Femme du mois : Raoudha Laabidi

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Ex-présidente du premier syndicat national des magistrats, présidente actuelle de l’Instance nationale de lutte contre la traite des personnes, Raoudha Laabidi mène depuis plus de trente ans, plusieurs combats qui lui tiennent à cœur. Celui des syndicats, des demandes populaires et des réformes sociétales, mais aussi celui d’une vraie justice applicable à tous. Elle puise sa force de ses rêves d’enfant, de ses principes dans la vie auxquels elle n’a jamais dérogé, et de son intégrité qui ne l’a jamais quittée. A ce cœur de lionne, s’ajoute de la douceur et de l’humilité avec lesquelles elle nous a accueillis pour ce portrait de femme.

A 5 ans déjà, elle rêvait de devenir juge. L’histoire est drôle puisque le père de Raoudha Labidi était commissaire de police à Jendouba. « Et on nous appelait les filles du « hakem »-littéralement « juge »-, en référence à ceux qui travaillaient dans la police. Mon père, lui, a tenté de nous expliquer la différence entre un policier et un juge et nous disait qu’il fallait faire de longues études pour aspirer à la magistrature. » raconte Raoudha Laabidi, en se remémorant les souvenirs qui l’ont poussée à suivre plus tard des études de droit. Férue de lecture dès son jeune âge, la petite Laabidi, originaire de Jendouba, écumait les journaux et magazines interdits en Tunisie que son père ramenait lorsqu’il allait travailler sur les frontières algériennes. Avec Jeune Afrique, Africazi…Raoudha affinait ses lectures et développait son lexique dès son jeune âge. Lorsqu’elle obtient son baccalauréat avec une très bonne moyenne, son entourage est surpris par son choix d’études supérieures.

s’il ne devait réussir qu’un, ce sera moi.

Le début du militantisme

Cette année-là, ils sont 1781 étudiants en première année de Droit. Raoudha Laabidi se souvient du chiffre exact. « C’était le choc pour moi. Je savais que ceux qui réussiraient ne dépasseraient pas les 300. A la sortie du cours, je me suis assise sur un banc et me suis dit : ‘’De toutes façons, s’il ne devait réussir qu’un, ce sera moi.’’ » Et c’est ainsi qu’a commencé le parcours universitaire de la jeune fille qui, vite, est élue présidente du comité de quartier. Nous sommes en 1983 et il fallait un représentant pour parler au nom du foyer. La révolution du pain se préparait déjà, et les prémisses se faisaient ressentir dans le milieu estudiantin. Raoudha Laabidi prendra d’ailleurs part à tous les mouvements politiques qui se mettaient en place. « On préparait les pancartes  des manifestations à 3h00 du matin, on organisait des meetings secrets…et j’étais à chaque fois membre organisateur. Si bien que j’ai fini par être renvoyée de tous les foyers universitaires à cause de ces mouvements. »

j’étais très impliquée mais je n’ai jamais fait partie d’un quelconque parti politique bien que je m’en sois beaucoup rapprochée. J’étais amie avec Chokri Belaid, Samir Labidi, Hakim Ben Hamouda… 

Un foyer accepte d’héberger la jeune femme clandestinement et momentanément, le temps que Raoudha trouve une amie ou deux chez qui elle finira l’année universitaire. C’est dans ces conditions difficiles que Laabidi étudiait, donnait des cours dans des écoles libres et faisait la révolution du pain. « Je dois dire que j’ai évolué dans une faculté très impliquée politiquement. Les professeurs nous protégeaient contre les policiers. Il y avait de nombreux mouvements syndicaux. Moi, j’étais très impliquée mais je n’ai jamais fait partie d’un quelconque parti politique bien que je m’en sois beaucoup rapprochée. J’étais amie avec Chokri Belaid, Samir Labidi, Hakim Ben Hamouda… »

La juge a des souvenirs précis et précieux de cette époque et de cette ambiance qu’elle décrit comme familiale. « Quand on n’avait pas le sou pour achetait de la colle, on préparait une assida blanche pour coller les affiches et on mangeait ce qui restait. »

Son engagement syndical et populaire est total et indéterminé. Raoudha Laabidi est présente à toutes les grandes étapes, notamment la grève de la faim de 86 où elle est présidente du comité de protection de la grève. « J’ai assisté à tous les événements majeurs de l’époque. Et puis, il y a eu le coup d’Etat de 87. On s’est réveillé sur les cris et les youyous. C’était une sensation bizarre. Les conditions étaient difficiles, les gens à bout mais on ne savait pas si ce changement était bon ou pas. La manière de prise de pouvoir n’était pas rassurante. Nous, qui étudions les mouvements de libération dans le monde, étions déçus du processus. Et l’Histoire nous a donné raison. »

