Homme du mois : Ali Louati

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«Ritek ma nâaraf win»…Vous connaissez cette ritournelle…
Une poignée de notes joyeuses qui est dans toutes les mémoires.
Un point d’interrogation qui sautille de strophe en strophe et répète curieux « Je ne sais où je t’ai vue ? »
Phrase que toutes les jeunes filles ont entendues au moins une fois dans leur vie.
Vous connaissez la chanson bien sur, interprétée par Lotfi Bouchnak, sur une musique de Anouar Braham. Mais peut être moins l’auteur de ces phrases où les quartiers populaires de la capitale sont égrenés dans un vocabulaire délicieusement moderne. L’auteur est si Ali Louati.

Faire le tour en quelques minutes d’un personnage que vous chérissez, admirez et côtoyez est autrement plus difficile que de se pencher sur un livre d’histoire.
Alors si vous êtes noctambules et si vos pas vous mènent du côté d’El Manar, venez dans ce petit café tout en vitres, et montez au premier étage. Au milieu d’un doux orchestre de narguilés vous retrouverez si Ali entouré de son cercle de fidèles amis.
Certains soirs il y règne une furieuse ambiance de Taht essour.
Chants, accords de oud et discussions passionnées s’emmêlent. Qu’ils soient médecins, dentistes,  avocats ou artistes, leur point commun est l’amour de la culture sous toutes ses formes.

..Un  regard franc, droit et intelligent.
Des narines puissantes.
Un collier de barbe.
Un sourire enjôleur.
Une voix au timbre clair.
Des mains expressives qui tiennent un cigare mais qui ont travaillé toute une vie avec la plume ou les pinceaux.
Un costume toujours élégamment décontracté.
Un rien de Sean Connery…

Si Ali trône à sa place favorite, bien au milieu, et nous sommes en général suspendus à ses lèvres. Les histoires qu’il nous raconte sont toujours savoureuses, authentiques et passionnantes. Et surtout éducatives.
Ali Louati  est un conteur-né.
Il peut vous parler de physique quantique, d’Arthur Rimbaud, de St John Perse qu’il a traduit en arabe, ou de Ibn Khaldoun. De Flaubert ou de Don Quichotte. D’Ava Gardner ou de Om Kalthoum. L’Histoire andalouse, pas plus que celle des rois de France ou de la Grèce Antique, n’ont pas de secret à ses yeux.
Je dirais qu’il a une réelle vision mathématique de l’univers et de l’espace. Et du temps. Parfois, se sont des envolées de malouf qui égaillent la soirée et là, c’est une joie enfantine qui brille dans ses yeux.
La bonhommie et l’humanité de cet homme n’ont d’égales que sa mémoire prodigieuse et sa profonde érudition. Érudition qu’il a le don de mettre à la portée de tous et donc celui de se mettre avec modestie au niveau de l’interlocuteur.

A l’origine…Tunis l’enchanteresse 
Ali Louati est né à Tunis un 23 juillet 1947. Et si « Ritek ma nâaref win » est si réussie, c’est que Ali est amoureux de sa ville, de son pays, de ses traditions et de ses origines. Si je pouvais le définir en un seul mot, je dirais : curieux.
Curieux de tout et avide de tout découvrir.
Pour preuve, le brillant lycéen qu’il est ne tient pas en place. Et au lieu d’user ses pantalons sur les bancs de la prestigieuse institution où il poursuit ses études-à savoir le collège Sadiki- il fait l’école buissonnière l’année de sa terminale.
Il  fréquente cafés, théâtres et salles de cinémas.
Ce qui ne l’empêchera pas d’obtenir son bac lettres classiques les doigts dans le nez avec la mention très bien et le prix spécial du président de la république.
C’est d’ailleurs au lycée qu’il écrira sa première pièce.

Il rejoint ensuite la faculté de droit et des sciences économiques et politiques de Tunis, où il obtient en 1973 une licence en droit privé.
Étudiant, il prend part au mouvement prônant le renouveau des arts et des lettres dans les années 70.  Et en parallèle, il continue d’écrire des pièces de théâtre, publie des poèmes, traduit Edgar Allen Poe…

L’art de n’aimer que l’art
Sa carrière intellectuelle sera aussi riche que variée.
Dès la fin de ses études il est chargé par Mahmoud Messadi, alors ministre de la culture, de diriger le service d’arts. Il est conseiller auprès du ministère de la culture.
Il dirigera également le Centre d’Arts Vivants de la Ville de Tunis, sera directeur du festival de Carthage et du festival de Hammamet. On lui doit la venue chez nous de Léo Ferré, d’Art Blakey ou Catherine Lara, entre autres grands noms.
La qualité. Toujours.
Il fonde et dirige la maison des Arts du Belvédère dans les années 90, et sera aussi nommé directeur du centre des musiques arabes et méditerranéennes, crée en 1991 au palais du baron d’erlanger à Sidi bou Said, la fameuse Ennejma ezzahra.
Paradoxalement, mais pas tellement, Ali Louati s’occupera avec passion des arts et des lettres mais refusera toujours de faire de la politique, que ce soit dans les années 80/90 que de nos jours.
Dans ses biographies, Ali Louati est tour à tour décrit comme historien ou critique d’art, traducteur, écrivain, peintre, poète, scénariste.
Il est tout cela.
Ali Louati aime la vie, l’art et toutes ses manifestations. Il faut le lire et suivre ses choix pour le comprendre un peu et voir l’énorme culture derrière la simplicité.

