Dans la rue, dans les transports en commun, sur les lieux de travail ou même au sein des établissements scolaires, le harcèlement sexuel est un fléau dont souffrent au quotidien des milliers de Tunisiennes. Cela, malgré la protection juridique prévue depuis 2004, dans l’article 226 ter du code pénal, qui définit le harcèlement sexuel comme un délit consistant en «toute persistance dans la gêne d’autrui par la répétition d’actes ou de paroles ou de gestes susceptibles de porter atteinte à sa dignité ou d’affecter sa pudeur, et ce, dans le but de l’amener à se soumettre à ses propres désirs sexuels ou aux désirs sexuels d’autrui, ou en exerçant sur lui des pressions de nature à affaiblir sa volonté de résister à ses désirs». Le harcèlement sexuel est «puni d’un an d’emprisonnement et d’une amende de trois mille dinars. Une peine portée au double si la victime est un enfant ou une personne particulièrement exposée, souffrant d’une carence mentale ou physique qui l’empêcherait de résister à l’auteur du harcèlement.»

Quelques femmes commencent à en parler ou à porter plainte contre les auteurs du délit mais il est toujours difficile de prouver qu’il y a bien eu harcèlement puisque contrairement au viol, il n’y pas de traces tangibles. Malheureusement, dans la majorité des cas, la victime préfère rester discrète, souvent sous la pression sociale et par pudeur et garde le silence.

C’est pour briser ce silence qu’interviennent régulièrement la société civile et les organismes de lutte pour les droits de la femme avec des campagnes d’informations et des actions de sensibilisation pour inciter les victimes à dénoncer les agresseurs et à porter plainte contre eux. Une coalition s’est d’ailleurs formée en ce sens pour les droits sexuels et corporels et ce, dans le cadre du projet « Un jour, un combat » chapeautée par l’association tunisienne des femmes démocrates en partenariat avec ATL MST SIDA, CHOUF minorities, Mawjoudin We exist, groupe Tawhida Ben Cheikh, Waaï.

Portrait type du harceleur

Sur le plan psychologique

Un inhibé profond qui profite de sa position « hiérarchique » de mâle pour se donner l’impression d’une puissance sexuelle ou un pervers qui se plaît à humilier sa victime.
Généralement, les harceleurs sexuels ont une mauvaise image d’eux-mêmes et contrairement à ce que l’on croit, maîtrisent parfaitement leurs pulsions. Le sexe n’est en fait qu’un prétexte à montrer qu’ils peuvent dominer et humilier les femmes.
Dans notre société, les sujets touchant à la vie sexuelle ne sont pas abordées en famille et demeurent tabous par conséquent, la perception par l’homme de son propre corps et de ses besoins est souvent mal comprise et la femme peut alors ne représenter qu’un objet source de plaisir.

Sur le plan socio-économique

L’inaccessibilité économique au mariage (doublée de l’interdiction religieuse des relations sexuelles avant le mariage) est un des motifs les plus mis en avant pour expliquer ce comportement sexuel asocial qui consiste à exploiter la première occasion qui se présente pour assouvir sa faim sexuelle. Mais il se trouve que dans la plupart des cas, le harceleur « confirmé », «ne renonce pas à ce genre de comportement même après le mariage, car le harcèlement n’est pas une manière de satisfaire un besoin sexuel physique mais pour assouvir un désir de dominance pathologique», selon les déclarations de Dr. Imed Regaïeg, à nos confrères.

Harcèlement sexuel: à l’arrêt du bus, elles nous parlent d’un « quotidien ordinaire »

Dans le meilleur des cas, c’est un sifflement ou une phrase rigolote. Au pire, ce sont des attouchements, voir des tentatives d’agression ou de viol. Le harcèlement dans les transports publics est le quotidien de nombreuses femmes (parfois de certains hommes aussi). Résignées ? Pour la plupart, il n’y a aucune issue à cet enfer vécu tous les jours dans les métros, bus, et autres TGM et transports collectifs. Pourtant pas plus tard que le 4 septembre dernier, l’ancien ministre des Transports, Mahmoud Ben Romdhane, avait annoncé le lancement d’une grande campagne de sensibilisation contre le harcèlement sexuel dans les transports publics en Tunisie. En attendant le démarrage de cette campagne et en attendant les résultats concrets, les victimes continuent de se faire harceler en toute impunité (Campagne lancée par le CREDIF et la TRANSTU le 20 septembre 2017).

