Homme du mois : le réalisateur tunisien Mehdi Hmili

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On ne pouvait prévoir d’autres invités pour cette rubrique que Mehdi Hmili. Féministe, engagé, artiste, talentueux et généreux, le réalisateur est notre “Homme du mois”. A la rédaction, il est important que le choix de l’homme du mois soit basé sur son actualité, son parcours mais aussi la concordance de ses valeurs avec les nôtres. Ça tombe bien, le réalisateur de “Streams” réunit tous ces critères. D’autant plus que le film qui a écumé les festivals- Locarno et El Gouna 2021 pour ne citer que ceux-là- avant d’être projeté en Tunisie, a déjà conquis les différents publics et les professionnels du 7ème art. Interview

Femmes de Tunisie : Dans quel environnement as-tu grandi ?

Mehdi Hmili : J’ai grandi dans ce qu’on appelle « la cité », une « 7ouma » à Ksar Said. Un endroit très violent qui reflétait le désespoir et la misère sociale. Ma mère a d’abord travaillé dans une usine- comme le personnage du film- Ensuite, elle a arrêté. Mon père aussi travaillait dans la même usine, mais il s’est ensuite orienté vers la promotion immobilière. Pour résumer, j’ai grandi dans un milieu social très modeste. Ce n’était pas évident. Adolescent, j’essayais de donner l’image du garçon modèle à la maison, alors que dans la rue, je faisais les quatre cent coups. C’était aussi ça ma jeunesse : le football, les conneries, les filles, etc. comme tout le monde. Mais ce qui marque, c’est la violence de l’entourage dans lequel j’ai évolué.

F.D.T : Au début, il y a eu la passion pour le foot. Le cinéma est venu plus tard. Comment as-tu vécu la première passion ? As-tu été déçu ?

M.H : Comme tout jeune qui grandit dans un quartier populaire, la première passion c’est le football. C’est une grande passion. Mon père en a joué pendant longtemps. Je dois avoir hérité de lui. J’ai commencé au Stade Tunisien. J’avais beaucoup de potentiel. Physiquement, j’étais très grand et mentalement, je savais très bien lire le jeu. Qu’est-ce qui s’est passé vous me direz ? Comme tout jeune qui grandit dans un quartier populaire, je dirais que les mauvaises fréquentations peuvent aussi entraver l’évolution d’une passion et d’un talent. On n’était pas assidus. On ratait les entraînements, on allait picoler… Pourtant, j’étais capitaine d’équipe et j’avais du potentiel. J’aurais pu faire une belle carrière. Parfois j’ai des remords. Surtout quand je vois ce que gagnent les footballeurs (rires…) Mais je ne regrette rien. Il n’y avait pas vraiment d’encouragements du côté de mes parents, notamment du côté de mon père qui est resté dans le regret de sa carrière à lui.
J’ai été déçu oui. Aujourd’hui, quand je vois un match, je respire, je me déconnecte. Ça me permet d’oublier les soucis professionnels du cinéma.

F.D.T : D’où vient ton amour pour le 7eme art ? Comment l’as-tu fait évoluer en toi avant de commencer tes études?

M.H : Je pense que j’ai toujours aimé le cinéma. Enfant, je regardais des films égyptiens avec ma mère. Cet univers me plaisait : les films noirs et blancs, Faten Hamama, Nejib Rihani etc. Il y avait cette classe qui se dégageait du petit écran. Mon premier film sur grand écran, je l’ai vu avec ma mère qui m’avait emmené voir « Ice cream fi glim ». Mais à l’époque, je ne me voyais pas devenir réalisateur.

Cette envie est venue bien plus tard, un peu avant que je n’obtienne mon diplôme de baccalauréat. Je sentais que j’avais des choses à dire. Alors, je pensais d’abord devenir comédien. Puis, j’ai compris qu’il y avait un réalisateur derrière ce travail. Je me suis donc plus intéressé à la chose. J’étais de plus en plus attiré par la personne du réalisateur, son image. Désormais, je voulais être celui qui raconte l’histoire, celui qui contrôle tout, qui signe l’œuvre.

C’est ainsi que j’ai décidé de suivre des études de cinéma. Je n’avais pas les moyens de partir à l’étranger. Et à l’époque, une nouvelle filière à Manouba venait d’ouvrir. Je voyais en cette filière dédiée au cinéma et aux techniques de la télévision un signe du destin.
Rapidement, j’étais comme un poisson dans l’eau. J’avais les meilleures notes. J’étais fait pour ce monde.

