Homme du mois : eL Seed, ses onze années de bon choix

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@Image à la Une: Mariem Hbaieb

La vie peut nous réserver bien des surprises et souvent, nos choix sont déterminants. Suivre son cœur ou sa raison ? Sa passion ou bien lui préférer la stabilité professionnelle ? Certains ont pris un jour la décision de tout plaquer et de poursuivre un rêve d’enfant. Le jour où eL Seed décide de démissionner et de se consacrer à la peinture, il est à quelques heures de devenir père. « Certains pensent que lorsqu’on a des enfants, il faut être raisonnable dans ses choix. Moi je pense qu’au contraire, c’est le moment où jamais de prendre des risques. » me dit l’artiste qui, en dix ans à peine, a presque gravi tous les échelons de la réussite professionnelle. Malgré tout, lorsqu’on a la chance de rencontrer eL Seed, ce ne sont pas ses œuvres qu’on garde le plus en tête, mais plutôt son sens de l’hospitalité et son humilité. Il ne nous en faut pas plus pour le classer « Homme du mois ». Portrait !

Banlieusard

Né en banlieue parisienne, de père ouvrier chez Renault et de mère assistante maternelle, le jeune Faouzi, originaire de Gabès a une enfance on ne peut plus normale, si ce n’est sa passion pour le dessin et la peinture. « A l’époque, mon père voyant que je dessinais beaucoup, m’avait payé 3 cours d’aquarelle à 100 francs français le cours. C’était une fortune. Il m’avait demandé si j’avais tout appris au bout de la troisième séance ; j’ai dit que oui. » Plus jeune, eL Seed rêve de créer des dessins animés. Alors l’enfant dessine un peu de tout, touche à tous les outils : fusain, pastel, aquarelle… et s’applique à copier les cartes postales qu’il ramène de Tunisie. « Ma première aquarelle, c’était un paysage de Djerba que j’avais copié sur une carte postale ramenée des vacances au pays. » m’avoue l’artiste. Le dessin, la peinture, mais aussi la danse Hip Hop, sont autant de passions qui animent le jeune homme qui, entre deux chorégraphies de break dance, s’adonne aux graffitis de rue. « Un des premiers murs sur lesquels j’ai peint se trouvait à Gabès, à Tebelbou. C’était en juillet 1998. J’avais 17 ans. Je ne lisais pas encore l’arabe et n’avais encore aucune connaissance de la calligraphie. »

Je crois que j’étais la seule personne qui vivait en France et qui voulait venir étudier en Tunisie après le bac.

Jusqu’à ses 14 ans, le jeune Faouzi passe un été sur deux en Tunisie. Mais l’appel des origines se faisant sentir plus fort, il insiste désormais pour y aller chaque année, quitte à faire des petits boulots pour pouvoir payer son billet et aller au bled. « Je crois que j’étais la seule personne qui vivait en France et qui voulait venir étudier en Tunisie après le bac. » dit-il en rigolant. « On passait nos étés entre Sousse et Gabès. Evidemment, adolescent, je préférais sortir en boîte et aller m’amuser à Sousse, mais plus je murissais, plus je ressentais ce besoin de retour aux sources. En 2000, j’ai commencé à prendre des cours d’arabe. »

Le Cid

Le premier mot en arabe littéraire que le jeune homme réussit à lire tout seul est « Ghassela » (Pressing) alors qu’il passe ses vacances à Sousse. « A Paris, j’ai continué à prendre des cours du soir pour ne pas perdre la langue. A l’époque, on lisait Le Cid de Corneille et notre professeur nous disait que cela venait de l’arabe « Al Sayyed »-qui veut dire Le Maître-. Moi qui voulais être le maître de la rue, j’ai adopté ce pseudo que j’ai fini par garder même des années plus tard. »

