Femme du mois : Sadika Keskes, du verre soufflé au design sociétal

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Qui dit Sadika dit verre soufflé, dit lieu propice à l’expression artistique à Gammarth, dit échange et partage. Il suffit parfois de dire Sadika sans la nommer par son nom de famille, et tout le monde comprend qu’il s’agit d’elle : Sadika Keskes. Artiste talentueuse, mais pas que. Mécène, accompagnatrice, femme engagée et militante. Elle prône les valeurs du vivre ensemble en paix et y œuvre depuis déjà quelques années. Grâce à elle, de nombreuses artisanes ont réussi à vivre de leur métier, non pas peu fières de leur savoir-faire hérité. Curieuse de connaître l’histoire derrière cette ascension et cet engagement parallèle, me voilà attablée à l’Espace Sadika, lui posant des questions sur ses débuts. Portrait. 

L’art dans son ADN

« J’ai fait l’école des Beaux-arts de Tunis et ensuite l’école du verre à Murano ». Me raconte d’emblée Sadika Keskes. « Je suis née dans un milieu où tout le monde avait un lien de près ou de loin avec les métiers d’arts. Dans ma famille, on était ou artiste ou artisan. Mes cousins sont les sculpteurs Ridha Ben Arab en France et Mohamed Marwen en Espagne. De nombreux membres de la famille ont suivi la même voie. Je me souviens d’une époque où j’enseignais à l’école des beaux-arts et où j’avais six neveux et nièces qui fréquentaient l’école en même temps. C’est dire si l’art a toujours coulé dans nos veines de père en fils. »

Et dans la famille Keskes aussi le père est ébéniste, héritant de son père le savoir-faire, le métier et l’atelier existant depuis 1912. « Ironie du sort, alors qu’eux ont choisi le bois, moi j’ai choisi le feu. » Dit Sadika en riant. 

En discutant avec l’artiste, je comprends rapidement que rien ne s’est fait au hasard. Le milieu artistique dans lequel elle baigne, les différents métiers qu’elle apprend et jusqu’à l’atelier qu’on lui installe dès ses 5 ans, fait qu’enfant, elle est déjà artiste. « A 13 ans, j’avais déjà gagné un concours international, pour une œuvre réalisée sur les animaux et la forêt. Elle est d’ailleurs toujours exposée dans un musée en Espagne. » 

Petite, Sadika Keskes touche à tout et s’essaye à tout : dessin, couture, broderie, menuiserie etc. Si bien que malgré l’obtention d’un diplôme de baccalauréat scientifique, elle se dirige spontanément vers l’école des beaux-arts. « Je m’étais spécialisée dans la céramique. Mais je me souviens qu’un jour, j’ai été fascinée par les images d’un film tchèque sur le travail du verre soufflé. C’est là que j’ai décidé de chercher où l’on pouvait apprendre le métier. Ce dernier avait disparu de la Tunisie depuis le 14ème siècle. » M’explique Sadika.

Avec deux autres Tunisiens, Moncef Hakouna et Sonia Ben Ali Kacem, la jeune femme obtient une bourse et part apprendre les techniques de base du verre soufflé à Murano en Italie. «  Au bout d’un an et demi, j’étais bien rôdée. Cependant, j’avoue que je commençais à suffoquer avec toutes ces créations en verre qui ne me parlaient pas. Une accumulation technique qui se répétait et qui n’appartenait pas à la culture. ». Malgré les offres de travail, la jeune artiste n’a qu’une idée en tête : rentrer en Tunisie, continuer sa thèse et faire quelque chose plus en rapport avec l’identité tunisienne. 

Premier atelier 

« A mon retour, un four avait déjà commencé à fonctionner dans l’école de beaux arts. Et on avait ramené deux professeurs tchèques. J’ai poursuivi mon apprentissage avec eux. Et durant la même année, en 1985, ils m’ont aidé à installer mes fours dans un petit atelier à El Omrane. » Sadika choisit un petit local tout près où elle installe deux fours, un pour fondre le verre, l’autre pour faire baisser la température afin d’éviter les chocs thermiques. « Je soufflais mon verre, mais dans ma tête j’apprenais toujours. » Pourtant, très vite la jeune femme est obligée de vendre, le crédit étant avalé par le coût des fours et les charges du gaz mensuels. Elle souffle quotidiennement, son neveu fait du porte à porte à bicyclette, se fait aider par ses amis et sa famille. La survie est difficile. La créativité n’est pas encore au rendez-vous. Sadika fonctionne aux moules tchèques qu’elle a ramené avec elle. « A plusieurs reprises j’allais fermer boutique. Surtout que j’ai du quitter les lieux lorsque le propriétaire a repris son local. Je garde cette période en mémoire car c’est à El Omrane que j’ai eu l’idée de mélanger l’argenterie et le verre soufflé, que j’ai fait le pari fou en y mettant toutes mes économies dans la création d’un vase, que j’ai d’ailleurs ai fini par vendre avec une bonne marge. » 

Les belles années de Ras Ettabia

Lorsque Sadika Keskes quitte son premier atelier, elle passe une année sans véritable travail. Elle enchaîne les petits boulots et fait de la couture pour payer ses crédits. Mais elle ne se décourage pas et continue de chercher un nouvel espace pour s’y installer. Cette fois, elle sait qu’il faut aussi trouver un conduit de gaz pas loin. Et c’est à Ras Ettabia, dans un quartier populaire, entre un boulanger et un boucher qu’elle trouve son bonheur. « C’était une aventure humainement extraordinaire. J’ai vécu dans cet atelier de magnifiques histoires et y ai fabriqué mes plus belles créations. C’est là-bas que j’ai eu l’incroyable idée de souffler dans une cage de sidi bou said. C’est ainsi qu’est née cette fameuse collection qui aura le premier prix de la création, qui partira à l’export, qui cartonnera à l’étranger et qui sera aussi très copiée. ». En 1987, la collection Sid Bou Said de Sadika Keskes fait le tour du monde : Inde, Allemagne, Australie, Etats-Unis etc. 