F.D.T : Les études de cinéma, une évidence ? Quel regard des proches ?

M.H : Au début ils étaient surpris. Ensuite, quand ils ont vu mes notes, ils ont compris que c’était ce qui me correspondait. Ils m’ont beaucoup soutenu, notamment lorsque, plus tard, je suis parti en France. De mon côté, je passais mon temps à regarder des films, à acheter les copies DVD. Mon argent de poche y passait. Je lisais des livres sur le cinéma, son Histoire, ses techniques. J’allais au ciné club el hamra, etc. J’étais impliqué.

F.D.T : Comment était ta vie d’étudiant à Tunis ? Ton rapport au milieu artistique ?

M.H : Une vie très calme. Je n’habitais pas loin de la fac. Je lisais beaucoup les journaux, les magazines. A l’époque, il n’y avait pas encore les réseaux sociaux. J’allais aux festivals comme les JCC pour essayer de rencontrer les comédiens et les réalisateurs. Je me rappelle que certains me prenaient de haut. Aujourd’hui, ce sont les mêmes qui me sollicitent pour des collaborations. Je pense que j’étais quelqu’un de très sur de lui pour son âge. J’étais très critique aussi, envers le pouvoir mais aussi envers ce milieu artistique justement blindé de « Fils de ». Je voulais changer le monde.

F.D.T : Pourquoi avoir choisi de finir tes études en France ?

M.H : Ce n’était pas un choix, plutôt une évasion. Je voulais m’évader du monde du cinéma tunisien qui ne me plaisait pas. Malgré mes 18 de moyenne, je n’avais pas obtenu de bourse. J’ai quand même envoyé un dossier à une école de cinéma en France après ma licence. Je suis parti en 2007 et c’était l’une des plus belles expériences et l’une des meilleures décisions de ma vie.

Je suis parti surtout pour découvrir le monde, évoluer, m’imprégner de cet éclectisme culturel propre à Paris, alors qu’en cette même période, il n’y avait quasiment rien en Tunisie. Depuis, je vis entre les deux pays. La France est devenu mon refuge, mon pays d’accueil et d’évasion aussi.

F.D.T : Raconte-nous ta parenthèse parisienne ?

M.H :C’était l’errance. Je voulais errer comme les personnages des films de Philippe Garrel, découvrir Paris, la vie, les femmes, prendre le métro, lire et m’instruire etc. J’ai passé beaucoup de temps à découvrir la capitale, à écrire de la poésie. J’écrivais en dialecte tunisien. C’était aussi une période dure politiquement par rapport au régime de Ben Ali. Ce n’est pas tant une parenthèse. Je suis toujours parisien. Cette ville m’a libéré.

F.D.T : Quels souvenirs gardes-tu des premiers courts-métrages : X-Moment, Li-La, La nuit de Badr… Comment se sont mis en place ces projets ?

M.H : C’est une trilogie en noir et blanc, mais très peu de gens ont vu X-Moment. Chaque film dure une trentaine de minutes et parle d’amour et d’exil. Ce sont des films que j’ai produit moi-même. Ils sont tous les trois indépendants. J’ai joué dans les deux premiers. J’avais ce besoin de m’exprimer, dire quelque chose, de filmer et de me filmer…de filmer ma vie parisienne, mon errance, mon rapport à la Tunisie.
Comme dit Céline, j’essaie toujours de « mettre ma peau sur la table » pour
Tous les films se terminent presque de la même manière. Les retrouvailles ou la séparation. Et puis je dirais que cette trilogie a permis de construire le cinéaste que je suis devenu.

F.D.T : Tu parles d’un cinéma aussi personnel, qu’universel. Quel cinéma défends-tu et comment a-t-il évolué au fil des années?

