Homme du mois: Lotfi Abdelli

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Personnage controversé, les apparitions médiatiques et scéniques de Lotfi Abdelli ne passent pas inaperçues. Sur scène comme sur les plateaux, le comédien interpelle et crée la polémique par ses mots et ses idées. Traité de grande gueule, d’humoriste vulgaire ou encore d’insolent, Lotfi on l’aime ou on ne le regarde pas. Mais nul ne peut occulter le fait qu’il représente pour beaucoup de jeunes l’équivalent du rêve américain « Made in Tunisia ». A 47 ans, Lotfi Abdelli remplit les milliers de places de l’amphithéâtre de Carthage en quelques jours et se produit toutes les deux semaines à Paris et un peu partout dans le monde. Il ne doit son succès international à personne, ou peut être à quelques uns qui l’ont soutenu et encouragé. Avec du talent et beaucoup de travail, il s’est hissé parmi les personnages médiatiques les plus regardés en Tunisie. C’est peut être aussi pour cela qu’il ne fait pas dans le politiquement correct.

La première fois que j’ai discuté avec Lotfi Abdelli, c’était en 2006, au lendemain de sa première consécration, lorsqu’il a obtenu le prix de la meilleure interprétation masculine aux JCC pour le personnage de Bahta dans « Making Of de Nouri Bouzid ». Nous avons parlé de son succès, de ses ambitions, de sa carrière. Depuis, Lotfi a beaucoup évolué artistiquement. Aujourd’hui, son discours est beaucoup plus rôdé, ses choix mieux étudiés, ses références plus précises. Mais son authenticité est la même. Je le retrouve à la terrasse de son nouveau café « Little Sarrajine » à Bab Menara. Entre deux selfies et une famille accompagnée et installée, Lotfi Abdelli me raconte ce parcours impressionnant.

Laissez-moi danser

Comme beaucoup d’enfants, petit, Lotfi rêvait de devenir médecin. Mais très vite, son rêve change. Adolescent, il s’image devenir danseur. « Et je l’ai fait » me dit-il. A la fin des années 80, Lotfi Abdelli a un peu moins de vingt ans et suit de près la mode du Hip Hop, du Smurf et autres cultures populaires et urbaines fraîchement débarquées des Etats-Unis. « Ailleurs, la danse avait quitté les espaces confinés des salles de théâtres et des ballets. Elle est passée à la rue et s’est urbanisée. En Tunisie, nous avons pris le train en marche. C’est ainsi que j’ai appris à danser…dans la rue. De toutes manières, je n’aurais pas pu l’apprendre ailleurs. Les jeunes issus de la culture populaire comme moi, apprennent tout de et dans la rue. »

Les jeunes issus de la culture populaire comme moi, apprennent tout de et dans la rue. 

Au début des années 90, lorsque Abdelli et ses amis dansent dans la rue, les gens les regardent bizarrement et les flics les arrêtent, les tabassent ou les chassent. «  Nous étions comme des OVNIS débarquant d’une autre planète. Mais ça n’a pas beaucoup changé. Aujourd’hui encore, le danseur est perçu comme une personne spéciale, différente. »

Mais Lotfi se passionne pour la danse et petit à petit une fédération est créée : la FTDAS (Fédération Tunisiennes des Danses Artistiques et Sportives). Une nouvelle dynamique est créée. Au sein de la fédération, on parle battles, championnats, concours, etc. Ce qui amène le jeune homme à réfléchir sa carrière dans cette discipline. Petit à petit, un réseau de professionnel se met en place, et Lotfi Abdelli l’intègre facilement. Il est d’abord pris en charge par Anne Marie Sellami et intègre grâce à elle le Conservatoire de Tunis. Plus tard, et encadré par Mohamed Driss, Lotfi Abdelli performe au Ballet du Théâtre National, puis au Ballet National Tunisien sous la direction de Nawel Skandrani. Imed Jemaa l’initie à la danse contemporaine. Lotfi Abdelli mélange les styles et s’inspire des pionniers du métier en Tunisie. « Avec ces artistes, une nouvelle aire de danse se crée, une danse qui réfléchit, plus contemporaine. Ce sont ces personnes citées qui sont mes mentors. C’est Imed Jemaa qui m’a ouvert les yeux à la danse contemporaine. Pour moi, il reste le fondateur de cette danse en Afrique. J’ai tellement de souvenirs avec ces gens-là, des voyages, de grands théâtres, des premières de grands festivals, etc.»

C’est Imed Jemaa qui m’a ouvert les yeux à la danse contemporaine.

