Homme du mois: Fadhel Jaibi

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Je n’avais que dix ans lorsque ma mère et ma sœur sont parties voir la pièce « Familia » de Fadhel Jaibi en cachette, me laissant pleurer à la maison aux côtés de mon père. Dix ans plus tard, j’avais vingt ans, et j’ai eu ma revanche en allant voir cette même pièce programmée exceptionnellement pour une seule représentation souvenir. J’avais entre temps découvert le travail de « Familia Productions » avec « Sahra Khassa » en 1998. Je les ai ensuite enchainés, « Junun », « Khamsoun », « Amnésia », « Tsunami »….et jusqu’à « Peurs » en 2017. Le théâtre de Jaibi secoue, fait réfléchir, plaît…ou pas. Fadhel n’a pas la langue dans la poche et ses déclarations publiques secouent, font réfléchir, plaisent…ou pas. A personnages et pièces controversés, une seule certitude, les spectateurs sont au rendez-vous à chaque nouveau travail présenté. La boule au ventre, je vais à la rencontre de cet homme de culture dont tout le monde craint les répliques tranchantes. Portrait !

Le choc des titans

Certains diraient que l’un sans l’autre n’aurait pas pu exister artistiquement tel qu’on les connaît aujourd’hui. Fadhel et Jalila, couple mythique, qui s’est nourri mutuellement et sur des décennies, pour nous offrir à nous spectateurs des pièces d’une rare qualité. A l’instar du couple Camus-Casares, les artistes tunisiens entretiennent une relation amoureuse soutenue et appuyée par une vision de l’art et du théâtre commune. Fadhel Jaibi qui s’identifie à ce duo, raconte la rencontre avec une Jalila, jeune, fougueuse et d’une beauté époustouflante. Elle a à peine 19 ans. Il fait partie d’un groupe de théâtre composé principalement d’hommes : Fadhel Jaziri, Samir Ayaedi, Raouf Ben Amor…Ils font partie de la troupe régionale de Gafsa. « Jalila parle d’un choc lors de notre rencontre. Moi aussi, mais dans un autre registre. Cependant, depuis ce jour là, nous ne sommes plus jamais séparés. Je me souviens qu’à l’époque nous cherchions une jeune comédienne pour la pièce de Mohamed Ali El Hammi. Jalila avait fait du théâtre scolaire mais restait frustrée de ne pas pouvoir en faire comme elle le voulait. Cette pièce était pour elle une chance d’exercer sa passion. »

Durant cette période, de la fin des années 60 et jusqu’au début des années 70, toute une génération d’artistes complètement fous et indomptables commence à prendre place. Un vent d’expression libertaire voit le jour avec des figures devenus aujourd’hui emblématiques d’une époque précédant la naissance des premières troupes de théâtre privées. Fadhel Jaibi ayant eu la chance de vivre en France durant la période de mai 68 s’imprègne de cette explosion de compagnies théâtrales. «  C’était la mode. J’ai vu la différence. Je me suis toujours senti en phase avec une famille d’artistes. » Explique l’homme de théâtre. Mais comment cela se passe-t-il lorsque les membres de cette famille ont tous un caractère imposant ? « Ce n’est pas sans handicap certes. Chacun a sa personnalité, son parcours, son tempérament. On ne s’entend pas facilement. Mais lorsque la mayonnaise prend cela donne « Ghasselet Ennwader », « Tahkik », « El Awada »… ». La famille d’abord donc, dans laquelle on trouvait- un peu comme dans chaque famille- des affinités et des sous groupe. Les deux Fadhel sont comme des alter-égo. Venant d’un même background artistique, les deux hommes puisent leurs rendus théâtraux des différents arts pour lesquels ils vouent une grande passion. « Les gens croient que je dois tout au théâtre. Mais je suis très cinéphile. Au fait, je dois tout au cinéma, aux livres, à la peinture… C’est pour cela que Jaziri et moi on s’est beaucoup entendus créant avec Jalila un sous-goupe face à Driss, Masrouki et Ben Amor. Habib Masrouki, lui ne parlait pas beaucoup. Il était porté sur la sociologie. Mohamed Driss s’appuyait plus sur la littérature, le théâtre acrobatique, le « comedia dell arte »… Et Jalila Baccar se trouvait dans cette émulation là. »

Leur produit était des pièces dérangeantes, réfléchies, osées. Pourtant la grande famille s’effrite un peu suite au suicide de Habib Masrouki et au départ de Mohamed Driss qui n’a pas supporté la mort de son ami. Le groupe vit une période intense, où il finit par renaître de ses cendres, rassemblant les trois compères Fadhel Jaziri, Fadhel Jaibi et Jalila Baccar.