Crédit Photo: @Sabri Ben Mlouka
Crédit Photo: @Sabri Ben Mlouka

La formation à l’Institut Supérieur de la Magistrature

En 1990, Raoudha Laabidi intègre l’Institut Supérieur de la Magistrature où elle passera deux années et sera, sans surprise, représentante de sa promotion. Bien que difficiles, ces deux années serviront d’immersion totale dans le milieu de la magistrature, mais seront surtout deux années de formation nécessaires à l’exercice. « On travaillait dans les prisons, étions en contact avec les médecins légistes, nous effectuions des stages partout. Ce qui rend la tâche plus simple et juste plus tard en magistrature. »

Au bout des deux années à l’Institut, Raoudha  finit troisième de sa promotion et peut donc choisir où elle souhaite exercer. Ce sera l’Ariana pour elle, d’autant plus qu’elle venait de se marier avec son fiancé, un camarade de classe. Mais ce ne sera pas rose tous les jours. Avec son passé de militante, la juriste est attendue au tournant et ses faits et gestes sont épiés par tous. Raoudha Laabidi reste intègre malgré tout. Certaines de ses actions lui valent des ennemis en plus, comme lorsqu’elle refuse des donations pour le 26-26 (le fond de solidarité national de l’époque de Ben Ali). Mais lorsque je lui parle d’ingérence dans les jugements, Raoudha Laabidi est claire « On n’imposait presque aucun jugement. Ben Ali procédait autrement. Il avait son propre réseau avec lequel il travaillait directement. Et tous ceux qui étaient hors réseaux ne dérangeaient pas tant qu’ils ne parlaient pas.  Pour mon cas, il n’y a eu qu’une seule intervention, dans laquelle nous n’avons pas voulu marcher.  Nous étions 4 juges, chacune a fini par être affectée ailleurs. C’était un dossier sur lequel a voulu intervenir un ministre et il était question d’héritages et de grosses sommes d’argent. La Présidente de la cour d’appel nous avait donné son feu vert pour agir suivant la loi uniquement. »

L’exercice du droit dans un pays de droit

Il y a eu des choses horribles que je ne peux pas raconter, il y a des juges qui ont fini à l’hôpital psychiatrique. 

A l’époque, au bout de cinq années de travail, on pouvait obtenir des statuts de promotion, changer de grade.  Des trois grades qui forment l’hiérarchie du corps judiciaire, Raoudha Laabidi n’en a obtenu aucun en 14 ans d’exercice.  Son premier passage de grade à la cour d’appel lui a pris 14 ans, et 7 ans encore pour le grade de cassation. Là où certains gravaient ces échelons en 16 ans, à Raoudha Laabidi il aura fallu 23 ans. « Mais, j’ai choisi de ne pas m’indigner pour pouvoir travailler comme je l’entends et juger comme je le veux. Il n’y a eu qu’un seul gros coup. On a voulu me coller une faute sur un dossier qu’on m’accusait d’avoir perdu. Moi qui suis très vigilante de nature surtout par rapport aux dossiers, cela aurait pu me valoir mon poste. J’ai eu droit à 15 jours d’interrogatoire au ministère de la Justice, j’étais sur les nerfs. On me posait une question, me laissait poiroter 3 heures puis on revenait me reposer la même question. Au bout de 3 semaines, on ne cherchait plus après ce dossier…comme par hasard.  J’en étais arrivée à leur demander ce qu’il était advenu du fameux dossier. Des années plus tard, j’ai su qu’on avait demandé au Président de la cour d’appel de dire que le dossier était chez moi. »

Mais ce qu’a vécu Raoudha Laabidi n’est rien par rapport à ce que d’autres ont subi et qu’ils ont choisi de confier à la juge. « Il y a eu des choses horribles que je ne peux pas raconter, il y a des juges qui ont fini à l’hôpital psychiatrique. »

La recherche scientifique

Parallèlement à son exercice juridique, Laabidi postule à la faculté et entame un mémoire de recherche dont la thématique portait sur l’affiliation parentale dans la loi, la chariaa, et la législation. Il est également question de procréation médicalement assistée. « Mais j’avais peu de références pour mener mes recherches. Cela m’a pris beaucoup de temps et d’énergie, mais au final, le travail a beaucoup plu et intéressé. Il y a eu un grand débat car certains ont trouvé que je poussais la réflexion très loin. Puis le jury a fini par proposer ce mémoire à la publication. »

Lorsqu’elle est transférée, Raoudha Laabidi travaille d’abord à Nabeul, puis intègre le Centre d’études juridiques et judiciaires …par choix. « Je voulais faire des études de terrain sur la criminalité. J’ai pu mener des recherches sur les phénomènes de criminalité en Tunisie. A l’époque, je présidais la cellule de recherches sur la criminalité. J’avais avec moi un psychologue, un psychiatre et des jeunes magistrats. Nous avons travaillé pendant des années sur les prisons. Nous passions nos journées là-bas.  Nous mangions avec les détenus, qui cuisinaient leur propre déjeuner. Nous avons donc travaillé sur plusieurs volets : le vol, la drogue, les enfants en conflit avec la loi et la violence. Le livre traitant des conflits des enfants avec la loi a été publié après la révolution. Pour les autres on attend encore. » Car si on les laissait faire ce genre d’études, ce n’était nullement dans le but de les publier au grand public, mais plutôt pour servir de base pour des réformes de lois ou des classifications de drogues ou autres.

