Homme du mois: Lassaad Ben Abdallah

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Photographe : Ghazi Sakouhi

Lassaad Ben Abdallah, l’infatigable amoureux de la scène, nous emmène dans un nouveau voyage expérimental, « Mamou et Chahyma ». Trois têtes d’affiche, Kamel Touati, Slah Msadek et lui-même investissent le théâtre municipal pour nous raconter l’ici et le maintenant, l’amour et la mort, la vieillesse et l’art, le naturel et le surnaturel. On rit jaune sur un humour noir, qui nous renvoie notre réalité en face. L’écriture est taillée sur mesure et habille parfaitement Mamou (Kamel Touati) et Chahyma (Slah Msaddek). Ce nouveau spectacle n’est là que pour conforter que certaines valeurs sont aussi sûres qu’inébranlables. Lassaad Ben Abdallah est tout ce que le quatrième art a produit de mieux pour la Tunisie. Les enfants de la télé et du cinéma connaissent sûrement « Ba Zdig » de Nouba ou encore « Khadhra » de Bastardo, mais peut-être connaissent-ils moins le parcours de celui qui a mis en scène plus de vingt spectacles dont le fameux « Al-Mansiyet ».

Photographe  : Ghazi Sakouhi
Photographe : Ghazi Sakouhi

Et si on levait le « Cith’art » ?

Avant le théâtre, il y a d’abord eu la passion pour le cinéma. Mais les arts scéniques n’étaient pas bien loin. Il y a d’abord eu le théâtre scolaire et la troupe de marionnettes fondée avec un ami, comme un avant goût d’un domaine que l’artiste explorera en profondeur quelques années plus tard. Alors qu’il s’impatiente pour se former académiquement au CAD de l’époque (Centre des Arts Dramatiques), alors accessible sans diplôme de baccalauréat, son père lui impose de finir ses études secondaires avant. C’est ainsi que Lassaad Ben Abdallah entame des études de Maths-Physique au Campus universitaire de Tunis, avant de tout abandonner et d’entrer de plein pied dans le milieu du quatrième art en rejoignant l’Institut Supérieur d’Art Dramatique. « J’étais vraiment en osmose dans cette ambiance dans laquelle j’ai retrouvé tout ce que j’aime des arts de la scène. À la fin de mes études, j’ai effectué un stage au conservatoire de Paris. Durant un mois, j’ai côtoyé et ai été encadré par les plus grands : Michel Bouquet, Jean Pierre Vincent…Je me suis imprégné des meilleurs et j’ai fini par réaliser mon rêve : celui de former une troupe. » Cith’art opère une bonne douzaine d’années, durant lesquelles l’artiste explore et met en scène dans des expériences différentes, plusieurs textes. « A l’époque, on était intéressé par les textes forts, à thèmes, par l’absurde, de Jean Genet à Samuel Becket. »

Durant cette période et entre 1988 et 2000, le jeune homme met en scène plusieurs pièces de théâtre, telles que Nwakez, Taqacim, Flouss El Guez (une co-production avec Mohamed Driss et Sghayer Ouled Hmed sur la guerre du Golfe), Zarkoun Story (autour de la corruption), Ritsi ou encore Koussouf, etc. En 1997, et alors que l’ISAD se limitait au diplôme de fin d’études, la possibilité d’effectuer un 3e cycle se présente à la faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis (9 avril). Lassaad Ben Abdallah ne rate pas l’occasion de s’intéresser à la question du patrimoine et de la culture, thème des deux années d’études proposées par la faculté. « C’est à partir de là que je me suis intéressé à la transmission par l’oralité, aux chants du patrimoine. Si bien que lorsque je me suis retrouvé au Kef en l’an 2000, à la tête du Centre National des Arts Scéniques et Dramatiques du Kef, je me suis posé la question sur ce que cela pouvait donner dramatiquement dans cette ville. »

