Femme du mois: Wejiha Jendoubi, la Big Bossa, c’est elle!

0
1369
Crédit Photo: Sabri Ben Mouka

Wejiha, mon amour : Derrière le rire, il y a souvent de la douleur

Dès sa première apparition à la télé, Wejiha Jendoubi a crevé l’écran. Si le grand public l’a connue dans « Îchqa wa Hkayet» -Passion et histoires- un certain ramadan 98, les amoureux du quatrième art ont eu le plaisir de d’abord la découvrir sur les planches avec « Zarkoun Story » de Lassaâd Ben Abdallah. Le théâtre et Wejiha Jendoubi c’est une grande histoire d’amour. C’est une possession. Car l’actrice s’approprie la scène, mais surtout le public qui l’adore et qui répond toujours présent à ses one-woman-show. Wejiha fait rire, Wejiha sait aussi faire pleurer, Wejiha est spontanée et accessible, comme cette après-midi où elle se confie à moi autour d’un café dans un restaurant de La Goulette.

Le hasard qui fait bien les choses

Avant d’entamer ses études théâtrales, Wejiha Jendoubi n’avait aucun lien avec les planches. Pas de pièce regardée, aucune idée sur les différentes écoles théâtrales, la jeune femme croyait même que les œuvres diffusées à la télévision n’étaient que des productions télévisuelles. « J’ai fait des études de gestion, mais je n’étais clairement pas douée. J’étais persuadée que je devais changer de branche mais je ne savais pas trop vers quel domaine m’orienter. Etant littéraire, j’ai d’abord pensé à faire des études de droit, mais ma tante qui était comédienne et professeure de théâtre m’a conseillée de m’inscrire à l’Institut Supérieur des Arts Dramatiques. » La première année de la comédienne est presque chaotique. Le coup de foudre n’est pas immédiat et elle met une année à comprendre les bases du quatrième art, les différentes écoles, les courants, les auteurs célèbres, etc. « Petit à petit, j’ai commencé à me passionner. J’étais portée par le jeu plutôt que par la mise en scène. Nous avons eu un formidable formateur, Fathi Akkari, qui m’a fait aimer cet art du comédien. Si bien qu’au bout d’une année d’études j’ai compris que j’aimais cet univers. » Wejiha ne tarde d’ailleurs pas à monter sur scène, d’abord pour aider sa cousine dans son projet de fin d’études, puis en réponse à une proposition qui lui vient de Lassaâd Ben Abdallah. « J’ai vite su que j’avais un don et du talent. Cela m’a rassurée. J’ai joué dans « Zarkoun Story » de Ben Abdallah, auprès d’acteurs confirmés comme Chedly Arfaoui et Ahmed Hafiane. J’avais un rôle de composition dans cette pièce qui a eu du succès, et avec laquelle j’ai raflé deux ou trois prix d’interprétation. » 

Du théâtre, à la télévision, il n’y a qu’un pas

Wejiha Jendoubi est encore étudiante quand elle enchaîne les travaux de scène. Après « Zarkoun Story » qui tourne durant une année ou deux, elle enchaîne avec la pièce « Lella » – Madame-, une production d’El Teatro, réunissant Hichem Rostom, Imen Smaoui, Houda Ben Amor,… En pensant finir professeure, Wejiha se retrouve petit à petit, et peut-être aussi sans l’avoir calculé, à aimer monter sur scène. « J’aime plonger dans ce monde, donner vie à des personnages, décider de leurs sorts, maîtriser un monde de création. », me confie-t-elle. Sur les planches, Wejiha est spontanée, son jeu est naturel et ses émotions sont transmises à son public sans trop d’effort. Elle est juste douée, et Slaheddine Essid le remarque avec la pièce « Lella ». « Lorsqu’il m’a demandé de jouer un rôle dans son feuilleton ramadanesque, j’ai d’abord refusé. A l’époque, nous avions des idées préconçues sur la télé. C’était pour nous -les élèves du théâtre- des productions qui n’étaient pas au point, à qui il manquait quelque chose que seul le théâtre avait. J’avais évidemment tort et Slaheddine Essid me l’a prouvé. On était partis pour faire un test et j’ai tout de suite accroché à ce travail. Ma première expérience télévisuelle était «Îchqa wa Hkayet» et heureusement que c’était avec lui. », m’avoue Wejiha Jendoubi.

