Comment obtient-on un César à 28 ans ? Cette question me taraudait l’esprit depuis le soir où je regardais la 40ème cérémonie de clôture des César en 2015 et durant laquelle le Tunisien Amine Bouhafa a obtenu le César de la meilleure musique de film. Le Tunisien Sofian El Fani a quant à lui reçu le prix de la meilleure photographie pour le même film et Nadia Ben Rachid a obtenu celui du meilleur montage. Au-delà de la fierté ressentie ce soir là, j’avais envie de comprendre comment trace-t-on une carrière internationale d’artiste lorsqu’on a démarré son apprentissage en Tunisie ? Comment pouvait-on enchaîner de si grands projets à un âge aussi jeune ? J’ai d’abord regardé le film deux fois. Puis, quelques années plus tard, j’ai profité d’un saut à Paris pour envoyer un whatsApp au jeune homme lui proposant ce portrait. Nous ne nous connaissions pas. Mais l’échange s’est fait très rapidement. J’ai proposé « Villiers » comme lieu de rendez-vous. J’ai appris un peu plus tard, que c’était dans ce quartier que l’artiste a démarré sa vie estudiantine et artistique à Paris.

Un piano à 3 ans

Autour d’un café en terrasse et à l’abri d’une journée pluvieuse, Amine me parle de son premier rapport au piano. « A 3 ans, je me suis retrouvé avec un piano en jouet offert par ma mère. Cette dernière a vite compris que j’avais des facilités à capter les rythmes, alors elle a engagé un jeune musicien pour venir pianoter avec moi à la maison. » Cet éveil musical servira de base avant que le jeune garçon n’intègre le conservatoire de musique à l’âge de 5 ans. Pour l’enfant, et durant ces années d’apprentissage, il n’y avait pas de différence entre l’école et les cours de musique. Le rituel s’est vite installé et le piano a vite fait partie du quotidien d’Amine Bouhafa qui le préférait d’ailleurs aux jeux des enfants dans le quartier.

Parler d’un don est le moins que l’on puisse dire lorsqu’il s’agit d’Amine Bouhafa. Au conservatoire, il est le plus jeune de sa classe et finit quasiment chaque année premier de sa promotion. Si bien, qu’au bout de six ans d’études, il se décide à passer le diplôme sans attendre de finir sa septième année. Le directeur, réticent au départ, finit par accepter de laisser le jeune garçon de 12 ans de passer son examen, qu’il réussit en se classant premier du conservatoire et parmi les 3 premiers de la République. 

Durant ses années d’études, le jeune homme se crée son rituel qui tourne autour de la musique et de la recherche musicale. « Il y avait la médiathèque Charles De Gaulle juste à côté du conservatoire et j’allais au collège Lénine puis au lycée pilote de Tunis qui étaient à deux pas de mon centre de gravitation. Je passais des heures à la médiathèque à écouter de la musique classique et à lire des bouquins. » Le diplôme de musique en poche, Amine se concentre sur la pratique de son instrument. D’ailleurs, il ne lui faudra pas beaucoup de temps pour démarrer sa carrière professionnelle. En totale maîtrise de son instrument, l’adolescent enchaîne les participations aux festivals et aux spectacles. Il joue auprès de grands noms alors qu’il n’a que 14 ou 15 ans. Ainsi, Hela Melki, Mohamed Jebali, Lotfi Bouchnak et d’autres font confiance à ce jeune surdoué qui les accompagnera d’abord dans leurs tournées et qui finira au bout d’un petit moment par leur proposer des arrangements musicaux. 

 

Orchestration et composition

« J’étais vraiment passionné par l’arrangement. Cela me fascinait à tel point que je passais mon temps à relever des compositions à l’oreille simple, à essayer de comprendre comment la partition marchait. Cela s’est fait petit à petit, au fur et à mesure que je côtoyais des artistes expérimentés, que je pénétrais dans les studios d’enregistrement. » m’explique Amine. 

A 16 ans, Amine arrange le tube de Hela Melki « Nghir Alik ». Le succès est au rendez-vous et les propositions fusent. « De nombreux artistes tunisiens m’ont fait confiance et je leur dois ce soutien infaillible. Tous voyaient en moi ce petit qui pouvait rajouter quelque chose à leur musique. Lotfi Bouchnak pour ne citer que lui m’a confié son spectacle à Carthage à monter alors que je n’avais que 20 ans. Ces expériences m’ont beaucoup forgé humainement et artistiquement. » me confie l’artiste césarisé.

Amine Bouhafa n’était pas doué qu’en musique. C’était aussi un jeune lycéen assidu et sérieux. Durant l’année scolaire, il se consacre à son piano, aux enregistrements en studio et aux cours. L’été, ce sont les spectacles et autres festivals mais aussi les master class qu’il suit en France à travers l’Institut Français de Coopération. « J’étudiais avec les plus grands pianistes et concertistes internationaux, je me focalisais sur l’orchestration et la direction artistique et avec ces formations je sentais déjà que je commençais à toucher un niveau international. ».

