Impossible de passer à côté du phénomène Aziz Jebali. Le jeune comédien enchaine les planches des théâtres et festivals du pays et se produit à guichets fermés là où il passe avec sa pièce « Évasion ». Un succès auquel il ne s’attendait pas…ou presque. En effet, Aziz a bien roulé sa bosse depuis ses débuts à El Teatro et a réussi à conquérir son public que ce soit au théâtre, au cinéma mais également à la télé où ses rôles dans « Nouba » et « Ken ya Makemech » ont marqué les esprits. Avec son jeu sincère et son humour discret mais percutant, Aziz a le don et la manière de traiter de sujets d’actualité avec beaucoup d’émotion et de justesse. Interview.

Femmes de Tunisie : Parlez-nous de votre enfance. Dans quel environnement avez-vous grandi ?

Aziz Jebali : Tout d’abord, il faut que je vous mette dans le contexte. Quand on dit Aziz Jebali, on pense directement à mon oncle (Taoufik Jebali, ndlr) mais ce que les gens ignorent c’est que je l’ai connu relativement tard. Du coup, je ne peux pas dire que je suis tombé dans la marmite très tôt. Il faut avouer aussi que l’environnement familial était particulier, mon père -tout comme mon oncle- sont très drôles, il fallait donc que je sois un minimum sympathique pour ne pas être catalogué de « relou » de la famille (rires). J’étais également un enfant très sage, un peu trop même. J’étais tellement timide que je n’arrivais même pas à m’exprimer. Mais je trouvais refuge dans l’humour. D’ailleurs, ma mère et mes amis m’ont toujours trouvé drôle, certains m’avaient carrément dit à l’époque qu’il fallait que je réfléchisse à monter un spectacle mais je ne les prenais jamais au sérieux. 

J’ai aussi fait du handball pendant 14 ans, j’étais un assez bon joueur toutefois, je devais penser à mon avenir et le bac en poche, je me suis retrouvé à l’ESSEC Montfleury. Cette première année à la fac a été très dure à vivre et je voulais tout laisser tomber pour passer une année blanche. Mais ma mère n’a rien voulu savoir et m’a inscrit à des cours de théâtre (à El Teatro) afin de me libérer l’esprit et ça a été le coup de foudre ! J’étais tellement bien que je ne voulais plus rentrer, j’assistais à toutes les répétitions, à toutes les pièces, j’assistais aux séances des autres groupes. Il m’est même arrivé d’y vendre des livres comme prétexte pour m’imprégner de cette ambiance.

Crédit photo : Bayrem Ben Mrad

FDT : Donc on peut dire que le théâtre a été votre première passion 

AJ : Sans conteste, oui ! Mais j’étais tellement timide quand j’étais enfant que je n’osais pas y aller ! Ça m’a permis d’exploser littéralement. Je n’ai jamais été le chouchou que ce soit dans ma famille ou au sein de mon équipe de handball mais au théâtre, si. Le plus drôle est que je n’en étais même pas conscient. Et curieusement, cet amour et cette passion pour le théâtre m’ont fait pousser des ailes et m’ont permis de m’intéresser à mes études.

FDT : Quel métier rêviez-vous de faire à l’époque ?

AJ : Je ne peux pas dire que j’en rêvais mais à un moment j’ai pensé à faire du copywriting dans une boîte de com pour rester dans l’écriture et la créativité. Je n’aurais jamais pu supporter de travailler dans un bureau avec des horaires administratifs. Je savais qu’il fallait que je fasse un travail dans lequel je pouvais exprimer ma créativité. Sincèrement, j’étais tellement obnubilé par le théâtre que je ne pensais qu’à ça. Toutefois, tout mon entourage me disait que les passions ne permettaient pas de faire vivre, du coup, j’ai quand même obtenu mon master parce que ça reste un bagage non négligeable et une garantie pour l’avenir. 

FDT : Quand avez-vous su que ça allait être le théâtre et pas autre chose ?

AJ : Dès le premier jour ! J’ai eu la chance d’être formé par Naoufel Azara, qui pour moi, est l’un des meilleurs formateurs, et qui m’a transmis sa passion pour le théâtre. Lors de ma deuxième année à El Teatro, Moez Gdir m’a également offert l’opportunité de participer à la pièce « L’isoloir » et me suis retrouvé avec des acteurs comme Abdelhamid Bouchnak, Hela Ayed, Yasmine Dimassi…qui avaient 7 ou 8 ans d’expérience, à faire une trentaine de représentations à guichets fermés ! Ça vous fait grandir d’un coup et aimer encore plus ce que vous êtes en train de faire. Mais au bout d’un moment, on stagne au théâtre et c’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à penser à la manière d’évoluer. 