Al-Mansiyet

Le travail sur le patrimoine oral de la ville du Kef est long, périlleux mais non moins intéressant. Près de 200 textes sont collectés, répertoriés ; et une bonne vingtaine est mise en scène. Le spectacle « Al-Mansiyet » est né. Le succès est immédiat et se prolonge sur sept années durant lesquelles, l’œuvre tournera un peu partout, de 2000 à 2007. « Ce spectacle a vraiment marqué. D’ailleurs, pour les 50 ans du festival international de Carthage, Sonia Mbarek voulait que je le re-représente. Et comme je ne suis pas porté sur les redites, je lui ai proposé « Al-mansiya », non pas en référence au « Mansiyet » mais parce qu’elle m’avait confié la date du 13 août, fête de la femme. Et là, j’ai mis en scène le patrimoine des régions dans un parcours frontalier tuniso-algérien (d’ailleurs, le nom du spectacle en français est « Fausse frontière »), du sud-ouest jusqu’au nord-ouest, avec pour dernier point de chute la capitale de Tunis. ».

Une année plus tard, en 2015, Lassaad Ben Abdallah, toujours dans l’expérimentation, s’adonne à un nouvel exercice de style, explorant à travers de nouvelles méthodes, ce patrimoine en pôle position de ses intérêts artistiques. Après avoir travaillé avec des troupes nombreuses sur scène, le défi du metteur en scène est de réussir le pari du succès avec deux artistes uniquement : Cheb Béchir et Rochdi Belgasmi dans « Zaglema ». « Faire du mezoued avec deux personnes uniquement est difficile. Travailler avec une troupe de 50 sur scène est plus simple. Il y a toujours un effet de masse qui attire. Là, je devais travailler autrement, penser une nouvelle mise en place, une autre circulation. Pour moi, « Zaglema » (qui veut dire tabla), est une étude en soi. » Et comme à chaque fois, le public accueille le projet avec beaucoup d’intérêt. Le succès de « Hmema Taret » est immédiat et les deux comédiens sont propulsés sous le feu des projecteurs. Le morceau « Sabeba » connaîtra également un succès fulgurant quelques années plus tard, à travers le feuilleton « Nouba » d’Abdelhamid Bouchnak. « Ça me fait plaisir tous ces succès, même à postériori. D’ailleurs, je suis aussi content du rôle de « Ba Zdig » que j’ai incarné dans ce feuilleton. »

Lassaad Ben Abdallah sait créer la parenthèse enchantée, celle qui matérialise la mémoire collective, qui transforme le populaire en art scénique. Celle qui nous emmène le temps d’un spectacle dans les cafés chantants des années quarante. « Au suivant » ou « El Maghroum ijedded » est créé en 2017, revisitant les chansons de Salah Lekhmissi en live. Une vraie comédie musicale que le metteur en scène présente d’abord au Festival International de Hammamet et qu’il fera tourner avec Habib Belhadi dans la production durant deux ans.

«  « Au suivant » est une pièce heureuse, avec des comédiens de qualité comme Jamel Madani, Fathi Msalmani, Farhat Jdid, Guissela Nafti, etc. Je ne saurais dire si j’ai fait des spectacles de musique ma touche de fabrique. Ça s’est mis gentiment en place, sur vingt ans. Cependant, «Au suivant » est une vraie opérette, avec une histoire qu’on raconte, des personnages, etc. Les autres spectacles présentent des morceaux de musique autour desquels nous avons essayé de créer du théâtre ou du moins, de créer des moments dramatiques. »

