Homme du mois: Imed Alibi

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Le directeur de la sixième édition des Journées Musicales de Carthage (JMC), n’est autre que le musicien virtuose Imed Alibi. Auteur, compositeur, percussionniste, le jeune artiste d’à peine 40 ans, 100 % autodidacte, s’est frayé une place parmi les plus grands. Des noms comme Justin Adams, Michel Marre, Ghalia Benali, Rachid Taha, Amar Chaoui (Gnawa Diffusion), Robert Plant (Led Zeplin) etc. lui ont déjà fait confiance. Artiste nomade et passionné de voyages, Imed n’en oublie pas pour autant son pays natal, où il vient souvent pour des activités artistiques. La dernière en date ? Un album à paraître bientôt-Frigya- mais surtout une édition très éclectique et riche des JMC, qui fait office aujourd’hui d’une très belle plateforme professionnelle pour les artistes tunisiens, arabes et africains.

Malgré une carrière professionnelle déjà remplie à l’étranger, des tournées avec des artistes comme Natasha Atlas pour l’année 2020, Imed Alibi prend le pari de diriger la nouvelle édition des JMC. « J’avais déjà travaillé dans ce festival en 2016 et 2017 en tant que conseiller artistique avec Hamdi Makhlouf en tant que directeur. » m’explique le percussionniste lorsqu’on parle de son rapport au festival tunisien.

Durant deux années, il en apprend le mode de fonctionnement, s’implique et voit en ces journées dédiées à la musique nouvelle, une chance de professionnalisation pour de nombreux artistes venant de différentes contrées. « En travaillant avec de nombreux acteurs du monde culturel arabe et africain, j’ai appris quelque chose d’important sur les festivals contemporains.  Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans une vision de divertissement à travers une programmation artistique sympathique. Ces festivals s’intéressent aux problèmes liés au secteur musical qui sont réels et qui vont de l’autoproduction, jusqu’à la création d’un album, en passant par le management, les problèmes de mobilité ou de visas. »

@Meriem Hbaieb

Et c’est grâce au fait que Imed Alibi soit actif entre les deux rives de la méditerranée que la vision est plus globale. L’artiste s’est vite rendu compte que les problèmes sont différents ou du moins, qu’ils sont traités de manières différentes. Un comité de directeurs de festivals arabes est alors établi.  « Un noyau qui continue de travailler simultanément aux festivals qui se tiennent chaque années dans ces pays. Amani Samaan, Raed Asfour, Omar Ayat, May Mostafa, Rachid Briki, Brahim Masned et moi-même formons ce collectif et nous nous réunissons dans différents pays à chaque fois. Cela nous a permis de cibler les problèmes liés aux pays du sud. » explique Imed Alibi qui, dans ce même esprit, a réussi à intégrer dans cette nouvelle édition des JMC un prix qui permet aux lauréats de tourner dans des pays arabes où il n’y a pas de problèmes de visas. « Ceci étant, j’insiste pour dire que nous sommes dans la continuité de ce qui a été fait et non dans la rupture. »

Le nouveau directeur du festival est d’ailleurs satisfait du niveau de cette édition. « Nous avons même dû appeler quelques amis pour leur demander de ne pas participer pour laisser la place aux jeunes. Sur 137 dossiers, le comité de sélection a dû choisir 9 groupes. » Des groupes dans la majorité est tunisienne, mais ça, Imed Alibi l’explique par le fait de vouloir donner la chance aux artistes tunisiens qui n’ont pas d’autres plateformes musicales alors que dans d’autres pays, elles sont plus nombreuses et les occasions plus importantes.

« C’est une première dans le monde arabe qu’un festival étatique offre cette occasion de performer, se produire, réseauter, se professionnaliser…à la nouvelle musique. » Forcément, c’est une occasion en or, à saisir pour ces jeunes talents. Imed Alibi n’oublie pas qu’il s’est fait tout seul, qu’il a dû partir à l’étranger avant de connaître l’intérêt du public à sa musique. Pour lui, les JMC font partie de ses nombreux projets qu’il a envie de voir finir.

