Femme du mois: Souhir Ben Amara : « Je suis réalisatrice de formation, mais l’actrice en moi s’est imposée d’elle-même»

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Belle année de consécration pour l’actrice tunisienne Souhir Ben Amara, à l’affiche du film « Tlamess » du réalisateur Ala Eddine Slim.  Après sa sélection dans la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes, le film concoure dans la compétition officielle des Journées Cinématographiques de Carthage (du 26 octobre au 2 novembre). Depuis son apparition dans la série « Maktoub » en 2008 et sa révélation sur grand écran grâce à « Mille feuilles » de Nouri Bouzid, la jeune femme a fait du chemin. Le grand public a appris à l’aimer à travers ses personnages de Donia dans « Yawmiyet Emraa » et Linda dans « Lilet Chak ». Souhir Ben Amara incarne douceur et humilité, critères tant appréciés par les Tunisiens. Notre femme du mois nous parle aujourd’hui de son actualité, de son regard sur l’industrie cinématographique, mais revient aussi sur son dernier film en date « Tlamess ».

Femmes de Tunisie : Le travail du réalisateur Ala Eddien Slim est assez particulier. Avez-vous eu des aprioris avant d’accepter le rôle ?

Souhir Ben Amara : Non, je connais le travail de Ala depuis l’époque du film « Babylon ». J’ai beaucoup aimé son film «  The last of us ». L’univers d’Ala est particulier et plein d’imagination. Au contraire, j’étais très tentée de travailler avec lui et de vivre une expérience différente de celles dont j’avais l’habitude. Souvent le cinéma tunisien traite de sujets sociaux et actuels alors que ses films à lui transgressent le réel. Donc quand il m’a proposé le rôle, j’ai accepté sans hésiter une seconde.

F.D.T : Qu’est ce qui vous a attiré dans le scénario ?

S.B.A : Dés le départ, je ne m’attendais pas à lire un scénario classique. La lecture m’a donné à visualiser, à imaginer et à ressentir différentes émotions. Des émotions que je pouvais ne pas forcement comprendre. Même lors du tournage, on était toujours dans la découverte, dans le hasard. Parfois, c’était le décor qui nous entraînait dans un nouvel univers, d’autres fois, c’était nous qui déterminions la suite donnée. Nous étions d’ailleurs dans une étape de création pure et dure du début de préparation du film jusqu’à la fin du tournage.

@Rock Raven

F.D.T : Comment s’est déroulé le tournage ?

S.B.A : Ce qui était magnifique lors du tournage, c’était la relation entre les membres de l’équipe. On était fusionnels. On était présents l’un pour l’autre. Au début, l’équipe de Ala craignait que je n’arrive pas à m’en sortir car les conditions du tournage allaient être dures. J’ai fini par leur prouver le contraire. On a filmé au fin fond de la foret et dans d’autres endroits difficiles ; extérieur comme intérieur. On a tourné dans le froid, sous la pluie mais on était tous ravis à la fin. Personne ne s’est plaint. Et c’est là l’intelligence du réalisateur : Ala a su nous faire sentir comme de vrais partenaires et non comme de simples exécutants. Le tournage s’est donc très bien passé.

F.D.T : Parlez nous de votre personnage dans le film !

S.B.A : C’est le personnage de F qui intervient dans la deuxième partie du film, les personnages n’ayant pas de noms dans « Tlamess ». C’est le premier rôle féminin que Ala aborde dans son travail. Il s’agit d’une femme bourgeoise qui vient d’emménager à côté de la forêt là où elle fait la rencontre du personnage principal, le soldat S. Les deux sont amenés à vivre un drame.

Ceci étant je ne peux pas parler du personnage de manière brute. On ne peut réellement le comprendre ou le saisir qu’avec l’image.

@Rock Raven

F.D.T : S’il y avait un message que ce film transmet, lequel serait-il selon vous ?

S.B.A : Je trouve que le cinéma de Ala est un cinéma de perception où nous, artistes, créons mais où le spectateur aussi peut créer et penser sa propre idée. Ce n’est pas le genre de film qui te dicte l’histoire et son mode de lecture.  C’est quelque chose qui m’a fait plaisir à Cannes particulièrement lorsque j’ai observé la réaction des spectateurs.  Chacun avait sa propre perception, sa lecture, chacun a perçu un message en particulier, chacun a ressenti un sentiment ou une émotion. Je pense que c’est un film à regarder avec les yeux et à regarder avec le cœur aussi. Ala Eddine est quelqu’un d’instinctif, ce qui fait que son cinéma est particulier…même dans le monde. A Cannes, Tlamess a été qualifié de film étrange et curieux.

F.D.T : Corée du Sud, Autriche, Suisse, Espagne, France, le film fera le tour du monde, ressentez-vous une certaine pression ?

S.B.A : Je ne ressens aucune pression, au contraire, je suis très contente pour le film, Ala et toute l’équipe. Il mérite d’être regardé encore et encore, parce que c’est un film universel ; n’importe quelle personne dans ce monde peut le voir et le comprendre sans codes qui la renverraient  vers une réalité en particulier. Il transgresse la réalité. Il peut être dans n’importe quelle époque et n’importe quel lieu. N’importe quel spectateur dans le monde entier peut interagir avec le film comme si c était le sien.  Le film te donne cette marge de liberté, il te rend libre comme spectateur, il ne t’impose pas une idée ou une histoire.

F.D.T : Vous êtes aussi réalisatrice, quand est-ce qu’on pourra voir votre première œuvre?    