Pourquoi St John Perse ? Pourquoi Heracles ?

Pour affirmer dans la modernité ce qu’il puise dans la tradition me semble-t-il. Et affirmer l’origine et la continuité des choses.

Il dit lui-même :

« J’écris avec la plume du poète et je regarde avec l’œil du peintre « .
Et comme tout poète, il aime les mots et aime jouer avec leur sens et leur sonorité que ce soit en arabe ou en français.
Ali Louati publie son premier poème al-Udissa al-jadida (La nouvelle Odyssée) dans la revue Al Fikr en mars 1966.
En 1985 paraît son premier recueil de poèmes, (Chronique du puits abandonné), suivi par Parousie d’eaux en 1993.
Entre 1975 et 1985, il publie, dans des revues tunisiennes, des traductions des oeuvres de Saint-John Perse qu’il éditera ensuite en un seul ouvrage, qui fait référence en la matière.
Ali Louati écrira aussi quelques courts métrages pour le cinéma, et surtout pour le théâtre. Al-Moutachaâbitoun (Les Parvenus) en 2005, Min ‘ajli Béatrice (Pour Béatrice) en 2007 et Sawwah al-‘ishq (Le Pèlerin d’amour) entièrement écrit en dialecte tunisien, en 2009.

Les feuilletons qui ont marqué toute une génération
En 1995 toute la Tunisie vit au rythme des aventures de si Chedly, de sa famille et de ses amis. Intellectuels ou petit peuple, même les plus francophiles lâchent France 2 pour ne pas rater un épisode du feuilleton Él Khottab Àl Bab, qui a ouvert la voie à une nouvelle génération de fictions télévisées, puisant dans les sources de notre histoire et de nos traditions. Populaires sans être populeux ni racoleurs, documentés, vivants, il écrira également : « Îchqa wa Hkayet », « Mnamet Aroussia », « Gamret Sidi Mahrous », « Awdet el miniar» ou encore « Kamanjet Selléma »
Tous ces titres évoquent une tunisianité profonde et unique.
Ils représentent pour les feuilletons ce que serait un Ali Riahi pour la musique.
En 16 ans et 130 heures de télévision, Ali Louati a su saisir et capter l’âme et les ambiances tunisiennes.

Les mots oui, mais la peinture aussi !
L’autre facette, l’autre passion de Ali Louati est la peinture.
L’artiste a une peinture gaie, tendre, fraîche, colorée, un brin impressionniste.
Et ce n’est pas pour nous déplaire.
Portraits, paysages, nature ou nus, il tire peut être une partie de son inspiration du petit village accroché à flan de colline et surplombant une superbe plage où il aime se ressourcer, en compagnie de sa moitié, la chère Lé Saïda, de ses enfants et de ses petits-enfants. Car Ali Louati, sachez-le, cultive comme Hugo l’art d’être grand-père, et il a toujours cherché à transmette sa flamme.
Son travail en tant que critique et historien d’art est inégalé chez nous et unanimement respecté. Il ne cautionne pas la médiocrité et n’écrit jamais sur un travail qu’il n’apprécie pas.
Sur une période de près de trente ans, en Tunisie et à l’étranger, il a animé et organisé de nombreuses expositions artistiques.
Il fut l’instigateur entre autres de la participation tunisienne aux Biennales de CHARJAH.
Son nom fait référence dans le monde arabe pour la peinture. Son ouvrage-L’Aventure de l’art moderne en Tunisie-est un manifeste complet sur l’art moderne tunisien, depuis son apparition à la fin du xixe siècle.
Il a par ailleurs écrit de nombreuses monographies consacrées à plusieurs artistes tunisiens et arabes, tels que Ahmed Hajeri ou Aly Ben Salem.
Je ne peux terminer sans citer l’écrivain avec son Heracles, écrit en arabe et en français, qui est une présentation romanesque du héros de la mythologie grecque, Hercule.
Et son traité, « Musiques de Tunisie », aboutissement de plusieurs années de recherches, et qui s’attache à montrer, à travers nos métissages, l’âme de la musique tunisienne.
Conservateur et moderne, les 2 pieds dans le présent, Ali Louati cherche par sa plume à laisser une empreinte typiquement tunisienne, qui témoigne de notre longue et riche route sur le chemin des arts.
Un ancrage dans un islam éclairé et une fierté des racines qui refuse toute mainmise orientale ou occidentale.
Et une ouverture sur le monde, aidée en cela par son parfait maniement des 2 langues, arabe et française et par sa maîtrise des technologies modernes.
Je ne peux que lui souhaiter de longues, très longues années de création pour notre plaisir à tous.

Texte: Amel Parriaux