Je connaissais Lotfi Achour homme de théâtre. Hobb Story, Macbeth, Oum etc. Je connaissais l’univers scénique contemporain à la fois imagé, réaliste et poétique de l’artiste timide et discret, un peu moins la partie cinématographique de sa carrière. Quelques courts-métrages, des nominations et  des prix. Mais au lendemain de la projection du son premier long métrage « Demain, dès l’aube », il paraît clair aux yeux de ceux qui connaissent ses travaux, que Lotfi Achour est aussi bon metteur en scène théâtral que réalisateur cinématographique. J’ai envie d’en savoir d’avantage sur son parcours. L’homme du mois a la réputation de ne se confier que rarement. Je l’invite à le faire pour « Femmes de Tunisie ». Portrait !

Le théâtre, mode d’expression subversif

C’est dans les locaux de la boite de production APA (Artistes Producteurs Associés) que l’interview a lieu. L’équipe s’active. On prépare la sortie officielle du film « Demain dès l’aube », prévue le 18 janvier 2017. On s’occupe de la sélection officielle du court-métrage « Père » pour les César 2017. Et on discute…des débuts du metteur en scène autour d’un café. Pourquoi le théâtre d’ailleurs ? Lotfi Achour avoue que ce chemin emprunté est apparu comme une évidence suite à une succession d’événements. Le théâtre, il en avait déjà fait au lycée Sadiki, sans plus. Sa passion, c’est plutôt la vie politique, les sciences sociales et humaines. A 18 ans, Lotfi est habité par la question du collectif. Le destin fait qu’il part en France.  « A l’époque, je partais accompagner mon petit frère de 14 ans se faire soigner d’une maladie grave qui a été mal prise en charge en Tunisie. Deux mois plus tard, il décédait. » Me confie l’artiste. Cet événement tragique marquera un tournant dans sa carrière. Pendant plus d’un an il arrête ses études de sciences économiques et traîne. Il se cherche. Il explore et profite pour faire le plein de spectacles, de films et de pièces de théâtre. Il fait l’éponge et se remplit les poumons d’art et de mise en scène. Puis les planche s’impose à lui comme une évidence. « Il y a eu comme une révélation. Je suis tombé amoureux de cette possibilité de s’exprimer qu’offrait le théâtre. » En Tunisie, il se rend compte de cette fonction subversive et unique du théâtre pour les Tunisiens et durant les années 80, ce mode d’expression alternatif attire le jeune homme qui décide de suivre des études artistiques, théâtrales et cinématographiques successivement au Conservatoire de Grenoble, à la Sorbonne et aux ateliers Varan.

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©A.P.A -photographe Anetta Mitrofanova

Le théâtre français Vs Le Théâtre Tunisien

Pendant des années Lotfi Achour apprend les ficelles du métier et se forme au théâtre aux ‘méthodes françaises’. « Car il y a tellement de « théâtres »… alors qu’en Tunisie, et pendant des décennies, nous n’en avions qu’un. » M’explique-t-il. L’artiste qui commence sa carrière en tant que comédien, passe assez rapidement à la mise en scène. Mais il lui faudra quand même quelques années avant de trouver son style. La recherche se fait sur le tas, en compagnie de Natacha De Pontcharra, auteure, nouvelliste et peintre graphique. Sur une dizaine d’années, le couple d’artistes met en place plus de 12 pièces.  « Avec Natacha, j’ai pu explorer les tréfonds du théâtre « de texte ». » L’écriture de Natacha est forte, chargée de sens, poétique. » En témoigne « L’Angélie », un conte sur l’enfance retrouvée dont le succès est si grand qu’il est programmé dans le « In » d’Avignon en 1998. Lotfi Achour est ainsi le premier tunisien à se produire dans ce festival.

Lotfi Achour est ainsi le premier tunisien à se produire dans ce festival

Oum…ou la musique et la mise en scène ensemble

Le prochain tournant dans la carrière de Lotfi Achour se fait avec le spectacle « Oum » en 2002. Il explore un autre type de théâtre, toujours en poésie, toujours dans l’esthétique. Il ose. Et c’est l’identité, culturelle, arabo-musulmane, imprégnée, reniée, artistique, qui l’intéresse.  Oum est une grosse production et avec ce spectacle, Lotfi introduit la musique Live en partant sur les traces de l’étoile de l’orient. La production franco-maghrébine attire et la sauce prend. Paroles, documents d’archive, musique etc. nous plongent dans le monde de la diva de la chanson orientale. Artistes et techniciens égyptiens, français et tunisiens se côtoient. Et l’on retrouvera sur scène la chanteuse Alaf Reda, de l’orchestre national de musique du Caire, et Taoufik Zghonda, musicien de qanûm (cithare). Oum est une transition d’entre deux rives.

L’appel de la Tunisie n’est pas loin.