Crédit Photo: Sabri Ben Mlouka

Mnamet Aroussia

Nous sommes en 1998 et Wejiha Jendoubi découvre les coulisses de la télé ainsi que les techniques du comédien devant une caméra. « C’est très différent du théâtre où il y a une autre notion d’espace. J’ai adoré cette expérience et je l’ai réitérée avec « Mnamet Aroussia » -Songe d’Aroussia-, toujours avec Essid. »  Dans ce feuilleton, la jeune femme a le rôle principal et se fait directement remarquer, et est surtout saluée par le grand public qui découvre la grande comédienne qu’elle est. Après cette consécration, Wejiha enchaîne les séries et feuilletons télévisés : « Gamret Sidi Mahrous » -La lune de Sidi Mahrous-, « Ekhwa w Zman » -Frères et temps-, « L’outil » -L’hôtel-,… sans jamais quitter le théâtre de vue. « Depuis la première pièce, je n’ai jamais quitté les planches. Durant cette période, je jouais en même temps dans différentes créations comme « Bahja » -Joie- et « Mharem » avec Mounir el Argui aux côtés de Sameh Dachraoui, Jaafar  Guesmi, ou encore Jamel Madani. ». Sa motivation ? Les challenges liés aux rôles de composition. Et elle en enchaîne, celui de la vieille fille aigrie, de la fille frivole et sensible, de la bourgeoise ou encore de la déjantée. Wejiha Jendoubi est partante pour toutes les expériences. Quant à l’humour, il fait presque partie intégrante de sa personnalité. « J’ai toujours fait rire au théâtre. Depuis mes années d’études, j’ai compris que j’avais cette facilité. Cependant, même à travers le rire, j’essaie toujours de faire passer un message sérieux. Derrière ce rire, il y a souvent de la douleur. C’est un état qui émane de l’intérieur. Pour moi, faire rire est plus difficile que de faire pleurer. », explique-t-elle.

Madame Kenza

C’est ainsi que la carrière de Wejiha Jendoubi se remplit d’expériences théâtrales, télévisuelles et même cinématographiques (La saison des hommes de Moufida Tlatli, Linge sale de Melik Amara,…) au fil des années. Sans rien planifier, ni rien préparer, la comédienne enchaîne les défis et plonge tête baissée dans des expériences nouvelles, comme celle du one-woman-show. « C’est vraiment venu tout seul. Moncef Dhouib a fait appel à moi pour une pièce qu’il devait travailler avec Sofiène Chaâri. Leur partenariat ne tenant plus, le metteur en scène m’a proposé de prendre la place de Sofiène, transformant « Mouwaten Salah » -Bon citoyen- en « Madame Kenza ». » Et le one-woman-show, Wejiha le prend comme un travail théâtral classique. « Pour moi, un seul ou dix comédiens sur scène, c’est du pareil au même, du moment que j’apprécie le contenu. Moi qui ai déjà travaillé avec Moncef Dhouib et qui ai toujours aimé son écriture, je ne pouvais que dire oui à ce projet. »

« Madame Kenza » est un énorme succès. Pendant quatre années successives, la pièce joue chaque week-end, du vendredi au dimanche, à guichets fermés sur toute la Tunisie. Elle part également en tournée à l’étranger. Canada, France, Italie, Allemagne,… « Moi, j’étais contente après chaque représentation. J’y mettais beaucoup de moi-même aussi. Les one-woman-show se basent entre autres sur l’improvisation, car il s’agit surtout d’interaction avec le public présent. » Dans le paysage « humoristique », Madame Kenza est presque une révolution. Une femme sur scène qui raconte des histoires qui font rire, avec en toile de fond des sujets sérieux et d’actualité : l’éducation, l’amour, la parentalité, le service militaire, l’immigration,… Madame Kenza est une mère poule qui a peur pour son fils, et à partir de là, tout parent tunisien peut s’y retrouver. Le public cible est tellement large, et Wejiha Jendoubi gagne tellement en notoriété, qu’elle et Dhouib pensent déjà à une suite : « Madame Kenza tetrachah lel riassa » -Madame Kenza se présente aux présidentielles-. Le projet ne verra pas le jour pour diverses raisons, mais la comédienne ne lâchera pas le one-woman-show pour autant.