M.H : Je défends le cinéma personnel. Dans un film, on parle de soi, mais aussi de la société, du monde dans lequel on vit, du rapport à toutes ces choses-là. Je défends aussi un cinéma sincère. J’aime les films qui disent une certaine vérité. Je n’aime pas la prétention. Malheureusement, dans le cinéma, notamment tunisien, il y en a pas mal.
Je défends aussi un cinéma libre, provocateur, honnête, touchant.
Mon cinéma a évolué aussi. Je n’ai plus peur. Avant, je n’avais pas les moyens, peu d’expérience, pas de bagages. Je ne savais pas comment dealer avec les magouilles du milieu

Les expériences négatives m’ont beaucoup appris. J’ai vécu des moments durs car je suis quelqu’un d’entier. Et puis les obstacles, ça a toujours été le mauvais choix des personnes. au début. Quand on fait le bon choix, ça se passe bien. Même si les gens peuvent changer en route, au fil du temps. C’est la nature humaine.

F.D.T : Vient le temps de « Tala Mon amour », un film que tu as voulu socio-politique, avec une femme militante en héroïne. Pourtant, c’est un film que tu décris comme étant « l’œuvre qui t’a échappé des mains ». Pourquoi ?

M.H : J’ai écris le scénario de Tala Mon amour, comme une œuvre littéraire pour le cinéma. A l’époque j’aimais le cinéma d’Alain Resnais, Philippe Garrel…la nouvelle vague. D’où le titre déjà qui assume la référence « Hiroshima mon amour ». Je voulais faire un grand film socio-politique d’amour. Mais je n’avais pas de contrôle sur le film parce que je voulais aller dans une direction et tester des choses…Il y avait beaucoup de prises de tête avec le producteur. Aujourd’hui et avec du recul, je dirais que je suis satisfait du film à hauteur de 40%. Les bons moments ont été pourris par des gens- dont le producteur-
Il y a des parties qui sont bien. Il y a des moments que j’aime dans le film. Je regrette le fait de ne pas avoir pris les choses en main.

F.D.T : Le deuxième long-métrage, Streams, est celui de la concrétisation. Une femme le porte- Afef Ben Mahmoud- et plusieurs sujets y sont traités. A quel point cette histoire te ressemble ?

M.H : Pour Streams, je dirais que je suis satisfait à 70%. Il y a bien sur eu des soucis, notamment avec le covid. Même la date de sortie en Tunisie a eu lieu pendant le couvre feu. Malgré tout nous avons eu un bon retour positif, et des entrées en salles.
Je dirais que Streams est le film que j’aime le plus, celui qui me parle, qui raconte un peu ma vie, ma jeunesse, ma mère. C’est un film que les acteurs, les techniciens et les co-producteurs ont porté avec moi.

Mon rêve de cinéma s’est concrétisé avec ce film. J’ai pu écrire, produire, réaliser post-produire ; j’ai pu le suivre et faire une première mondiale dans un festival comme Locarno et d’enchaîner avec d’autres festivals et une première arabe couronnée d’un prix en Egypte. Je suis fier de ce que Streams a pu apporter à toute l’équipe.
Personnellement, j’ai tout mis dedans, mon cœur, mon âme et mon argent.

F.D.T : Pourquoi la femme est-elle au cœur de toutes tes œuvres ?

M.H : J’ai toujours aimé et respecté les femmes. Je les trouve plus intéressantes que les hommes. Les femmes ont quelque chose de magique. Et je suis devenu réalisateur entre autres pour raconter leur destin, montrer leur force et aussi leur fragilité, leur sensualité ; pour les rendre mes héroïnes modernes. Pour les impliquer dans des histoires d’amour et de poursuite en voiture. J’ai toujours aimé raconter l’histoire à travers le point de vue d’une femme.

F.D.T : Parle-nous du troisième film de cette trilogie qui rend hommage à la femme battante.

M.H : « Les Saisons de Jeanette » est une histoire passionnante. Un grand film de trois heures. J’aime les films plus grands que la vie, comme Paris Texas, La vie d’Adèle, Une femme sous influence etc. Un histoire sur une femme racontée par une femme, qu’on ne lâchera pas une seconde tout au long du film. C’est une nouvelle expérience qui prendra 4 ou 5 ans de ma vie et j’ai hâte de la commencer.

F.D.T : Un mot pour ta mère

M.H : Je lui dirais Je t’aime. C’est le plus beau mot au monde. Elle m’a donné la vie, elle m’a sauvé de la rue, de moi-même, de la violence. Elle me soutient toujours. Elle m’a appris l’humilité, le sens du sacrifice. En dédiant le film à ma mère, je voulais aussi le dédier à toutes les mamans des sociétés patriarcales qui se sacrifient. C’est ça une mère. Et cet amour me bouleverse.