Le nouveau théâtre

Le travail se faisait de manière collégiale. Quand les deux Fadhel réfléchissaient direction artistique et technique, Jalila discutait et participait à la mise en place du processus. « Elle avait l’avantage d’être une seule femme parmi les hommes, dont elle connaît parfaitement la psychologie. Elle a su intelligemment imposer sa place dans le groupe et a rempli ce vide lorsque les autres sont partis. » Jalila Baccar qui, jusque là participait à l’écriture et improvisait, s’est mise à réfléchir ses personnages. Son empreinte est visible dans « Tahkik » ou « La noce » en 1976, production de la première compagnie privée tunisienne, « Le nouveau théâtre ». Lorsque petit à petit, Jalila Baccar s’installe dans l’écriture théâtrale –notamment à travers la pièce « A la recherche d’Aida »- Fadhel Jaibi est totalement sous le charme. « C’est cette écriture là qui était la passerelle qui a conduit au travail de notre compagnie Familia Production En 1993. Nous sommes devenus plus alter égo que jamais, plus complices. »

Paradoxalement, c’est Fadhel Jaibi qui écrit la pièce Familia, premier né de cette nouvelle compagnie théâtrale. « Je l’ai fait en m’inspirant de mes grands-mères, de mes tantes. Pour autant, je n’ai jamais travaillé seul. Pour « Familia », Jalila a pris en charge son personnage et nous avons fait de nombreux allers-retours sur le texte avant de livrer la version finale. C’était à peu près le même processus pour « Les amoureux du café désert » et « Grand ménage ». Ce n’est qu’à partir de la pièce « Junun » que Jalila Baccar a pris en charge l’écriture entière des pièces. Le livre de Najoua Zemni a été la source décisive de cette libération par l’écriture.

Dans le travail des deux artistes, la réflexion se fait à deux, en amont. Puis Jaibi travaillait sur scène et Baccar donnait une forme stylistique au rendu. Des scènes qui n’étaient jamais jouées étaient écrites comme pour alimenter l’histoire, les personnages, la mise en scène. Le couple s’épanouit dans cette forme artistique et se prend le quatrième art pour arme de combat. « On vivait dans l’illusion de transformer les choses et surtout les gens. » Avoue Fadhel Jaibi. Malgré les succès qui s’enchaînent : La Noce, Arab, Familia, Black out, Les amoureux du café désert, Grand ménage, Junun, Corps otages, Yahia Yaïch ou Amnesia… le metteur en scène ne cesse de se poser des questions et de remettre en cause ses anciennes convictions. « Avec le temps, on devient plus pragmatique. A un moment j’ai fini par croire que le théâtre ne servait à rien qu’à lui-même. Il pouvait renouveler ses formes, ses discours, ses contenus, faire évoluer les gens qui le font, les enrichir, mais finalement il n’est pas utile. Je me dis si le théâtre aidait à changer l’homme, pourquoi est-ce que de plus en plus l’homme est-il loup pour l’homme ? Pourquoi est-ce que malgré la littérature, le cinéma, la musique …l’homme continue-t-il à tuer ? » Jaibi en arrive à la conclusion que si le théâtre était inutile, il était indispensable. Les gens avaient un besoin inexpliqué d’aller au théâtre, le préférant parfois à d’autres moyens de divertissement. Triste constant pour un intellectuel qui croit en un théâtre élitaire pour tous.

« Quand tu joues « Junun », ou « Tsunami » devant 10 000 personnes, ils ne sont pas tous des intellectuels.

L’inutile indispensable

Alors que ses détracteurs présentent son théâtre comme élitiste, Fadhel Jaibi prouve le contraire en remplissant l’amphithéâtre de Carthage lors de la présentation de ses pièces phares. « Quand tu joues « Junun », ou « Tsunami » devant 10 000 personnes, ils ne sont pas tous des intellectuels. La transformation, l’impact du théâtre est peut être là, et se fait en profondeur, mais cette transformation est encore invisible pour moi. ». Jaibi parle d’un monstre qui ressurgit rapidement dès que l’on a finit de consommer cette réflexion prémâchée et portée sur scène. Cela le travaille et l’inspire. Il met en place « Violences », lieu où se cristallise la réflexion anthropologique autour des questions : Qu’est ce que l’homme ? Qu’est ce qui est archaïque en lui et qu’est n’est pas amovible ? Il arrive un moment où ce dernier transgresse la ligne rouge et tue. L’homme a donc cette force et cette capacité irréductible et incontrôlable qui le pousse à passer à l’acte. Fadhel Jaibi en parle et ça dérange.