Mais ce n’est pas faute d’avoir un texte de loi qui condamne et punit ce genre d’actes. L’article 226 du code pénal stipule que : « Est puni d’un an d’emprisonnement et d’une amende de trois mille dinars, celui qui commet le harcèlement sexuel. » Car « Est considéré comme harcèlement sexuel toute persistance dans la gêne d’autrui par la répétition d’actes ou de paroles ou de gestes susceptibles de porter atteinte à sa dignité ou d’affecter sa pudeur, et ce, dans le but de l’amener à se soumettre à ses propres désirs sexuels ou aux désirs sexuels d’autrui, ou en exerçant sur lui des pressions de nature à affaiblir sa volonté de résister à ses désirs. » toujours selon le même article de loi qui définit clairement le harcèlement sexuel.

Au centre ville, les langues se délient

Une loi pas vraiment appliquée à en croire les témoignages recueillis dans les arrêts de bus et les gares de métros à Tunis. Ce jour là, je me gare non loin du ministère de l’Intérieur et marche le long de l’avenue Habib Bourguiba, direction la gare du TGM (Train Tunis Goulette Marsa). Je me fais bien sûr accoster à maintes reprises dans la rue. Comme d’habitude lorsque je me hasarde à marcher seule dans les rues tunisiennes. Entre les sifflements, les psssst, les regards vicieux et les gros mots dits à voix basse, je hâte le pas. Dans la gare, j’approche deux jeunes filles en train de discuter en attendant le train. L’une d’elles, Manel Ben Said, est ouvrière dans un atelier de confection au Kram. Elle prend tous les jours le TGM, « Et c’est tous les jours le même scénario : gestes déplacés, regards soutenus et pervers. Cela c’est le modèle classique. » Me confie la jeune femme. « Les hommes adoptent souvent ce que l’on a fini par appeler « la position de la banane », le bassin cambré en avant, histoire de mieux se frotter à nous, continue de détailler Manel. J’ai fini par trimballer avec moi une grosse aiguille. Et je ne vous cache pas qu’il m’est arrivé de l’utiliser. Et là, ils font moins les malins. »

Mais si Manel n’hésite pas à se défendre toute seule, beaucoup de femmes restent silencieuses face à des pervers frotteurs. Jamila est étudiante et prend le métro tous les jours pour aller à la faculté. « Qu’est ce que je peux faire ? déplore-elle, je ne peux que subir mon maudit sort. J’aimerais pouvoir utiliser un autre moyen de transport. Mais je n’ai pas le choix. Alors, j’ai quelques moyens pour éviter de subir le harcèlement au quotidien. Par exemple, je ne prends jamais le bus lorsqu’il est plein à craquer. C’est du pain béni pour les harceleurs. Quitte à arriver en retard, je prends le suivant. J’essaie de me trouver rapidement une chaise, qui soit près d’une dame ou d’un enfant de préférence. En gros, je me construis un bouclier humain. » Car Jamila avoue avoir subi par le passé, les pires agressions verbales et physiques. « On a même osé frotter mes seins et toucher mes fesses, au vu et au su de tout le monde et de tous les hommes surtout. Aucun n’a réagi. J’ai hurlé. L’homme en question s’est défendu en me traitant de folle et en descendant du train, m’a traité de salope devant tout le monde. Depuis, j’avoue, je laisse couler. Au moins, cela se passe en toute discrétion. »