« Pour moi, il y a un travail qui a commencé, une vision qui est née. Il s’agit certes de ma réputation, mais j’ai vraiment confiance en mes partenaires et en l’équipe qui bosse sur le projet. Les médias et les structures internationales nous ont fait confiance : BBC Afrique, TV5 Monde, Songlines, RTBF…et plein d’autres. Il y en a même qui sont venus à leur charge. »

A côté de cela, Imed Alibi a continué de travailler sur des projets artistiques déjà en cours. Le jeune homme n’a pas laissé de côté son travail de musicien. L’été, il l’a passé à faire des allers-retours pour finir son album « Frigya » et pour peaufiner son projet de spectacle avec Natasha Atlas, les deux étant prévus pour le début de l’année 2020. « Il y a des dates qui ont été fixées depuis longtemps. Je devais les assumer. J’ai toujours tendance à bosser sur de nombreux projets en même temps. Je crois qu’il faut que je me calme un peu… [rires] »

Imed Alibi travaille de manière acharnée depuis plus de vingt ans. Il a à peine 20 ans lorsqu’il apprend les bases de la musique. A la fin des années 90, et pendant un an, il accompagne des groupes de musiques orientale et tzigane, mélange de styles qui fait partie de l’univers musical du sud du pays où il vit. En 2002, un groupe de fusion entre le rock et le raï lui propose d’être le percussionniste. L’aventure avec « Les boukakes » durera 9 ans. « J’avais 22 ans. Ensemble nous avons fait une grande partie de mon chemin artistique : Le printemps de Bourges et d’autres grands festivals comme le Sziget, Paléo, Sakifo. A l’époque, ce style musical marchait très bien. » se remémore l’artiste. Avec « Les boukakes », Imed Alibi fait de nombreuses rencontres et s’ouvre à toutes les influences artistiques. Rachid Taha, Orange Blossom, Slow Joe font partie des artistes que le jeune homme côtoie et avec qui il collabore, avant de continuer le chemin en solo.

Après avoir participé à deux albums avec  « Les boukakes » en tant qu’auteur et compositeur, Imed Alibi se sent prêt à entamer une nouvelle expérience : sortir son premier album seul. Ce sera « Safar ». «J’ai eu assez de crédibilité pour convaincre des artistes de renom de travailler avec moi. Cet album a été fait avec l’aide de nombreuses personnes qui m’ont aidé à mettre en avant cette synthèse de mes 59 voyages et expériences. On y retrouve des artistes de différentes nationalités et de différents univers. C’est peut-être un peu grand pour certains mais c’est aussi parce que j’ai vu grand pour cet album.»

Evoluant artistiquement à l’étranger, pendant des années Imed est plutôt satisfait de ce parcours hors normes. Nul besoin de renouer avec la Tunisie.  « Au départ, je ne voulais bosser qu’avec des étrangers. J’avais soif d’expériences nouvelles, de voyages, de rencontres. C’est Emel Mathlouthi qui m’a permis de revenir en Tunisie. Quand j’ai joué dans mon pays, ce n’était pas avec mon groupe avec qui je tournais dans 30 pays, et dont personne ne voulait entendre parler. C’était plutôt avec Emel Mathlouthi et Zied  Zouari. Là, les gens ont commencé à m’écouter et à me voir jouer. Ils ont suivi mon travail. Au fur et à mesure, j’ai vu que de nombreux jeunes s’intéressaient à mon travail. C’est comme ça que le contact avec le bercail a repris. »

Depuis, Alibi fait de nombreux allers-retours avec la Tunisie. Hyper connecté avec les jeunes artistes, il leur offre conseil et expertise. Originaire de Meknassi, le percussionniste essaie de jouer le rôle de catalyseur artistique dans son village natal. « Je suis de Meknassi à Sidi Bouzid, et j’essaie d’intervenir là-bas autant que je peux, avec des concerts bénévoles, ou encore la mise en place d’une association artistique pour les jeunes. Ce que je fais est très alternatif, souvent informel mais je me dois de le faire.»

Lorsque je lui demande quel conseil donner à ces jeunes, il répond de manière sure qu’il est important de s’adresser à la bonne personne et de chercher l’info sur internet. « Sur le web, tu peux apprendre et améliorer ton jeu, tu peux trouver les appels à candidature, les occasions, les rencontres…Il y a même du coaching artistique sur internet. Il faut en profiter. Nous n’avions pas cela de notre époque. Malheureusement, la part donnée à la musique tunisienne est petite dans le marché international. Pourtant, les possibilités, les outils, les financements existent…il nous manque juste la prise  de conscience qu’il faut aller vers l’avant. Les artistes doivent apprendre à saisir la chance ; ne pas se reposer uniquement sur les festivals nationaux… »

En attendant que les jeunes talents prennent leur destin artistique en main, un festival dédié au professionnels de la musique alternative arabe et africaine s’installe de manière sure dans le marché internationale. Un vrai pas de géant ! Merci à Imed d’avoir assuré de manière brillante la passation vers la 7ème édition.

Crédit Photo à la une: Mariem Hbaieb