Harcèlement sexuel: à l'arrêt du bus, elles nous parlent d'un "quotidien ordinaire"

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« Est puni d’un an d’emprisonnement et d’une amende de trois mille dinars, celui qui commet le harcèlement sexuel. » Car « Est considéré comme harcèlement sexuel toute persistance dans la gêne d’autrui par la répétition d’actes ou de paroles ou de gestes susceptibles de porter atteinte à sa dignité ou d’affecter sa pudeur, et ce, dans le but de l’amener à se soumettre à ses propres désirs sexuels ou aux désirs sexuels d’autrui, ou en exerçant sur lui des pressions de nature à affaiblir sa volonté de résister à ses désirs. » toujours selon le même article de loi qui définit clairement le harcèlement sexuel.

« Est puni d’un an d’emprisonnement et d’une amende de trois mille dinars, celui qui commet le harcèlement sexuel. »

Au centre ville, les langues se délient Une loi pas vraiment appliquée à en croire les témoignages recueillis dans les arrêts de bus et les gares de métros à Tunis. Ce jour là, je me gare non loin du ministère de l’Intérieur et marche le long de l’avenue Habib Bourguiba, direction la gare du TGM (Train Tunis Goulette Marsa). Je me fais bien sûr accoster à maintes reprises dans la rue. Comme d’habitude lorsque je me hasarde à marcher seule dans les rues tunisiennes. Entre les sifflements, les psssst, les regards vicieux et les gros mots dits à voix basse, je hâte le pas. Dans la gare, j’approche deux jeunes filles en train de discuter en attendant le train. L’une d’elles, Manel Ben Said, est ouvrière dans un atelier de confection au Kram. Elle prend tous les jours le TGM, « Et c’est tous les jours le même scénario : gestes déplacés, regards soutenus et pervers. Cela c’est le modèle classique. » Me confie la jeune femme. « Les hommes adoptent souvent ce que l’on a fini par appeler « la position de la banane », le bassin cambré en avant, histoire de mieux se frotter à nous, continue de détailler Manel. J’ai fini par trimballer avec moi une grosse aiguille. Et je ne vous cache pas qu’il m’est arrivé de l’utiliser. Et là, ils font moins les malins. »