S.B.A : Je suis en effet réalisatrice de formation. Au départ, mon rêve c’était ça. Néanmoins, l’actrice en moi s’est imposée malgré moi quand j’étais étudiante et que je réalisais des courts-métrages pour les projets de fin d’études. De bouche à oreille, mon nom était proposé pour les castings. Mais l’idée de la réalisation ne m’a jamais quittée. Et puis, je me dis que l’expérience d’actrice sera un jour bénéfique pour la réalisation. J’espère que je pourrai trancher, me concentrer et consacrer plus de temps à ce sujet. Ça va venir ; je n’aime pas forcer les choses, ni me forcer non plus. Chaque chose en son temps. J’ai beaucoup d’idées, beaucoup de scénarii que j’ai écrits et laissés de côté-de mon vécu, de ce qui m’entoure- qu’un jour, je filmerai sûrement.

F.D.T : Le cinéma tunisien vit une évolution remarquable, qu’en pensez-vous ? Est-ce toujours difficile de vivre de son métier ou bien les choses commencent-t-elles à bouger ?   

S.B.A : Ça fait des années que le cinéma tunisien est présent en force dans les grands festivals internationaux, je parle de la catégorie A ; Toronto, Cannes, Venise, Berlin, et les grands festivals arabes aussi. De nombreux films ont gagné des prix importants. Je dirais que le cinéma tunisien vit son âge d’or en comparaison avec les années passées.

S’agissant du métier, pour moi, il est encore marginalisé, non organisé, ne bénéficiant pas  de lois qui protègent l’artiste. Sans parler des droits d’auteur, des droits à l’image, (on n’est pas payés pour les rediffusions par exemple), les structures ne sont pas organisées, le contrat présente plus d’avantages pour le producteur que pour l’acteur. Pour aller dans les détails : l’acteur n’a toujours pas de statut social, et tout ce qui suit dans la loi comme la CNSS et les choses les plus simples qui te font sentir citoyen. J’espère qu’on verra naître des projets de lois qui feront de ce métier un vrai métier respectable.

@Rock Raven

F.D.T : Dans l’occident, on pointe souvent du doigt le manque de rôles féminins et la domination des hommes dans ce milieu. Pensez-vous que la situation soit similaire en Tunisie ? Les femmes ont-elles autant d’opportunités que les hommes ? Et sont-elles traitées de la même manière ?

S.B.A : Si vous parlez des comédiennes et des comédiens, je dirais que c’est un problème international. A titre d’exemple, nous remarquons malheureusement que jusqu’à aujourd’hui, il est rare de voir des rôles écrits pour des acteurs d’un certain âge. Même dans notre cinéma, il est rare de trouver des films où l’héroïne est une personne âgée. Tu as plus de chance de bosser quand tu as entre 20 et 40 ans que plus tard. C’est encore pire, lorsque nous parlons de star system. Nous sommes tous témoins de ces comédiennes qui ont été sous le feu des projecteurs étant plus jeunes et qui, plus tard, se retrouvent délaissées parce qu’elles ne « vendent » plus comme avant. Et c’est malheureux, car c’est à ce moment-là de notre carrière que nous avons le maximum d’expérience et que nous avons tout à donner. D’ailleurs, c’est un problème qui concerne autant les femmes que les hommes. Maintenant,  pour aller plus dans la précision genrée, je dirais que la femme est en train d’arracher sa place dans l’industrie cinématographique, et ce depuis les mouvements de la libération de la femme dans les années 60/70. C’est tout récent certes, mais la femme a su faire ses preuves. Personnellement, je suis pour la compétence. Et si ces femmes sont compétentes, elles auront les places qu’elles méritent tôt ou tard, même si plusieurs batailles doivent être menées en parallèle.

F.D.T : Que voulez-vous voir changer en Tunisie ( dans le monde du cinéma ) ? Qu’est ce qui nous manque pour avoir une vraie industrie ?

S.B.A : Le marché ou l’industrie du cinéma existe selon le besoin. Et ce dernier dépend du nombre de citoyens. Les industries qui ont pu résister, persister et grandir se trouvent là où il y a une forte population : l’Inde (Bollywood), Egypte, Etats-Unis… là où tu peux espérer faire un film tout seul avec tes propres moyens financiers en ayant retour sur investissement par la vente de tickets de cinéma. Pour les autres pays avec des industries moyennes ou petites, j’ose espérer que leur cinéma trouve un jour son autonomie. J’espère qu’en Tunisie, le cinéma arrivera à se détacher des subventions de l’Etat qui donnent accès aux fonds sud (et qui peuvent par ailleurs imposer une certaine manière de travailler). Cette autonomie n’est pas difficile à atteindre. Mais il faut créer une infrastructure adéquate telle que la mise en place de salles de cinéma dans plusieurs régions ou encore, la production de films qui drainent du public. L’expérience du film Dachra est une preuve de cette possibilité. El Jaida aussi, qui a drainé les foules.

F.D.T : Quels sont vos projets à venir ?

S.B.A : J’ai quelques propositions dont je ne peux pas parler maintenant. En Tunisie, c’est un peu calme en ce moment surtout que nous venons de passer par toute cette période électorale. Mais les choses vont sûrement commencer à bouger bientôt. Ceci étant, quand je ne tourne pas, je fais de la peinture, je prends des cours de tango, j’écris et je fais beaucoup de travail sur moi-même…que je considère presque comme un travail.

F.D.T : Trois bonnes raisons de voir le film ?

S.B.A : Je ne suis pas forte en marketing [rires]. Je dirais tout simplement : regardez le film avec vos yeux, regardez le film avec votre cœur…sans attentes !