« Violences » a dérangé car elle a tendu un miroir à la société. Cette pièce interpelle car les personnages portent les prénoms de ceux qui les jouent…comme pour dire que nul n’est épargné. » S’explique le metteur en scène. « Peurs » donne suite à « Violences », un peu dans la même logique anthropologique. A ce niveau, il fallait remonter à la source, à l’origine du mal, lorsque l’homme s’est mis à adorer le soleil par peur. Et qu’il s’est mis à tuer par instinct de survie. « Tout cela me traverse, me dévore, me fait exprimer. J’adore faire rire, certes. Les gens ont tendance à oublier que c’est moi qui ai écris « El borni wel atra », « Familia »… Pourquoi me reprocherait-on aujourd’hui mon évolution théâtrale nourrie par une réflexion donnée ? Pourquoi les gens qui viennent voir « Violences » la critiquent mais reviennent la semaine d’après ? Certains m’ont même avoué qu’ils avaient regardé mes pièces des dizaines de fois…jusqu’a 48 fois pour « Junun ». »

Nul doute que le théâtre de Jaibi bouge, évolue, questionne son spectateur et se questionne lui-même. Son assise mute également. L’artiste qui a commencé avec l’institutionnel en faisant partie de la troupe régionale de Gafsa, puis du CAD (Centre d’Arts Dramatiques), a renoué avec le public, après s’être libéré de la main mise de l’administration et de la censure en fondant tour à tour des compagnies privées comme « Le nouveau théâtre » ou « Familia Productions ». Pendant des années, il rompt avec l’institution officiellement. Mais l’homme des planches sait pertinemment que cette coupure n’est jamais totale. «  Quand bien même tu arrives à régler tes problèmes de financement en faisant appel à l’expertise étrangère, tu finis toujours par tomber sous la censure. Mais tu te fais à l’idée que sans baisser les bras, tu peux résister sous d’autres formes. Et tu résistes, plus tu acquières le respect de ton public et de ton « agresseur »- qui reste plus fort que tout ce que tu fais. »

Le théâtre national

Avec « Familia Production », le discours de la compagnie se durcit. Fadhel Jaibi et son équipe ont acquis un savoir faire technique inébranlable et une connaissance du terrain politique et sociale intarissables. Mais ils sont toutefois confrontés aux limites imposées par le système. «  A commencer par le système éducatif qui a été vidé d’un de ses contenus majeurs, le théâtre scolaire, les cinés clubs, et les cours de musique comme activités centrales. » Fadhel Jaibi dénonce un système qui entretient l’ignorance et qui tue toutes les tentatives de changer les choses. Pendant des années, il subit une forte censure. Là où ses pièces sont jouées à guichets fermés dans de nombreux pays étrangers, à l’Odéon Théatre de l’Europe, au Piccolo Théâtre, les officiels lui demandent de supprimer des passages entiers de « Khamsoun » avant sa représentation en Tunisie. La compagnie ne cède pas et la pièce marque, puis crée la polémique et fait réfléchir gauchistes et extrémistes. De succès en succès, les pièces de théâtre de Fadhel Jaibi sont devenues cultes, le public impatient tous les deux ou trois ans de découvrir sur quel sujet allait-il encore travailler. Encore faut-il trouver où travailler. « Je me suis retrouvé à la rue. Pas de lieux pour répéter, travailler. C’est là que le ministre de la Culture de l’époque, Mourad Sakli, m’a proposé de diriger le Théatre National. » Fadhel Jaibi refuse, puis se ravise et impose des conditions : pas d’ingérence, et la possibilité de former des acteurs du théâtre. «  Je voulais être le refondateur de l’institution pédagogique. Pour moi, il fallait former une génération de scénaristes et d’acteurs, il y va du salut du théâtre. Je voulais quelque chose qui soit du ressort du ministère de la Culture et non de celui de l’éducation. Il y a 642 troupes privées, mais l’essentiel manque : une vraie école. » C’est ainsi que l’école de l’acteur voit le jour au même moment que Fadhel Jaibi prend la direction du Théâtre National de Tunis. Aujourd’hui, et au bout de 4 ans de direction, 75 ressortissants ont été formés et sont admis et homologués, par le ministère de la formation professionnelle. Parmi ces ressortissants, nombreux sont déjà montés sur scène pour présenter aux côtés des plus grands comédiens, un travail professionnel, à l’instar de la pièce « Madame-M » d’Essia Jaibi, actuellement en tournée. Si dans cette pièce, l’intervention de Fadhel est inexistante, son empreinte est palpable, non pas uniquement parce que Essia est sa fille ou que Jalila Baccar y joue, mais aussi parce que les quatre autres comédiens sont issus de cette nouvelle école. Encore pessimiste Jaibi quant à l’utilité du théâtre ? Nous le saurons dans le troisième volet de sa trilogie qui sera présenté à la rentrée. Tout ce que l’on sait, c’est que la pièce sera intitulée « Rêves ».