« Nous avons également travaillé sur les tatouages, dans la foulée, en travaillant sur les drogues. Ceux des prisonniers sont différents. Ils ont d’autres sens. Nous avons établi un lexique autour de ces tatouages. Nous avons également mis en place celui du jargon carcéral. Nous espérons pouvoir publier cela un jour. »

Les sujets auxquels s’intéresse la juriste peuvent sembler anodins, inintéressants ou rares, mais c’est spécifiquement de là que découle de nombreux phénomènes sociétaux que nous cherchons à traiter. La jeune femme a choisi entre autres de s’intéresser aux graffitis des toilettes des lycées et collèges. « C’est dans ces endroits qu’on a accès à la psychologie des élèves. Ces dessins ont beaucoup d’importance. Notre recommandation pour les cellules d’écoute des écoles était d’ailleurs d’écouter les toilettes d’abord. » Les sujets de recherches sont multiples : le vol, le blanchiment d’argent, la réinsertion sociale des jeunes filles des maisons de correction. Les plus grands sujets sont traités et une stratégie nationale détaillée est rédigée. « Elle est d’ailleurs toujours valable aujourd’hui. » me dit-elle !

Crédit Photo: @Sabri Ben Mlouka

Présidente du premier syndicat national des magistrats

Au fil des ans, Raoudha Laabidi constate qu’en ce qui concerna la justice, il y avait l’Association tunisienne des magistrats, une amicale aussi, mais que ce n’était pas assez, que les prérogatives étaient limitées, que pour négocier les salaires et les demandes du secteur, il fallait passer par l’UGTT. « Au lendemain de la révolution, nous étions 5 magistrats à nous réunir pour proposer un projet à propos des lois des magistrats, une réforme de la loi 67. Nous avons senti que la justice a déçu le peuple. Nous avons donc présenté de nombreux projets qui ont capoté par manque de volonté politique. Au bout de quelques jours, j’ai pensé au syndicat, un peu comme dans les autres pays : France, Algérie…Nous avons donc fait la proposition à tous les magistrats. Nous avons récolté 840 signatures et j’ai été proposée comme présidente. Le syndicat a beaucoup été critiqué au début mais il a prouvé au fil du temps que c’était un groupement nécessaire dans la magistrature. »  En quelques mois seulement, le syndicat rallie 1300 juristes sur 1800 et commence à porter leurs revendications tant auprès du ministère de la Justice que de l’Assemblée nationale constituante. Le train est en marche et Raoudha Laabidi, satisfaite, pense déjà à la suite.

L’Instance nationale de lutte contre la traite des personnes

« Je pense que cela coulait de source, que c’était une suite logique. J’avais déjà mis un pied dans tout ce qui pouvait tourner autour de ces thématiques. J’ai enchaîné les recherches sur les criminalités. Et comme je suis de Jendouba, je connaissais aussi les cas de ces filles  mineures qui travaillent dans les maisons. Les tractations et la traite, j’en connaissais un rayon. Les gens ont en tête que la traite humaine, c’est cette estrade sur laquelle on monte et on vend les gens. » Malgré tout, Raoudha Laabidi hésite au départ à se présenter pour le poste de direction de l’Instance Nationale de lutte contre la traite des personnes à cause de sa dépendance du ministère de la Justice. Puis convaincue qu’elle pourra malgré tout garder son indépendance, comme elle l’a toujours fait, elle postule et obtient le poste. « Il fallait plusieurs critères : compétences, expérience, publications, ancienneté, âge…finalement c’est l’ancienneté et l’âge qui ont tranché en ma faveur. »

Aujourd’hui, et comme les 30 dernières années, Raoudha Laabidi est plus que jamais passionnée par ce qu’elle fait. « Dans cette Instance, j’ai plein de prérogatives. Le domaine est passionnant ; tu dois coordonner entre les différents ministères ;  Il y a toujours une victime au centre, et le combat se poursuite entre prises en charge sociale, médicale, psychiatrique, psychologique, etc. »

Celle qui a su garder son indépendance et protéger son intégrité poursuivra ses cinq années au sein de l’Instance, fera de son mieux, puis passera le relai à quelqu’un d’autre. « J’ai encore plein de choses que je veux faire, notamment dans mon nouveau poste obtenu par grade, celui de Présidente à la cour de cassation. » conclut Raoudha Laabidi