au courant de ce qui se passe pour pouvoir orienter mes chansons et être le vrai port- parole du peuple et le témoin de cette période de notre vie. Je paie la facture chère certes, car on préfère chanter la joie et l’amour dans les festivals et les soirées. »

Pour autant, s’il est quelque peu absent en Tunisie, du moins relativement aux années passées, il n’en est rien dans le reste du monde arabe où l’artiste est plus que présent. « Hier encore, j’étais l’invitée de Gisèle Khoury sur la BBC, je suis également invité à chanter au Festival de Sour et j’ai tant d’autres propositions et collaborations. Je cherche plus à laisser une empreinte dans l’Histoire qu’à faire des apparitions publiques. » explique le chanteur lorsque je lui demande les raisons de son absence sur les scènes des grands festivals tunisiens.

Car ceux qui pensent que Lotfi prend la pause actuellement se trompent. Tout au long de cette interview, j’ai eu le plaisir d’écouter en exclusivité des titres qui paraîtront…ou pas. Le chanteur en compose tous les jours et gribouille ses pensées au quotidien. Cela parle d’amour oublié et regretté, de politique, de Tunisie, de Palestine. Avec plus de 40 ans de carrière et de succès, Lotfi Bouchnaq peut se payer le luxe de dire ce qu’il veut, quand il veut. « Mais il faut bien choisir quand dire les choses, pourquoi les dire et à qui les dire. Aujourd’hui ,nous avons perdu une valeur importante, celle du respect. Pour que tes mots soient compris, qu’ils ne soient pas dissous dans ce grand brouhaha où tout le monde parle pour ne rien dire, et où personne n’écoute, il faut être intelligent. J’attends le bon moment pour m’exprimer. » conclut l’artiste.