Hkayat Tounsiya, le nouveau magazine de Sami Fehri: quelle place pour l’expertise?

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« Ca se discute » est une émission française présentée de 1994 à 2009 par Jean Luc Delarue avec pour principe, le témoignage et le partage d’expériences sur un sujet de société précis. Des psychologues sont présents pour analyser, expliquer et résoudre certains problèmes.

Ca se discute Vs Hkayat Tounsiya

22 ans plus tard, nous retrouvons le même concept, le même décor et le même conducteur sur l’une de nos télévisions nationales. El Hiwar Ettounsi vient de diffuser hier le premier épisode de son nouveau magazine « Hkayat Tounsia ». Présenté par Sami Fehri, cette nouvelle émission en prime time du lundi réunit : témoins, avocat, psychanalyste et psychiatre. Sujet du jour : être sous l’emprise d’un pervers narcissique.

Sami Fehri déguisé en Jean Luc Delarue arbore le même style vestimentaire et la même posture. Costume noir, chemise blanche et sans cravate. Côté présentation, le même ton est donné : direct, neutre, peut être un tantinet moins chaleureux que celui de Delarue. Sur le plateau, la charte graphique est semblable également : lignes épurées, couleurs primaires.  Nous sommes dans un « Ca se discute » tunisifié.

Le choix du sujet n’est pas anodin. Il fallait à Fehri une thématique qui puisse à la fois attirer le public, qui leur soit familier et qui puisse attiser leur curiosité. Le Pervers Narcissique : un mot technique qui paraît compliqué et pourtant beaucoup de personnes ont en côtoyé un. Le pervers narcissique peut être le conjoint, l’amant, l’ami ou même le parent (père ou mère). C’est sur quoi a misé Sami en invitant au témoignage entre autres une femme dont la mère est PN. Mettre des visages sur un mot. Définir un vice, une pathologie. Se rassurer en se disant que finalement, la faute est celle de cette personne toxique. Bingo ! L’émission attire du public et le lendemain on en parle sur les réseaux sociaux et dans les différents médias. Et elle ne fait pas l’unanimité!

 

"Hkeyet Tounsiya" de Jean Luc El Fehri est excellent ! Il arrive à faire parler des femmes du plus intime, morbide,…

Gepostet von Amel Djait am Montag, 28. November 2016

 

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A quoi bon?

Si le principe tient la route : parler et témoigner d’un problème sociétal, certaines choses ne suivent pas dans cette version tunisienne. En regardant les premières minutes de l’émission, on se demande pourquoi deux témoins portent une perruque, avec en plus pour l’une un nom d’emprunt, alors que tout le visage est découvert ? Sont-elles supposées témoigner anonymement ainsi ? Pourquoi ne portent-elles pas de grosses lunettes noires comme dans…tiens « Ça se discute » ?  Passé cette petite remarque et en se concentrant plus sur le contenu de l’émission, il nous paraît clair que si l’on n’est pas dans le voyeurisme à la «Si Ala », nous n’en sommes pas loin. A la différence près, que c’est fait plus subtilement. Que c’est mieux étudié pour attirer un nombre plus grand de téléspectateurs, voire une cible plus « éduquée ». Ici, Sami Fehri mise plus sur des moments clés, comme lorsqu’il pose la question de but en blanc à son témoin : « Est-ce que tu aimes ta mère ? » en laissant quelques secondes de silence, le doute, puis la réponse choc de la jeune femme : « Non ! ».

Au-delà des témoignages, les réponses des experts restent floues et superficielles, au point même que les répliques de Sami Fehri se confondent avec celles du psychanalyste et du psychiatre. A quoi ces « histoires tunisiennes » nous avancent-elles ? Peut-être à connaître les expériences de nos concitoyens, à se dire que nous ne sommes pas les seuls à vivre « ce calvaire », mais surement pas à trouver la ligne de conduite à adopter, ni les bonnes solutions à explorer. Peut-être que si l’intervention des experts était moins timide, il y aurait vraiment du bon à tirer de cette émission. Le concept-bien que copié- est intéressant, les témoignages sont touchants, le sujet est bien choisi. Reste à dépasser le mode « déballage » et penser à ce que le téléspectateur peut apprendre par le biais de ce genre d’émissions. Reste aussi à prendre plus au sérieux, le vécu et la détresse des invités.

A suivre? Certes, pour voir si cette émission ira vers le genre « magazine de société » classique avec des sujets qui touchent le grand public et des interventions d’experts plus profonds, des débats et des échanges qui font avancer la société ou plutôt vers le genre « Andi Ma Nkollek » avec un animateur qui se prend pour un expert et qui se permet de juger les témoins « victimes ». Seules les prochaines émissions nous le diront!