De la danse au théâtre, il n’y a qu’un pas

Et alors qu’il exerce sa passion en s’entourant des meilleurs, Lotfi Abdelli rencontre d’autres personnages incontournables de la scène artistique. Ce sont des hommes de théâtre que le jeune homme côtoie. L’appel des planches n’est pas loin. « Quand tu es danseur, tu es automatiquement dans le théâtre. Il ne faut pas oublier que le Ballet National a été créé au Théâtre National avec à sa tête Mohamed Driss. Je me suis donc retrouvé à être danseur interprète. » Il m’explique que pour un danseur, jouer est chose aisée. Aux gestes maitrisés, il suffit de rajouter la voix. D’ailleurs pour lui, pour être un bon acteur, il faudrait avoir fait de la danse. « Je me suis retrouvé sans le vouloir dans le monde du théâtre. C’était une période charnière. Comme à l’étranger lorsque Pina Bausch a bouleversé les codes de la danse contemporaine en inventant la danse-théâtre, en Tunisie des hommes de théâtre comme Fadhel Jaibi ou Fadhel Jaziri ont commencé à s’intéresser à cette expression corporelle. Jaibi et Nawel Skandrani ont commencé à collaborer ensemble. Imed Jemaa était invité à donner des cours au théâtre, etc. Les deux mondes ont fusionné et j’étais là pour m’imprégner de tout cela. » Un nouveau terrain s’est créé dans lequel Abdelli se trouvait à l’aise en danseur et en homme de théâtre.

Mais les premières pièces de théâtres dans lesquelles joue le jeune homme n’atteignent pas le grand public et la gloire est encore loin. « Mais qui fait du théâtre contemporain ou classique et a une bonne visibilité ? » se justifie l’acteur lorsque je lui demande la raison de son éloignement de la scène classique. « Le Tunisien ne connaît pas Kamel Touati, Fathi Haddaoui ou Hichem Rostom à travers leurs jeux dans les pièces de théâtre mais plutôt à travers leurs films ou feuilletons à la télé. La danse et le théâtre ne sont pas très accessibles au grand public comme partout dans le monde. »

Silence, on tourne!

Si Lotfi s’éloigne petit à petit du théâtre dit classique, il se rapproche de plus en plus du cinéma et de la télévision. Il fait sa première apparition télé avec le réalisateur Slaheddine Essid qui découvre le jeune talent lors d’une pièce théâtrale. « C’était lors d’une représentation d’une pièce où je jouais aux côtés de Dali Ben Jemaa, Dali Nahdi et Najib Belkadhi, intitulée « Asafer Janna ». Franchement, je n’avais pas de plans pour devenir acteur. J’ai juste suive le move et les occasions qui se sont présentées à moi. Et visiblement, ça a marché.»

Le premier rôle de Lotfi Abdelli au cinéma n’est pas son plus grand succès. Mais il aurait pu. Car si « No man’s love » a été projeté lors des JCC en 2000, il n’est sorti dans les salles de cinéma qu’en 2016. Le film avait raflé le prix de la meilleure première œuvre et du meilleur second rôle masculin pour Fathi Haddaoui. « C’était une expérience extraordinaire. Un grand moment vécu aux côtés de grands professionnels comme Fathi Haddaoui et Nidhal Chatta. »

Entre temps, Lotfi trace son bonhomme de chemin, entre télé, danse et théâtre. Le public tunisien le découvre dans l’émission satirique « Chams Alik » sur Canal Horizons aux côtés de Najib Belkadhi, Sawsen Maalej, Moustique, Amel Smaoui et Imen Métisse. Son nom commence à marquer les esprits.

L’année Lotfi Abdelli sera celle de 2006. Le comédien est appelé par Nouri Bouzid à jouer dans son film « Making Of ». Il campe le rôle de Bahta, chômeur et amateur de break dance. Son chemin croise celui d’un groupe islamiste qui tente de le transformer en kamikaze. Le film est un véritable carton. Il obtient le Tanit d’or du meilleur film aux Journées Cinématographiques de Carthage. Au 20ème  Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, le film remporte le prix de la meilleure interprétation masculine pour Lotfi Abdelli, et le prix du meilleur montage.

https://www.youtube.com/watch?v=QkJHeYVKwPM

Il y a donc eu un avant et un après « Making Of » ? « Le succès de ce film m’a changé la vie en Tunisie et à l’étranger. Il m’a confirmé en tant qu’acteur. »  Making Of marque Lotfi Abdelli, le personnage de Bahta aussi. « J’aurais pu être Bahta dans la vie. Mon enfance et mon adolescence n’étaient pas si différentes des siennes. J’ai fait le choix de sauver ma peau par l’art. La précarité est un terrain favorable à l’endoctrinement. Le vide et la fragilité aussi. L’art ou plutôt la passion ont sauvé beaucoup de jeunes. »