Les études d’abord

Ainsi, après avoir passé l’examen du baccalauréat, qu’il obtient avec la mention « Excellent », Amine Bouhafa obtient une bourse d’études pour aller suivre des études en prépa à Paris. « C’était la condition pour que je puisse après m’inscrire au conservatoire à Paris. » 

Le hasard a fait que le conservatoire et l’école soient dans le même quartier. Cependant, le rythme était si dur et élitiste qu’il a été impossible à Amine de faire de la musique à côté. « Alors pendant deux années, je me suis consacré à mes études de prépa. J’ai enchaîné avec une école d’ingénieur. Et ce n’est qu’après que j’ai repris la musique. J’ai aussi repris contact avec mon réseau musical et relancé ma carrière professionnelle, notamment celle égyptienne, que j’avais commencé quelques années plus tôt suite à une belle rencontre avec le réalisateur Adel Adib. »

Durant des années, Amine Bouhafa oscille entre son travail d’ingénieur et de consultant au sein d’une grande multinationale et sa passion. Il finit par quitter la boîte au bout de 4 années de services pour se consacrer finalement pleinement à sa musique. Une expérience qu’il ne regrette aucunement. « Cela m’a permis d’agrandir mon carnet d’adresse, de stabiliser ma vie à Paris, et d’avoir une base sur laquelle me lancer. En quittant ce cabinet, j’avais déjà 12 projets en poche entre documentaires et court-métrages. »  

La carrière du jeune prodige se façonne petit à petit et son chemin de musicien compositeur international se profile de jour en jour. Amine Bouhafa ne s’arrête pas de travailler. Ses collaborations avec des artistes tels que Lotfi Bouchnaq ne cesseront pas. Avec lui, il ira à Baalbak, à Youm Eddine, à Carthage, etc. 

Musique et cinéma

« La musique du film et du cinéma est venue par pur hasard, mais assez jeune. Un jour, je prenais un café avec un chanteur de blues avec qui je tournais à l’époque, et le réalisateur Anis Lassoued est venu nous rejoindre. Il cherchait quelqu’un pour la musique de son film. Je n’ai pas hésité une seconde et me suis proposé pour assurer ce service. C’était un vrai défi pour moi et un risque que le réalisateur a accepté de prendre. » Voilà comment une rencontre fortuite fait basculer le destin professionnel d’un artiste doué. 

Sissako m’a fait confiance pour travailler ce projet. Chaque moment passé avec lui était incroyable. Il ne m’a jamais rien dicté mais toutes nos discussions tournaient autour d’anecdotes pour me passer des messages. 

Mais concrètement, comment passe-t-on de musicien à musicien de cinéma ? Amine Bouhafa est catégorique : « Il faut être passionné de cinéma avant d’aimer la musique. Il faut savoir mettre son ego de compositeur de côté avant de travailler sur un projet visuel. C’est un travail de broderie. Il faut accompagner le film, rajouter une couche, faire vibrer l’image, donner une profondeur de champ à telle séquence ou accompagner tel personnage, être capable de jouer sur le temps, le titiller ou le compresser et donc être passionné et bien sûr, connaitre le cinéma et son histoire. » 

D’ailleurs, la passion du jeune homme démarre avec la musique du cinéma hollywoodien qui l’impressionne et l’inspire. Là où nous autres jeunes voyons uniquement un produit fini, beau et émouvant, 

« Timbuktu »

« Timbuktu » sera le 9ème film sur lequel le jeune homme collabore Entre temps, il n’avait signé que des courts-métrages ou des docs et quelques séries égyptiennes. 

Le hasard faisant bien les choses, Amine Bouhafa rencontre Abderrahman Sissako, répondant à l’invitation de la monteuse de ce dernier. « En entrant dans la salle de montage, je tombe sur la première scène du film « Timbuktu ». Il y avait un grand panneau et un plan large avec une rivière et les deux personnages- le pêcheur et l’éleveur de vaches- dont les deux destins bifurquent. Une séquence longue, poétique et d’une humilité incroyable. Sissako m’a fait confiance pour travailler ce projet. Chaque moment passé avec lui était incroyable. Il ne m’a jamais rien dicté mais toutes nos discussions tournaient autour d’anecdotes pour me passer des messages. »  Bouhafa se souvient avec affection de la scène finale pour laquelle toutes ses premières propositions de musiques ont été refusées par Sissako. 

« J’ai fini par aller le voir et demander ce qui n’allait pas. Il m’a juste répondu par une phrase de Dostoïevski : Aucune science ne vaut les larmes d’un enfant. Je n’en étais que plus paumé. Puis réflexion faite, j’ai fini par proposer une musique qui commence avec plusieurs instruments et qui s’efface en decrescendo, un élément disparaissant après l’autre, jusqu’à garder les larmes et la respiration de l’enfant qui court dans le désert de cette scène finale. » 

S’il y a forcément un avant et un après « le César », il n’y a pas forcément plus de travail, mais il y a une valeur ajoutée et une crédibilité qui confortent le jeune homme dans sa position d’artiste international. Amine Bouhafa signe aussi de grands projets occidentaux comme la grande série actuelle de France 2 « Histoire d’une nation ». « Je pense que c’est ma culture qui m’a donné la chance de pouvoir faire cela. Aujourd’hui, je peux faire la musique d’un film sur Oum Kalthoum réalisé par une irano-américaine, tout en lui apportant un son moderne minimaliste occidental avec une touche arabe. »

Depuis quelques années, Amine Bouhafa enchaîne les projets et les master-class –dont celui des JCC- Le jeune homme répond présent dès qu’il s’agit d’un projet lié à la Tunisie. Sa mère insiste…et lui aussi. Pas toujours évident surtout lorsque ce dernier m’avoue être bouqué sur des projets jusqu’à fin 2019. Un sacré destin diriez-vous ? Incontestablement ! D’ailleurs, on parie sur un Oscar dans les prochaines années ?