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Mais si Manel n’hésite pas à se défendre toute seule, beaucoup de femmes restent silencieuses face à des pervers frotteurs. Jamila est étudiante et prend le métro tous les jours pour aller à la faculté. « Qu’est ce que je peux faire ?  déplore-elle, je ne peux que subir mon maudit sort. J’aimerais pouvoir utiliser un autre moyen de transport. Mais je n’ai pas le choix. Alors, j’ai quelques moyens pour éviter de subir le harcèlement au quotidien. Par exemple, je ne prends jamais le bus lorsqu’il est plein à craquer. C’est du pain béni pour les harceleurs. Quitte à arriver en retard, je prends le suivant. J’essaie de me trouver rapidement une chaise, qui soit près d’une dame ou d’un enfant de préférence. En gros, je me construis un bouclier humain. »  Car Jamila avoue avoir subi par le passé, les pires agressions verbales et physiques. « On a même osé frotter mes seins et toucher mes fesses, au vu et au su de tout le monde et de tous les hommes surtout. Aucun n’a réagi. J’ai hurlé. L’homme en question s’est défendu en me traitant de folle et en descendant du train, m’a traité de salope devant tout le monde. Depuis, j’avoue, je laisse couler. Au moins, cela se passe en toute discrétion. » Le silence des transports en commun Des Jamila, il y en a beaucoup. Et quasiment toutes les femmes à qui j’ai posé la question, n’ont jamais porté plainte, n’ont jamais répondu à leur agresseur et n’ont jamais parlé de ce genre d’incidents à leur entourage proche, mari ou père et mère. La peur, la honte, voir l’impunité, sont les arguments avancés par celles-ci quand je leur demande la cause de cette inaction. Sonia, a été agressée dans le bus (car safra), un soir où elle rentrait chez elle en fin de journée. « Il devait être 19h00, l’homme en question m’a collée de manière gênante et il commençait à balader ses mains d’abord timidement. Il sentait l’alcool, avait le regard pervers. J’ai eu très peur car j’étais presque seule dans le bus. Il n’y avait qu’une femme âgée et son petit-fils loin devant. J’ai fini par crier en appelant le chauffeur et lui ai demandé de s’arrêter pour que je puisse descendre. En quittant le bus, j’ai croisé un policier non loin de l’arrêt. Je lui ai tout raconté. Le plus rigolo (ou triste) dans l’histoire, c’est que l’homme est descendu juste derrière moi, mais le policier m’a conseillé de vite rentrer chez moi, de mieux m’habiller (j’étais en pantalon et pull en col V) et d’oublier cette histoire, car de toute façon, je n’avais aucune preuve, aucun témoin, sur ce que je venais d’avancer. » A qui s’adresser?  Faute de preuves, les policiers refusent d’être mêlés à ce genre d’incidents. C’est ce que m’explique cet agent croisé au centre ville : « On ne peut pas agir de manière automatique à une femme qui vient se plaindre de harcèlement dans les transports publics. Et puis souvent, la personne désignée n’est pas dans les parages. Il faut faire une déposition dans les règles de l’art, dans un commissariat, donner la description de l’accusé, détailler ce qui s’est passé, être accompagné d’un témoin si possible. Généralement, les victimes ne vont pas jusqu’au bout et ne suivent pas la procédure classique. » Difficile effectivement d’aller au commissariat pour raconter des actes devenus presqu’habituels pour certaines, car selon Meriem, rencontrée à la gare du métro, au Passage, « La plupart de ces hommes ne vont jamais bien loin. Ce sont des lâches. Ils ont peur des réactions des gens et dès que le ton monte un peu, que tu les humilies en public, ils se rétractent et te lâchent : mais qu’est-ce que je t’ai fait moi ? Rien du tout. Croyez-moi, ils n’iront jamais plus loin.» Pourtant, ce genre d’agressions verbales, c’est déjà aller bien loin dans le non respect de la dignité d’autrui. Durant ma journée dans les gares, j’ai essayé de convaincre ces dames d’aller quand même porter plainte. En discutant avec elles, j’ai expliqué qu’à force de demander que les choses changent, les choses finiront par changer. Et puis j’ai expliqué, qu’il y avait les associations qu’on pouvait contacter pour en parler, telles qu’Amena ou Chouf. Car il est vrai qu’aujourd’hui, pour que la loi soit réellement appliquée, il faut que la pression médiatique et civile soit forte. Il faut dénoncer ces agressions qui ne font que s’amplifier de jour en jour et qui, pour beaucoup, ont dépassé le stade de la « dragouille » gentille. D’ailleurs pour en donner l’exemple, je dénonce publiquement, ces agents de sécurité qui m’ont sifflé de manière lâche, cachés derrière la portière ouverte de leur bus de fonction, alors que je me dirigeais vers le parking du ministère pour récupérer ma voiture. Une chose est sure, ensemble, nous pouvons changer les choses.]]>

2 COMMENTS

  1. J’aimerais ajouter une chose à ce très bon article de Raouia Kheder :
    Le harcèlement sexuel qu’a déjà subit une femme sur deux, si ce n’est plus, en Tunisie, n’est pas l’apanage du centre-ville ni des transports publics, pas plus que le harceleur de base n’est forcément un prédateur marginal imbibé d’alcool à la recherche de jeunes femmes à tourmenter. C’est Monsieur Tout-le-monde.
    Un comptable père de famille, un jeune bourgeois dans un bar chic, un enfant de 15 ans avec sa bande de copains, un chef de rayon à Carrefour. Ce sont vos pères, vos frères, vos collègues, vos amis et les miens. C’est vous, peut-être, la dernière fois où vous avez estimé qu’une telle n’avait qu’à pas s’habiller comme ça si elle ne voulait pas être sifflée, suivie d’un regard concupiscent ou si elle ne voulait pas donner son numéro, cette catin.
    Demandez-vous si, quand vous vous habillez le matin, vous deviez réfléchir à ce que ce soit assez ample et assez long pour ne pas que des femmes dont vous ne souhaitez pas l’attention, ou d’autres hommes vous dévisagent, qu’on vous murmure des insanités, qu’on insiste à vous parler quand vous n’en avez pas envie, ou même qu’on vous touche pendant que le monde vous regarde vous faire humilier sans ouvrir la bouche, que ressentiriez-vous ? En sachant que c’est un combat perdu d’avance, car ce n’est jamais assez ample ou assez long. Votre corps ne vous appartient pas, peu importe comment vous le couvrez.
    Combien de temps un homme pourrait-il supporter cela ? Pas un jour sans en souffrir profondément, car c’est un être humain. Tout comme les femmes.

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