Efcha, Mon amour

« Apres la révolution, j’ai senti comme un besoin ou une urgence de parler de ce changement qui a bouleversé tout un pays. Tout d’un coup, tout s’est amplifié : la parole, la liberté, la douleur, les questions… Beaucoup de choses auxquelles nous n’étions pas habitués se sont mises en place. Je voulais raconter ça à ma façon ; le chômage, la migration clandestine, le désespoir, le salafisme, etc. Cela a donné « Efcha, mon amour », que j’ai coécrit avec Chedly Arfaoui. »

Malgré ces succès, Wejiha avoue que faire rire est devenu de plus en plus difficile en Tunisie. « Après la révolution, la parole s’est libérée, et l’humour aussi. Il y a tellement de nouveaux talents sur scène, mais surtout sur les réseaux sociaux, que je me pose à chaque fois la question : que dois-je faire de plus ou de différent pour continuer à faire rire le Tunisien ? » Wejiha Jendoubi reste alors à l’écoute de ses fans, proche du citoyen et ne lésine pas à relever des défis de plus en plus différents. Comme cet été, où elle a accepté de tenir une émission radiophonique sur IFM tout au long du mois de ramadan. « J’en garde un très beau souvenir. J’étais dans mon monde et je recevais des acteurs et des gens du domaine avec qui j’ai partagé des expériences, des coulisses… J’ai eu de très bons retours quant à cette émission. Mais il faut dire que j’étais entourée d’une équipe de professionnels comme Zeineb Melki et Marouane Klai. », se souvient l’artiste, presque nostalgique.

Porto Farina

Quelques mois plus tard, Wejiha Jendoubi plonge dans une toute autre expérience. Celle du film « Porto Farina » d’Ibrahim Letaïef, actuellement dans les salles. Dans ce long-métrage haut en couleurs, Wejiha Jendoubi joue le rôle de Monia. « J’y joue le rôle d’une actrice, et c’est ce que j’ai aimé dans cette expérience. Monia incarne chaque jour une personnalité, et ça peut aller de Habiba Msika à Frida Kahlo. Ca parait simple mais c’est très fatigant. Je sors de Wejiha pour aller à Monia et de Monia je pars à ces autres artistes. C’es très différent de ce que j’ai fait jusque là, et je suis plutôt fière du résultat. Porto Farina est un film très esthétique ; le spectateur y trouve beaucoup d’humour, de la belle musique, de jolis tableaux… »

Wejiha Jendoubi prépare un nouveau one-woman-show, mais elle ne m’en dira pas plus en attendant l’avant-première. « C’est un travail avec Noomane Hamda. Je me suis inspirée de tout et nous avons coécrit le texte. Cela a donné un joli rendu… enfin je pense. Je crois en les ateliers d’écriture. Je ne cherche pas à devenir scénariste mais j’aime le résultat de ce mélange, de ce travail à quatre mains. Je suis aussi en train de lire un beau scénario pour un feuilleton ramadanesque.»

Avec toute cette actualité très dense, Wejiha n’a presque jamais le temps de se reposer. Car à la maison, elle est aussi maman d’un charmant garçon à qui elle prête toute son attention. « Lorsque je rentre ou que je suis avec lui, je le suis à 100%. Je joue avec lui, lui raconte des histoires, cuisine de bons petits plats, l’emmène à ses activités parascolaires. Et puis surtout, je lui explique tout sur mon métier ; il vient avec moi à des tournages et je réponds à ses questionnements. Les enfants sont très intelligents et comprennent tout. C’est pour cela que je conseille aux mamans qui travaillent de déculpabiliser et de miser plutôt sur le partage et le dialogue. », conclut l’artiste.

[NDLR] L’avant-première du spectacle a eu lieu le 29 mars dernier et c’était un franc succès.