Femme du mois : la championne paralympique, Soumaya Bousaïd

0
234
Photographe : Sabri Ben Mlouka pour Femmes de Tunisie Magazine

À 38 ans, le parcours de Soumaya Bousaïd force le respect. Championne paralympique, la jeune femme, qui n’a commencé l’athlétisme qu’à l’âge de 25 ans, a su s’imposer aussi bien chez les valides que chez les athlètes handisport. En septembre dernier, aux championnats du monde d’athlétisme Masters à Malaga (Espagne), elle remporte la finale du 1 500 mètres et obtient la médaille d’or, devenant dès lors la championne du monde. La médaillée de bronze aux 10 kilomètres se prépare déjà pour les championnats du monde de 2019. Nous la rencontrons à la veille de son départ en Afrique du Sud pour le stage de préparation. Originaire de Djerba, mais née à Tunis, Soumaya Bousaïd ne vivra dans la douce que quelques six années durant son enfance. De cette période, elle ne gardera que l’accent du sud dont elle est fière. Son père, menuisier, décide après avoir essayé de travailler dans sa ville natale, que le destin de ses enfants se fera à Tunis.

Petite fille, Soumaya aime le sport et la mode. « Je ne pratiquais pourtant pas le sport dans un club. Je jouais au ballon ou courais dans le quartier ; et je fabriquais des poupées en mousse que j’habillais avec des bouts de tissus récupérés un peu partout. » Durant les premières années de vie de la jeune fille, personne de la famille ne se rend compte de son handicap visuel. Bien que du côté du père, la malformation existe, personne ne croit cette petite fille qui dit ne pas bien voir alors qu’elle fait tout normalement. « Dans la famille de mon père, certains sont même aveugles. Pour mon cas, il a fallu que j’intègre l’école primaire pour que direction et enseignants se rendent compte que j’avais de sérieux problèmes de vue. C’est là qu’on m’a emmenée voir un ophtalmologue, qui a expliqué à mes parents que j’avais des problèmes de vue. » 

Après avoir passé tout le primaire à Djerba, Soumaya arrive à Tunis et intègre sa première année au collège. Malheureusement, et au bout du premier trimestre, on lui interdit la pratique du sport à cause de sa malformation. Quelques mois plus tard, les professeurs, fatigués de cet encadrement spécifique imposé, signent pour que la petite Soumaya aille dans une école spécialisée. « J’avais pourtant 15 de moyenne. J’ai d’ailleurs refusé d’y aller. J’allais pleurer tous les jours devant mon lycée. Ma mère a même écrit au ministère de la Jeunesse et des Sports pour leur parler de mon cas. Quand ils ont daigné me reprendre, j’avais déjà perdu deux ans. J’ai préféré arrêter et me mettre au travail pour aider ma famille qui était dans le besoin. »

Photographe : Sabri Ben Mlouka pour Femmes de Tunisie Magazine

La mode d’abord

La future athlète a à peine 13 ans lorsqu’elle intègre une usine de fabrication de jeans. « J’ai commencé par nettoyer les fils, mais je me suis vite lassée de ce travail répétitif et sans grand intérêt. J’ai demandé à changer de zone et à faire un autre travail, plus intéressant. J’ai donc commencé à m’occuper de nettoyer et organiser une des chaînes de couture. Lorsque les filles allaient déjeuner, je restais pour apprendre à manier les machines. J’étais motivée et voulais évoluer. » Si bien que la cheffe la remarque un jour et lui propose de lui prêter une petite et ancienne machine sur laquelle elle pouvait s’essayer à la couture en utilisant les déchets. Soumaya apprend et évolue tout aussi rapidement. Son travail est minutieux et remarquable. Elle a de bonnes idées et en arrive même à remplacer des jeunes ouvrières à la « coupe ». La jeune femme est même repérée par un client fabricant allemand qui lui propose de subventionner ses études de modélisme à l’école « Le grand chic ». Elle enchaine avec 4 années dans une école italienne et obtient son diplôme en 2004 en affichant l’une des meilleures moyennes de l’école.  

Le sport à 25 ans

Pendant toute cette période où elle évolue doucement dans le milieu de la mode, Soumaya n’oublie pas de s’amuser et de passer les samedis chez ses amis à jouer au football et à courir avec les jeunes du quartier. « D’ailleurs c’est l’un d’eux qui m’a parlé de son entraîneur, Raouf Ben Abdallah et m’a expliqué le principe du marathon Comar pour la première fois. J’y ai donc participé pour le fun. Je n’étais même pas inscrite, j’ai dû les supplier pour me donner un dossard. J’ai fini 6e lors de la course. »

L’entraîneur du jeune garçon remarque la prestation de Soumaya et lui propose une inscription dans un club. La jeune femme hésite puis abandonne l’idée. « Il fallait s’entraîner à El Menzeh et moi je travaillais à La Manouba. C’était trop de contraintes  pour une petite passion qui ne me faisait pas vivre, contrairement à mon boulot. »

Soumaya reprend tout de même le chemin du marathon l’année d’après et participe au Comar. Cette fois-ci elle finit 3e. « L’entraîneur a fini par me convaincre de courir pour le club de Megrine qui n’était pas loin de chez moi. Cela m’a d’autant plus motivée que j’allais avoir pour entraîneur une femme.» 