Les années graffitis

Pendant des années, eL Seed peint des graffitis sur des murs clandestinement. Le jeune homme ne sait encore rien de la calligraffiti jusqu’à ce qu’il rencontre un homme à Paris qui l’impressionne par ses œuvres. Nous sommes dans les années 2003 et eL Seed demande à l’artiste de l’initier. « Etant le seul intéressé par la calligraffiti, je n’ai pas pu suivre de cours, mais j’ai essayé de m’inspirer et de faire quelques dessins tout seul. » Et puis le temps passe et eL Seed peint de moins en moins, ne fait plus de graffitis, s’applique et s’implique dans ses études qu’il réussit plutôt brillamment. Son master en logistique et supply chain managment à l’Essec en poche, il s’envole vers New York où il reste deux ans. « Durant cette période, je ne peignais que très rarement. Je me sentais mourir de l’intérieur. Après mon stage, j’ai réussi à obtenir un poste de manager, mais je n’étais pas dans mon élément. Un certain 9 novembre 2019, mon patron m’appelle et m’explique avec toute la diplomatie du monde qu’il était temps pour moi de passer à autre chose. » Loin d’être choqué, l’artiste sait que c’est un signe du destin. Il part alors à Montréal vers la fin de l’année 2007. C’est là-bas que son destin va basculer. Dans ce pays, les températures sont au plus bas 9 mois sur 12, le jeune Faouzi reprend goût au graffiti. « C’est grâce à une rencontre fortuite. Le gars s’appelle Hest. Il tagguait un peu partout et arabisait ses œuvres et ses lettres. Nous avons sympathisé. Et j’ai recommencé à peindre avec lui tous les week-ends. Puis j’ai repris le graffiti, et la calligraffiti telle que je l’avais apprise tout seul. C’est revenu tout seul et depuis, je n’ai jamais arrêté. »

Crédit Photo: @Mariem Hbaieb

Première exposition

eL Seed passera 4 années à Montréal. Entre son boulot de consultant Supply Chain et sa passion, il ne passe pas un week-end sans peindre. Comme une sorte de rituel, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente si bien qu’il arrive à mettre en place sa première exposition en 2009 dans une boutique de graffitis. « Et c’est mon patron de boîte qui m’achète mes premières toiles à 300 dollars pièce. C’est d’ailleurs lui qui m’a encouragé à démissionner et à me lancer pleinement dans le dessin. » L’artiste prend un risque énorme en démissionnant quelques jours avant la naissance de sa fille. Pendant quelque temps, il vit des petites toiles qu’il peint et des quelques commandes sur des murs à droite et à gauche.

Car ce qui aide l’artiste à faire un vrai saut dans sa nouvelle carrière, ce sont bel et bien les réseaux sociaux. « Les gens partageaient mon travail et cela le rendait de plus en plus connu. La révolution m’a quelque part aidé aussi. Comme je peignais en arabe et que j’étais tunisien, on m’associait à cela. Pour autant, je n’ai jamais revendiqué avoir pris part à la révolution. Mais on continuait à m’inviter un peu partout pour parler d’art en Tunisie avant et après la révolution. »

Mosquée Jara

Avant de quitter définitivement le Canada en 2010, eL Seed met en place un projet en Tunisie, à Kairouan. Le projet s’appelle 365 et l’artiste le commence le 10 décembre 2011, pile une année après l’immolation de Bouazizi. « C’était une grosse œuvre murale du centre culturel de Kairouan. Quelques mois plus tard, je revenais peindre dans ma ville natale. Et une fois de plus, c’était le contexte qui m’a permis de bien faire les choses. Je cherchais juste un mur. Mais j’ai trouvé les portes grandes ouvertes à la mosquée El Jara. » Ce dernier projet fait écho dans le monde entier…sauf en Tunisie. Les médias internationaux en parlent. Les projets s’enchaînent pour eL Seed qui se voit proposer une collaboration avec la marque emblématique Louis Vuitton. « Mon travail n’a pas commencé avec le projet du minaret d’El Jara. Mais j’imagine que sa médiatisation a contribué à rendre mon travail connu du monde. C’est Jeffrey Deitch, le curator américain qui a proposé mon nom à la grande maison qui cherchait un artiste de rue, représentant le monde arabe pour une collection de foulards et de valises. » Une collaboration qui sera relayée mondialement. Les deux artistes, Jeffrey Deitch et eL seed, qui ne se connaissaient pas avant, gardent contact et le grand curator préfacera plus tard le livre du tunisien sur son projet « Lost Walls ».