Retour au bercail

Le moment clé suivant de la carrière de Lotfi Achour est incontestablement le retour en Tunisie, la création des APA avec Anissa Daoud et Jawher Basti et les productions théâtrales tunisiennes. La mise en scène, l’écriture en « derja », le public tunisien…tout cela ne fait pas peur à Lotfi, habitué des planches « made in France ». Bien au contraire. A ce stade de sa carrière, il a envie de parler de l’intime, de la sexualité et du rapport de notre société arabo-musulmane au corps et au religieux. Il monte la pièce à succès « Hobb Stroy, Sex In The Arab City »  « L’expérience de Hobb Story a été géniale en ça. Elle nous a ramené à beaucoup de choses personnelles et intimes. »

C’est aussi avec « Hobb Story » que l’aventure  avec Anissa et Jawher démarre. Rencontrée la première fois à la suite d’une représentation de « Oum », Lotfi Achour garde le contact avec Anissa Daoud. Ils échangent pendant des années sur le théâtre, la Tunisie. Lotfi pense à elle quand l’envie le prend de mettre en place « Hobb Story ». L’occasion pour la comédienne de faire du théâtre en Tunisie. Celle qui n’était apparue qu’au cinéma dans son pays (Tendresse du loup) avait déjà joué dans plusieurs pièces à l’étranger. Ensemble ils travaillent sur tout le processus d’élaboration de la pièce : interview, dramaturgie, musique etc. C’est même Anissa qui présentera Jawher Basti à Lotfi Achour, d’abord en tant que comédien, puis en tant que musicien. « C’est le trio qui a petit à petit amené le spectacle à ce qu’il est…musical et dynamique. Et c’est comme ca que sont nés les APA. »

Comme un besoin, les APA sont nés d’un constat d’échecs successifs et d’expériences négatives de co-productions tunisiennes. Lotf Achour décide de monter avec ses deux acolytes les Artistes Producteurs Associés. « Nous mettons en place nos projets et communiquons dessus comme nous le désirons. Et ça marche. »

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Et le Cinéma ?

Comme une pause ? Comme une évidence ? « Le jour où j’ai choisi de faire ma petite pause, tout le monde a suivi. J’ai eu de nombreuses occasions de faire du cinéma auparavant mais je pense qu’à l’époque, j’étais bouffé par le théâtre. Pendant plus de 4 années, je faisais 2 à 4 mises en scène par an. J’étais dans une dynamique de productivité théâtrale que je ne pouvais arrêter subitement et passer sans transition du 4ème au 7ème art. Aujourd’hui, je suis tout à fait mature et prêt pour ce passage. » Explique Lotfi Achour.

Alors depuis 3 ans, il pense cinéma. Il réalise les deux courts-métrages « Père », « La Laine sur le dos » et son premier Long métrage « Demain dès l’aube ». Si ce dernier a été projeté dans le cadre des JCC 2016, les deux courts attendront une distribution des APA prochaine pour que le public tunisien les découvre, faut d’une sélection officielle dans le cadre des JCC.  «  Une série de nos courts-métrages et d’autres films est prévue pour bientôt. »

 

Demain, dès l’aube

Le cinéma de Lotfi Achour ressemble à son théâtre : magique, poétique, réaliste, inquisiteur. Le réalisateur se pose des questions sur notre actualité, notre société…il questionne le collectif comme il a toujours rêvé de faire. Avec « Demain, dès l’aube » il créé une fable, met en place des atmosphères dans lesquelles sa réalité vient s’inscrire. « J’essaie de le faire avec un regard poétique, quelque soit la charge ou le drame. Demain, dès l’aube est un film extrêmement musical,  que ce soit par la bande son, mais aussi par ses images, ses rythmes, ses atmosphères ». Entre enquête et récit intime, le film raconte les destins croisés de deux jeunes femmes et un adolescent, dans une Tunisie hantée par ses fantômes.

Ce premier long-métrage est aussi l’occasion pour le père de travailler pour la première fois avec sa fille, Doria. Celle qui a grandi entre les planches, les répétitions, les résidences artistiques, n’a pas échappé à l’appel artistique. Mais elle choisira le cinéma plutôt que le théâtre. A 25 à peine, la jeune femme a derrière elle 7 ou 8 films, du film d’auteur à la grosse production Pathé « Papa was not a rolling  stone ».  « Sa mère et moi, n’avions essayé ni de la freiner, ni de l’influencer. Aujourd’hui, je peux juste dire que c’est une grande artiste. Et c’est bien pour cela que j’au fait appel à elle dans mon film, espérant qu’elle accepte cette collaboration. Je voulais qu’elle voie comment se passe un tournage en Tunisie, comment se met en place un projet loin de la grande machine de production étrangère. Et puis je voulais profiter de son talent dont je suis convaincu indépendamment du fait que je sois son père. Et le fait d’être père et fille sur un même projet a été un plus plutôt qu’un handicap. Je suis très fier d’elle. » Me confie Lotfi Achour.

Sa prochaine actualité ? Une production cinématographique française à développer. Et le théâtre ? « J’en referai surement. Mais pas pour le moment. »

N.D.L.R: Image à la Une signée ©A.P.A -photographe Anetta Mitrofanova