Est-ce après ce succès que l’artiste quitte son petit atelier ? « Oui. Mais pas pour les mêmes raisons que vous pensez. C’est quelque part  grâce à un film documentaire réalisé par un cinéaste et subventionné par le ministère du tourisme sur mon activité, que j’ai été contactée par Ahmed Smaoui, alors ministre du tourisme. Il me proposait de m’installer dans un lieu plus propice. » 

L’espace Sadika

L’histoire du centre culturel et de la résidence artistique puise donc ses origines de là. Ahmed Smaoui propose à Sadika d’aller à Hammamet. Elle refuse et exprime son besoin d’être à la fois proche de la capitale et connectée à la nature. L’idée de Gammarth n’est pas loin. Mais l’endroit est nouveau, pas encore aménagé. Sadika accepte et fait une demande à l’Etat pour un terrain de 500 mètres carrés. L’accord retour est pour une parcelle de 3000 mètres. Ahmed Smaoui accompagne la jeune femme dans ses démarches, lui explique comment elle pourra rembourser le terrain. La boule au ventre, elle se lance. Prend un crédit de 250 mille dinars, se construit 4 voûtes pour ses fours et pour y habiter et commence son aventure. 

« J’étais seule et isolée mais en réalité, je me suis rapprochée de la banlieue nord où l’on appréciait mon travail. Je commençais à bien vendre et à gagner beaucoup d’argent. Pour eux, c’était exotique. Une artiste seule dans la forêt… »

Petit à petit, Sadika commence à transformer les lieux. Elle y effectue des travaux, aménage le jardin, créé sa galerie d’art et lance la résidence d’artistes. Bientôt, c’est une maison ouverte à tous qui est fondée. Un lieu de vie et de partage. De nombreux artistes tunisiens et étrangers s’y croisent, collaborent, exposent. 

« Mon propre travail a subventionné toute l’activité culturelle que j’ai organisé dans mon espace. Je n’ai pas eu de subvention pour cela. Personne ne payait rien. J’étais devenue une mécène.  J’organisais à mes frais les soirées de malouf, les représentations de pièces de théâtre, les expos…ce n’est qu’après la révolution que cela a changé. Je commençais à souffrir financement comme tout le monde et j’ai été obligée de changer de stratégie. »

« Femmes, montrez-vos muscles »

Après la révolution, Sadika comprend aussi que l’engagement artistique et sociétal ne doit pas se limiter aux expositions qu’elle organise dans son centre. Elle sait que c’est dans les régions qu’il faut opérer. 

« Et c’est ainsi que j’ai créé en 2011 un mouvement intitulé Femmes, montrez vos muscles ! Ce mouvement est devenu une association en 2012. J’ai d’abord fait  une tournée sur toute la Tunisie pour comprendre les besoins des artisans. J’ai vu que 10% de la population était constituée d’artisans dont 80% étaient des femmes travaillant principalement dans le tissage. » Son premier investissement équitable, la souffleuse de verre le fait à Foussana où elle achète de la laine qu’elle distribue aux artisanes, en les accompagnant dans le processus de création. 

« J’utilisais mon design pour lever un métier. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le design sociétal. Et c’est ce que je fais à ce jour. Je suis active sur toute la Tunisie et pas que dans le tissage, bien qu’il me semble plus important que n’importe quel métier. Le tissage est la plus belle trace de l’histoire de la Tunisie après la mosaïque. C’est un patrimoine immatériel inouï. Et moi je me suis engagée à aller contre courant pour lever ce métier qu’on a déraciné en déséquilibrant la famille rurale avec la loi 72. »

Dans sa lancée engagée, l’artiste crée, entourée d’experts et de militants pour la cause, trois pôles : arts et culture, tourisme écologique et agriculture bio. Près de 20 associations sont créées sur tout le territoire avec une forte dynamique, des allers-retours fréquents entre les différents pôles. « Aujourd’hui, nous allons créer la fédération des associations équitables. Tout cela me permet de m’ancrer à la vraie Tunisie. A chaque voyage, je reviens avec l’énergie multipliée, fortement inspirée et boostée à bloc. Aujourd’hui à Foussana, 500 femmes travaillent et c’est presqu’une entreprise horizontale qui a été créée. C’est toute une dynamique économique équitable qui est partie d’une dynamique sociale. C’est ma donation pour le pays. »

 Plus engagée que jamais, aujourd’hui Sadika continue à travailler dans le verre, aidée par ses deux filles qui ont elles aussi appris le métier. Deux collections sont créées et lancées chaque année, en plus des commandes et des œuvres personnelles. Et à côte de cela, le combat se poursuit. 

« Il y a 2 ans j’ai créé un autre mouvement d’art intitulé « L’émouvance des émouvants ». D’ailleurs on vient de faire un film sur nous pour l’exposition Art&Exception dans le cadre d’Africa2020 au Grand Palais à Paris. C’est dire l’importance de ce que nous faisons. C’est un mouvement d’art qui réunit 500 intellectuels de tous bords et de toutes les nationalités. Il défend aussi le développement durable et le vivre ensemble en paix. Nous travaillons sur la transformation de la société à travers une nouvelle façon de faire. Nous ne créons que des œuvres collectives. Nous avons déjà exposé dans 3 musées. Cela me rend très fière et me permet de dire que je suis très optimiste pour la Tunisie. Je n’ai pas de doute que l’on va redécoller. » Conclut Sadika. 

Par Raouia Kheder