Au travail, les collègues et les directeurs sont contents pour Soumaya, surtout que celle-ci assurait quand même côté productivité. « J’avais des permissions pour aller courir. Ma première course, c’était à Nabeul et j’ai fini 2e après avoir couru les 10 km. » Pendant des années, Soumaya court avec les valides et s’entraîne aussi souvent qu’elle peut, qu’il neige qu’il pleuve ou qu’il vente. La jeune femme est toujours parmi les 3 premiers peu importe les compétitions auxquelles elle participe. 

De 2005, année à laquelle elle débute l’athlétisme, et jusqu’à 2008, Soumaya Bousaïd s’entraîne avec les valides et marque des temps records. Pourtant, les directeurs la trouvent âgée et sans futur potentiel pour participer à des championnats internationaux. Ils ne veulent pas miser sur elle. Il aura fallu que l’adjoint de son entraîneur aille suivre l’équipe nationale en handisport, pour que ce dernier lui propose de passer le test et de le rejoindre. Soumaya participe désormais aux courses de la catégorie T13 et s’entraîne pour les Jeux paralympiques d’été de 2008 à Pékin. Elle y remporte deux médailles d’or dans les épreuves du 800 m T12-13 et du 1 500 m T13, et finit quatrième au 400 m T13. « C’était une vraie revanche pour moi. J’avais fait mieux que les valides qui me refusaient la participation aux championnats. » 

Photographe : Sabri Ben Mlouka pour Femmes de Tunisie Magazine

La combat pour la parité

Pour les jeux méditerranéens de 2009, Soumaya a la grande surprise de se voir retirer son nom de la liste des participants. Il lui faudra faire des mains et des pieds et contacter le ministre en personne pour avoir droit d’y aller. Sans surprises, elle finit 6e.

Si Soumaya Bousaïd comprend une chose, c’est qu’il lui faudra batailler au quotidien pour faire valoir ses droits et pour imposer la parité entre les athlètes handisport et les athlètes valides. « J’avais des médailles et je ne comprenais pas pourquoi j’avais moins de primes que les valides ; pourquoi je n’avais toujours pas intégré le centre sportif, bref, pourquoi on ne me traitait pas comme une championne olympique ? » Soumaya va alors jusqu’au bout et sollicite l’aide des médias pour mettre son affaire sous les feux des projeteurs. Lorsque l’équipe de l’émission « El Hak Maak » vient pour enregistrer un VTR sur son cas, tout le monde est en panique et on lui promet un toit et un encadrement digne à condition d’accepter que l’émission ne soit pas diffusée. «  Mais si j’avais su que les problèmes de contrat et de salaire ne seraient pas réglés, je n’aurais pas demandé la non diffusion de l’épisode. Encore une fois, il a fallu écrire des lettres, contacter le ministère ; j’ai même acheté la Constitution pour connaître tous mes droits de personne handicapée. J’avais un salaire de 120 dinars, alors que les valides jouissaient d’un montant de 1000 dinars. J’ai donc porté plainte pour avoir droit aux mêmes salaires et primes. J’ai fait des allers-retours au parlement, au tribunal administratif et celui de première instance. Une bataille qui a duré longtemps. En même temps et en 2012, on me refusait la participation aux Jeux paralympiques et on me renvoyait du centre. J’ai dû m’entraîner toute seule et payer mes stages. C’est grâce au ministre de l’époque -Tarek Dhiab- que j’ai pu participer et gagner une médaille d’argent dans l’épreuve du 400 mètres T13 aux Jeux paralympiques de Londres de 2012 ». Après ces résultats, les officiels commencent de plus en plus à s’intéresser à elle. Soumaya participe aussi aux paralympiques de Rio de Janeiro en 2016. Elle remporte une nouvelle médaille d’or au 1 500 m T13. 

Aidée par les députés, Soumaya et ses amis préparent une manifestation pour la parité, au retour des médaillés paralympiques à l’aéroport. « Nous avons été soutenus, surtout que les valides n’avaient pas remporté de titres. Et nous avons eu gain de cause en 2016. Aujourd’hui, et grâce à une bataille qui a duré 10 ans, les handicapés touchent enfin les mêmes salaires et primes que les valides.» Mais pour Soumaya le chemin est encore long. Il y a aussi la question du budget, qui est beaucoup moindre. « Et celle du sponsoring. Aujourd’hui il faut que chacun fasse son travail et que l’on investisse en nos champions. Il n’est pas normal que j’en sois encore à payer mes billets d’entraînement seule parce que le budget ne le permet pas. » 

Si Soumaya a quelque part trouvé un semblant de bonheur dans un club français qu’elle a récemment intégré, ce n’est pas encore le cas pour les athlètes handisport tunisiens. La bataille pour la parité n’est pas encore gagnée. « Mais je la mènerai jusqu’au bout. », conclut Soumaya Bousaïd.