Bien installé en tant qu’acteur, Lotfi enchaîne les expériences au ciné et à la télé. Le sacre de l’homme, La cité, Choufli Hal, House of Saddem, Sayd Errim, etc. Il puise ses inspirations d’un peu partout. Il s’imprègne de ses expériences auprès de Nidhal Chatta, Nouri Bouzid, Mohamed Dammak et autres réalisateurs tunisiens mais aussi des films étrangers qu’il adore regarder dès son jeune âge. « J’aime beaucoup le cinéma italien, celui d’Alberto Sordi, Totò, etc. »

« Made In Tunisia »

« Made In Tunisia » verra le jour en 2009. « Je n’ai jamais eu cette idée en tête. Mais je pense qu’il a fallu que je sois bien installé en tant qu’acteur de performance, que je sache écrire des textes avant d’y penser. Quand j’ai vu que j’avais du métier derrière moi, que tout le monde me sollicitait pour faire mon propre One Man Show, j’ai commencé à y réfléchir sérieusement. Cette pièce je l’ai faite en connaissance de cause. Je savais que je maîtrisais la scène, le public, l’écriture et le show. »

Oui, mais ça aurait pu être un flop, non ? « J’aurais arrêté le métier » me répond Lotfi Abdelli. Ce n’est pas tant la déception de ne pas réussir qui le dérange. Mais plutôt la fragilité d’un métier qu’il allait continuer à vivre s’il n’avait pas eu le succès de ce Stand-Up. « Je voulais à travers « Made in Tunisia » sauver ma situation professionnelle et artistique. Celle de beaucoup de comédiens qui restent à la merci d’un film ou d’un feuilleton par an pendant ramadan. Je me suis donc créé une dynamique pour travailler tous les jours. Je ne peux pas rester en attente d’une proposition ou d’un contrat. »

Avec « Made in Tunisia », Lotfi devient l’idole de beaucoup de jeunes. La pièce est un franc succès qui se joue à guichets fermés pendant des années. Le phénomène Lotfi Abdelli s’exporte en France. Il est soutenu par des humoristes comme Guy Bedos et participe à des événements comme « Juste pour rire » ou encore « Pour la Tunisie qu’on aime ». Le contenu de la pièce est modifié au fil de l’actualité tunisienne, mais il surfe toujours avec le politiquement correcte et titille toujours autant les politiques. De « Made in Tunisia », à « Lotfi Abdelli Show », il y a eu « 100% Halal » et le succès est toujours le même. Si bien qu’après cette année, où son spectacle est nommé « Lotfi Abdelli Show The Last Year », l’humoriste a décidé de jouer les prolongations pour une dixième année à l’étranger. « Elle sera programmée un an durant dans le monde. »

Lotfi Abdelli Showtime

La suite ? « Je n’ai pas de planning pour ma carrière. J’ai de grands mouvements que j’entreprends. » m’avoue l’artiste. « Je voulais révolutionner le One Man Show en Tunisie et je l’ai fait. J’ai mis en place le Stand Up. J’ai cassé les codes de l’ancienne génération. J’ai beaucoup été influencé par les humoristes étrangers : Gad, Djamel, Stanfield… Je ne pouvais pas faire mieux que Lamine Nahdi au risque d’échouer. Il fallait créer autre chose.»

Et révolutionner le paysage audio-visuel c’est possible ? « J’ai la prétention de le faire oui. En installant Lotfi Abdelli Showtime à la télé, d’autres émissions semblent déjà venir d’une ancienne génération. Je suis un homme de show, c’est pour cela que la sauce a pris.  Dans cette émission, il y a beaucoup de moi-même, mais aussi beaucoup sur les artistes que j’invite. Je veux donner à mes invités un véritable espace d’expression, loin des buzz futiles. Le Tunisien a besoin de voir un produit de qualité. C’est ce que j’essaie de lui offrir loin de la décadence visuelle ambiante. »

Notre rendez-vous tire vers sa fin. Le café est bon, mais il a refroidi. Dans « Little Sarrajine », on s’oublie. Entre les notes fredonnées des jeunes à côté et le récit de Lotfi sur son parcours, le temps passe vite. « Ici, c’est mon quartier. Je me suis dit pourquoi ne pas faire un endroit qui soit moderne, authentique et original à la fois. J’aime l’architecture d’intérieur et c’est ce monde que je voulais partager avec les gens. » Ici, vous risquez de croiser Lotfi Abdelli tous les jours. « Je sers, je nettoie les tables, je change le thé s’il ne plaît pas. C’est ma façon de garder les pieds sur terre. »

Tant mieux pour lui et pour ses fans, car avec une si belle ascension, il est facile de perdre ses repères.