Le succès

Pour eL Seed, ce sont les mois qui passent et les projets qui s’enchaînent. De plus en plus grands, de plus en plus intéressants, de plus en plus engagés. Il réalise des commandes, mais se fait aussi plaisir en exécutant des œuvres qui lui tiennent à cœur. Ainsi à partir de 2013, il y aura à Doha 200 mètres de murs peints par eL Seed, il y aura la tour Paris 13, projet réalisé avec le galeriste tunisien Mehdi Ben Cheikh, il y aura des murs peints un peu partout dans le monde, et puis il y aura les murs perdus de la patrie. « J’ai lancé mon propre projet : Lost Walls. Une manière de montrer la Tunisie autrement. C’est d’ailleurs l’une des expériences les plus marquantes. Les gens sont heureux de te rencontrer dans les petits villages. Ils ne savent pas qui je suis, mais ils sont contents. Dans ces coins-là, personne ne les écoute, alors ils sont heureux quand on s’intéresse à eux, qu’on leur tende un micro et une caméra ou un seau de peinture. J’ai découvert la Tunisie avec ce projet. Et je voulais à mon tour la faire découvrir aux autres. »

Dubai Opera Sculpture

Pour autant, eL Seed n’enchaîne pas les œuvres de manière aléatoire. « Il y a plein de projets que je refuse. Les gens ne le savent pas, mais ce qui est important pour moi, c’est ma ligne directrice. Je sais où je veux aller. Mon équipe s’est réellement constituée après le projet 365 de Kairouan. J’ai eu besoin d’une personne pour documenter mon travail à l’étranger. J’ai rencontré Mehdi, un jeune de la ville qui avait 16 ans à l’époque. Il était sur son chemin vers l’école. Il m’a spontanément proposé son aide alors que je peignais.  Il a fini par me filmer tout au long de mon travail. Le résultat était tellement bien que je l’ai gardé avec moi. Quelques mois plus tard, il partait avec moi à Doha. Aujourd’hui, il a obtenu son baccalauréat, a réussi à s’acheter sa première caméra tout seul, a obtenu un prix à un festival de Seattle et nous travaillons toujours ensemble. » Clairement, l’artiste constitue son équipe au feeling, au fur et à mesure qu’il avance dans sa carrière, au gré des rencontres fortuites. L’équipe d’eL Seed s’agrandit petit à petit. A Dubaï, la Cheikha Latifa Al Maktoum l’invite à effectuer une résidence artistique d’un an. C’est là-bas qu’eL Seed s’attaquera aux sculptures. Sa première œuvre orne depuis 2018 une place de l’extérieur de l’Opéra de Dubaï.  Ainsi, le Tunisien ouvre son premier studio à Dubaï, puis un deuxième à Tunis en février dernier. L’artiste ne fait pas les choses à moitié et lance même une maison d’édition pour publier son premier livre « Perception » qui revient sur l’un de ses plus gros projets personnels au Caire, dans le quartier pauvre de Manshiyat Nasr, un calligraffiti énorme vu du ciel.

Perception

Les projets personnels

En quelques années, l’artiste sillonne le monde, soit pour réaliser des commandes, soit pour mettre en place des projets personnels qui lui tiennent à cœur. La tour de Babel à Toronto, Le pont en Corée du sud, Perception au Caire, Myrelingues la brumeuse à Lyon, Déclaration à Dubaï, Soul of the black bottom à Philadelphie, Lost Walls en Tunisie, etc. Son prochain gros projet personnel ? « Je ne veux pas parler des projets qui n’ont pas encore démarré mais probablement au Bengladesh. Ce sont ces projets-là qui me tiennent le plus à cœur. On décide du spot et on y va…sans autorisation, sans financement. C’est pour cela qu’on met beaucoup de temps à se préparer. Il faut une bonne logistique technique et financière. Par exemple pour Perception, nous étions 20 personnes sur le projet. Il fallait embaucher des gens ponctuellement, payer des billets d’avion, des hôtels, des salaires, acheter la peinture, etc. »

Ce qui est sûr, c’est que d’autres projets sont déjà bien mis en place, à l’instar de la sortie imminente du prochain livre de l’artiste, une rétrospective des 11 dernières années, mais aussi une autre édition de Perception. Entre temps, l’année 2019 aura été marquée par une superbe collaboration avec la marque de cosmétique Mac. « Louis Vuitton et Mac sont des labels qui ont un historique de ce genre de collaboration. J’ai déjà refusé des propositions de collaborations parce que ça ne m’apportait rien à part un gros chèque. Pour LV et Mac, j’arrive après d’autres artistes et j’ai surtout eu droit à une carte blanche pour mon travail. Je suis très fier du résultat. » conclut le Maître de le rue.