Photographe  : Ghazi Sakouhi
Photographe : Ghazi Sakouhi

Le kef et plus si affinités

De 88 à ce jour, les expériences scéniques se sont multipliées, sans se ressembler. Les passages de Ben Abdallah par la direction du Centre des Arts Scéniques et Dramatiques du Kef et du Centre culturel international de Hammamet ont permis à l’homme de théâtre de mettre en place des rendez-vous devenus incontournables. « Les habitants du Kef sont incroyables. Dans cette ville, j’ai réussi à mettre en place un festival qui n’aurait réussi nulle part ailleurs : les 24 heures de théâtre non stop avec près de 60 représentations. Le Kef est un vivier de culture, les habitants sont demandeurs d’art. Les sept années passées dans cette ville ont été très productives. J’y ai mis en scène une vingtaine de pièces. À Hammamet, j’ai essayé de faire autre chose mais dans la continuité. J’ai réussi à mettre en place un festival dont je suis fière ; « Dar Sebastien fait son opéra ». J’ai aussi invité des artistes étrangers qui sont restés dans la mémoire : Trio Jubran, Emir Kusturica, IAM, Eugenio Barba, etc. pour ne citer qu’eux ; et qui sont venus pour la première fois à Hammamet.

De jeunes Tunisiens sont aussi passés par là : Emna Jaziri, Haythem Lahdhiri, Anoura Brahem –pour son retour-Fadhel Boubaker, Jawher Basti, Emel Mathlouthi, etc. Je me suis amusé durant ces trois années passées à la direction du centre culturel de Hammamet. »

Si pour le Kef, le pari était de sauver le centre culturel d’une fermeture imminente, celui de Hammamet était d’opérer quelques changements au sein d’une institution vieillissante. Paris gagnés haut la main pour Lassaad Ben Abdallah, qui aura réussi en 14 ans de direction à soulever le cœur des habitants des villes.

Quelle cause pour quelle élite ?

Homme de théâtre, homme de cinéma, mais homme de cœur également, Lassaad Ben Abdallah s’investit dans les causes qui lui semblent nobles et justes. « La société civile a besoin du soutien des élites du pays. » me confiera-t-il. Son choix sera porté d’abord sur une collaboration avec Emna Mnif dans « Kolna Tounes », puis sur Sana Ben Achour dans l’association « Beity » ; « deux femmes formidables, pour qui j’ai beaucoup de respect. »

Pour « Beity », qui s’occupe des femmes sans soutien et sans domicile, le travail est fait autour de l’art, la culture, comme moyen pour les rendre plus fortes et faciliter leur intégration sociale. « Nous avons mis en place un travail théâtral sur leurs vécus, basé sur leurs témoignages. Ce travail collectif a donné lieu à cinq textes théâtralisés qui ont été présenté sous forme de lecture scénique, jouée par elles-mêmes. Le spectacle s’intitule « Mra w Noss ». On a aussi mis en place un défilé de mode. C’était un travail autour du corps et du rapport qu’on peut avoir avec lui. Ça a été présenté au local de l’association, avec Alia Sallami et Hatem Lajmi qui les ont accompagnées en musique et chant. »

Après avoir longtemps travaillé avec les jeunes, Lassaad Ben Abdallah renoue avec deux mastodontes de la scène, Kamel Touati et Slah Msaddak pour nous présenter « Mamou et Chahyma », deux peintres sexagénaires, amis depuis une quarantaine d’années, traitant des questions actuelles avec un humour noir et grinçant. Lassaad Ben Abdallah prend également part au jeu sur scène en campant le rôle d’un autre Mamou, frère du premier. «  C’est parti avec l’idée des deux peintres. Puis, dans une écriture commune, nous avons brodé avec l’actualité qui s’est imposée à nous. Nous avons aussi voulu traiter de sujets tabous : la vieillesse, les maladies chez les vieux, l’amour, l’amitié, la mort… » Je crois que le pari est réussi.

موعدكم مع مسرحية ممو و شحيمة يوم 28 فيفري بقاعة زفير المرسى 20.00 ليلا و يوم 5 مارس بالمسرح البلدي بتونس 19.30 مساءإنتاج شركة منتصر للإنتاجتمثيل : كمال التواتي ، صلاح مصدق , لسعد بن عبد الله.إخراج : لسعد بن عبد الله.مساعد مخرج : سناء بن طالب

Gepostet von ‎Mamou & Chehyma ممّو و شحيمة‎ am Sonntag, 23. Februar 2020