Le silence des transports en commun

Des Jamila, il y en a beaucoup. Et quasiment toutes les femmes à qui j’ai posé la question, n’ont jamais porté plainte, n’ont jamais répondu à leur agresseur et n’ont jamais parlé de ce genre d’incidents à leur entourage proche, mari ou père et mère. La peur, la honte, voir l’impunité, sont les arguments avancés par celles-ci quand je leur demande la cause de cette inaction. Sonia, a été agressée dans le bus (car safra), un soir où elle rentrait chez elle en fin de journée. « Il devait être 19h, l’homme en question m’a collée de manière gênante et il commençait à balader ses mains d’abord timidement. Il sentait l’alcool, avait le regard pervers. J’ai eu très peur car j’étais presque seule dans le bus. Il n’y avait qu’une femme âgée et son petit-fils loin devant. J’ai fini par crier en appelant le chauffeur et lui ai demandé de s’arrêter pour que je puisse descendre. En quittant le bus, j’ai croisé un policier non loin de l’arrêt. Je lui ai tout raconté. Le plus rigolo (ou triste) dans l’histoire, c’est que l’homme est descendu juste derrière moi, mais le policier m’a conseillé de vite rentrer chez moi, de mieux m’habiller (j’étais en pantalon et pull en col V) et d’oublier cette histoire, car de toute façon, je n’avais aucune preuve, aucun témoin, sur ce que je venais d’avancer. »

A qui s’adresser?

Faute de preuves, les policiers refusent d’être mêlés à ce genre d’incidents. C’est ce que m’explique cet agent croisé au centre ville : « On ne peut pas agir de manière automatique à une femme qui vient se plaindre de harcèlement dans les transports publics. Et puis souvent, la personne désignée n’est pas dans les parages. Il faut faire une déposition dans les règles de l’art, dans un commissariat, donner la description de l’accusé, détailler ce qui s’est passé, être accompagné d’un témoin si possible. Généralement, les victimes ne vont pas jusqu’au bout et ne suivent pas la procédure classique. »

Difficile effectivement d’aller au commissariat pour raconter des actes devenus presqu’habituels pour certaines, car selon Meriem, rencontrée à la gare du métro, au Passage, « La plupart de ces hommes ne vont jamais bien loin. Ce sont des lâches. Ils ont peur des réactions des gens et dès que le ton monte un peu, que tu les humilies en public, ils se rétractent et te lâchent : mais qu’est-ce que je t’ai fait moi ? Rien du tout. Croyez-moi, ils n’iront jamais plus loin

Pourtant, ce genre d’agressions verbales, c’est déjà aller bien loin dans le non respect de la dignité d’autrui. Durant ma journée dans les gares, j’ai essayé de convaincre ces dames d’aller quand même porter plainte. En discutant avec elles, j’ai expliqué qu’à force de demander que les choses changent, les choses finiront par changer. Et puis j’ai expliqué, qu’il y avait les associations qu’on pouvait contacter pour en parler, telles qu’Amena ou Chouf. Car il est vrai qu’aujourd’hui, pour que la loi soit réellement appliquée, il faut que la pression médiatique et civile soit forte. Il faut dénoncer ces agressions qui ne font que s’amplifier de jour en jour et qui, pour beaucoup, ont dépassé le stade de la « dragouille » gentille.

D’ailleurs, pour en donner l’exemple, je dénonce publiquement, ces agents de sécurité qui m’ont sifflé de manière lâche, cachés derrière la portière ouverte de leur bus de fonction, alors que je me dirigeais vers le parking du ministère pour récupérer ma voiture. Une chose est sure, ensemble, nous pouvons changer les choses.

Harcèlement sexuel en milieu scolaire

Au mois d’avril 2015, la protection de l’enfance relevant du ministère de la Femme, de la famille et de l’enfance, a révélé dans son rapport annuel sur l’enfance que 6096 alertes ont été reçues par les délégués de la protection de l’enfance en 2014 et qu’elles concernaient 5967 enfants dont 49,2% de filles et 50,8% garçons. Une moyenne de 19 cas par jour. Ce même rapport précise également 331 signalements pour exploitation sexuelle, dont 52% sont des cas de harcèlement sexuel et 35% de rapports sexuels avec des enfants.

Citons un cas parmi tant d’autres encore trop nombreux : fin février 2016, au lycée Abou el Kacem Chebbi de Gabès, une quinzaine de jeunes lycéennes, subissant depuis le début de la rentrée scolaire les attouchements de leur enseignant ont décidé de briser le silence et grâce au soutien de leurs camarades et de la direction de l’établissement, le professeur a été suspendu de ses fonctions et la procédure judiciaire est en cours.