FDT : Et le déclic alors ?

AJ : Je savais que je n’allais rien faire avec mon master. D’ailleurs, j’ai travaillé avec un ami pendant 6 mois et j’ai arrêté net car je ne m’y épanouissais pas ! Et un jour, en écoutant la chanson de Christophe Maé « Il est où le bonheur? », ça a été comme une évidence pour moi : oui, c’est quoi le bonheur et comment le définir ? C’était le sujet que je voulais aborder, développer, partager avec les gens. Et c’est de là qu’est née l’idée principale de ma pièce. J’ai alors décidé de participer à L’Avant-Première des Arts de la Scène où des grosses pointures du théâtre allaient également présenter leurs pièces et je n’oublierai jamais la réaction de Taoufik Jebali à la fin de ma représentation : il était en larmes puis est monté sur scène pour me serrer contre lui. « C’était sincère », voilà ce qu’il m’avait dit. Une phrase sur laquelle j’ai bâti toute ma carrière. 

FDT : Et c’est ce qui vous a donné la force de continuer à vivre votre rêve 

AJ : Exactement ! Ça m’a donné de la force et de la satisfaction. Je savais que j’étais sur la bonne voie. Vous savez, j’étais tellement bien dans ce que je faisais et j’étais tellement passionné que quand on me payait, je ne comprenais pas pourquoi il fallait une compensation financière de ce j’offrais aux gens. Pour moi, c’était absurde d’être payé pour quelque chose qui me donnait autant de satisfaction et qui me faisait tellement de bien (rires)

Crédit photo : Bayrem Ben Mrad

FDT : Et comment avez-vous vécu les projets auxquels vous avez participé après cet événement ?

AJ : Avec beaucoup de contentement. Je me sentais grandi, plus mûr, encore plus motivé qu’avant. D’ailleurs, c’est dans cet état d’esprit que j’ai fait Dachra puis Nouba. Je ne pensais pas du tout à l’audimat, et on l’était tous. Toute l’équipe faisait son boulot avec passion. Il n’y avait pas de tête d’affiche, et même Abdelhamid (Bouchnak, ndlr) était presque un inconnu chez les réalisateurs. Du coup, on ne s’attendait absolument pas au succès qu’a eu Nouba ! Pourtant, quand il a commencé à être diffusé, il y avait d’autres feuilletons à succès qui passaient sur les autres chaines comme « Ouled Moufida », « Chouerreb » ou encore « El Maestro ».

FDT : Vous avez toujours fait partie du clan « Bouchnak ». Qu’est-ce qui vous plait en lui ?

AJ : Un passé commun, une folie commune (rires). On se sent proches l’un de l’autre. On a beaucoup rêvé ensemble, et on a rêvé de tout ce qui est en train de se passer actuellement. On a tellement vécu d’échecs que l’on ne peut pas se permettre de ne pas s’épauler dans les moments difficiles. Quand j’ai commencé à travailler avec lui sur Dachra, je me suis dit que je n’avais rien à perdre et que, au contraire, j’avais tout à y gagner. Et puis, on était un groupe de jeunes inconnus, on voulait réellement montrer de quoi on était capables.

FDT : Vous avez connu une ascension fulgurante surtout depuis votre rôle dans Nouba. Comment vivez-vous ce succès ?

AJ : C’est vrai que l’on prend conscience de son statut « d’acteur relativement connu » dans les endroits publics parce qu’on vous reconnaît. Mais à aucun moment je n’ai changé ma manière de vivre, mes habitudes ou mes fréquentations. Il m’est impossible de prendre la grosse tête, je garde les pieds sur terre parce que tout ce que je vis en ce moment peut disparaître en un claquement de doigts à cause de n’importe quel faux pas et j’en suis conscient. Mais ce que j’apprécie le plus c’est l’amour des gens, ça me donne encore plus d’énergie pour continuer dans le bon chemin. 

FDT : Vous avez joué à guichets fermés cet été. Comment expliquez-vous le succès de Harba ?

AJ : Sincèrement, j’ai fait un théâtre de niche pour une cible bien déterminée, donc j’appréhendais la réaction du public et je ne m’attendais pas du tout à ce que ça ait autant de succès. Comment l’expliquer? Je pense que le sujet abordé dans Harba est universel surtout qu’il a été tunisifié. J’ai repris des scènes de vie et puis, tout compte fait, chacun de nous peut s’identifier dans l’un des personnages de la pièce. 

FDT : Quels sont vos projets futurs ?

AJ : J’ai une idée de projet mais je ne peux pas en dire plus pour le moment.