Dans toutes les régions et depuis quelques années les dénonciations augmentent mais les conséquences pénales restent pour le moins inefficaces et garder le silence reste le comportement majoritaire. Il faut savoir que les jeunes victimes d’attouchements sexuels développent des sentiments de honte et de de culpabilité et c’est ce qui les conduit dans la plupart des cas à garder le silence. A cela se rajoute le renfermement sur soi, l’anxiété et un fort sentiment d’insécurité qui induisent des troubles du sommeil et des cauchemars. On observe également chez ces victimes, un état dépressif qui se manifeste par une tristesse prolongée et une chute des résultats scolaires ainsi qu’une baisse d’énergie ou de concentration. Cela, sans parler des conséquences à long terme sur la personnalité et les troubles qui peuvent en résulter : déviances sexuelles (homosexualité, pédophilie, …), vie sexuelle perturbée et dans certains cas extrêmes: prostitution.

Des campagnes répétées de sensibilisation au sein des établissements scolaires sont nécessaires pour déculpabiliser les victimes et briser la loi du silence.

Harcèlement sexuel au travail

Les femmes victimes de harcèlement sexuel au travail portent très rarement plainte. Garder le silence par peur de perdre son emploi ou de se retrouver accusée de comportement aguicheur ou d’être habillée ou maquillée de façon provocante, c’est le lot de la plupart. De victimes, elles passent directement au stade de traînées et par conséquent gestes déplacés, voire obscènes ou propos – « compliments » grossiers semblent alors être justifiés aux yeux de la société.

Alia, 29 ans, travaille depuis 1 an dans une société d’import-export. « Il y a 4 mois, mon patron m’a fait un compliment sur la robe que je portais et cela m’a un peu gênée car je suis d’un naturel plutôt timide. Quelques jours après, il m’a regardée droit dans les yeux en disant que leur couleur était magnifique. Et puis, cela a concerné mon teint tout en profitant pour me caresser la joue. Tous ces gestes avaient l’air naturels et innocents. Je m’en voulais même d’y voir matière à équivoque…Et, puis, un jour j’ai fait une erreur de facturation avec un client. Mon patron m’a convoquée et furieux, m’a signifié en hurlant que j’étais incompétente et qu’il allait me mettre à la porte. Le lendemain, il me convoque à nouveau dans son bureau en me disant qu’il me pardonnait. Deux mois après cet incident, malheureusement, je fais encore une erreur et là encore, il menace de me renvoyer, à moins que… et il me touche les fesses. Je me suis enfuie. Le lendemain, au téléphone, il présente des excuses et me demande de reprendre mon poste en me garantissant que cela ne se reproduira plus jamais. Je suis retournée au travail, car non seulement j’ai mis beaucoup de temps à trouver ce job mais aussi depuis la mort de mon père, je suis soutien de famille. Et puis, à quoi me servira d’aller porter plainte? C’est sa parole contre la mienne, il n’y avait pas de témoins. »

Des cas comme celui de Alia se comptent en très grand nombre en Tunisie. Malgré le fait que le harcèlement sexuel s’apparente à une agression sexuelle, cette forme de violence sexuelle est beaucoup plus subtile. C’est peut-être l’une des raisons qui explique que ce genre de comportement est très rarement dénoncé à la police. La loi en fait délit pénal mais les preuves demeurent toujours très difficiles à réunir.

Le harcèlement sexuel sur le net

Derrière un écran et sous un pseudo, le harcèlement sexuel existe aussi à travers les réseaux sociaux. Rumeurs, photos personnelles détournées ou compromettantes, les harceleurs du net ne laissent libre cours à leur perversité. Les adolescents en sont les premiers concernés car ils sont majoritaires sur ces réseaux et les conséquences peuvent graves sur le plan psychologique. Pour l’instant, les dispositions légales ne prévoient pas de sanctions spécifiques.

Si des hommes souffrent également de harcèlement sexuel, la femme demeure l’objet principal de cette agression qui tend à se banaliser et ce, malgré la sanction pénale prévue en la matière. Ce phénomène existe dans toutes les sociétés mais est particulièrement important dans une société comme la nôtre où les mentalités rétrogrades considèrent que l’homme a tous les droits et où les violences contre les femmes restent très souvent impunies.

Faire prendre conscience aux femmes de leurs droits en les incitant à briser le silence et éduquer dès le plus jeune âge les enfants au respect de l’autre dans son intégrité morale et physique seront certainement les meilleurs moyens de combattre ce fléau.

Mars 2016

 

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