Véritable phénomène, Faten Fazaa créé un raz-de-marée là où elle passe. De ses signatures de livres à l’allure de fêtes et de soirées dansantes, et où la queue s’étend sur des dizaines de mètres, jusqu’à ces passages sur les télés et radios en prime-time, en passant par ses déclarations sur Instagram, la jeune femme ne passe pas inaperçue. Faten, on l’aime ou on la déteste. Personne ne saurait donner d’explications. D’autant plus que toute cette polémique autour de son personnage n’a d’origine que des livres écrits en derja et qui depuis 2018 se hissent à la première place des ventes en Tunisie. Interview.

Femmes de Tunisie : Qui est Faten Fazaa ?

Faten Fazaa: C’est l’écrivaine la plus controversée en Tunisie. Au fait, pour être plus précise, je suis la première femme qui a écrit en derja. J’ai toujours cru que la derja pouvait être une vraie langue de littérature. Malgré les campagnes de lynchage et toutes les polémiques qui ont suivi les sorties de mes livres, j’ai réussi à atteindre un objectif incroyable: faire que la plus grande vente dans l’histoire du livre en Tunisie soit celle d’ouvrages écrits en derja.

F.D.T : Quand a commencé ton amour pour l’écriture ?

F.F : On ne choisit pas l’écriture. C’est elle qui nous choisit. Je n’ai jamais eu un amour particulier pour l’écriture. Cela ne faisait partie ni de mes projets de vie, ni de mes rêves. C’est venu naturellement.
Il y a quelques années, j’ai commencé à écrire de longs statuts et des réflexions sur Facebook. Ceux qui me lisaient réagissaient à ces pensées et m’encourageait à écrire plus et plus long. C’est là que l’idée a commencé à germer dans ma tête.
Jusqu’au jour, où l’envie de le faire devenait plus pressante. Il y avait en moi des idées et des émotions qui devaient sortir. Je sentais comme si j’étais sur le point d’exploser.
J’ai commencé à rédiger, non pas par passion, mais pour guérir de quelques maux. Celui de ne pas avoir pu assister aux funérailles de ma grand-mère, de la souffrance que peut engendrer l’expatriation et de la désillusion de mon mariage. C’est comme ça que l’aventure a réellement démarré. Un besoin d’exorciser.

F.D.T : Avant d’être publiée, qu’est ce que tu écrivais ?

F.F : Comme je l’ai dit précédemment, c’était de simples statuts Facebook, longs certes, mais sur un réseau social. J’écrivais aussi des messages et des lettres pour mes copines qu’elles envoyaient ensuite aux petits copains. J’étais leur nègre (rire) . Et puis j’avais aussi un journal intime…

F.D.T : Pourquoi avoir eu envie de publier ?

F.F : C’était un cri venu de l’intérieur. A un moment, je me suis sentie prête à extérioriser cette douleur. Mais j’ai aussi senti, que dans ma vie, il fallait passer à autre chose. Je ne pouvais pas continuer éternellement à écrire de longs statuts sur les réseaux sociaux. A un moment, il fallait aller au-delà des likes et des partages et proposer quelque chose de plus construit. La vie en Allemagne m’a aussi appris que quand tu as un talent quelconque, il faut savoir l’exploiter, le travailler et aller vers de l’avant en sortant de ta zone de confort. C’est ce que j’ai essayé de faire en me lançant dans ce projet.

F.D.T : Pourquoi le choix de la derja ?

F.F : Pour la petite histoire, j’ai intégré le monde des réseaux sociaux un peu tard. Les Tunisiens y écrivaient déjà en derja et lorsque je l’ai découvert, j’ai trouvé ça formidable. Après, lorsque j’ai pensé à écrire un livre en derja, je n’ai jamais pensé qu’en utilisant la langue maternelle, cela allait provoquer un tollé de critiques et de polémique. Surtout qu’il y a eu avant des auteurs qui l’on fait. Je ne suis ni la première, ni la dernière.
Pour moi, écrire en derja me semble naturel. Comme un français le ferait en français. J’écris dans la langue que j’ai apprise à la naissance et que j’ai toujours pratiqué. L’arabe littéraire n’est pas ma langue maternelle. Et puis, je ne sais pas écrire dans d’autres langues. Je ne sais le faire qu’en derja. Je m’y sens à l’aise. Je peux faire passer des émotions, des messages et beaucoup d’humour. C’est aussi la langue avec laquelle je réfléchis. Et à partir du moment où j’écris comme je réfléchis, cela devient une évidence.

F.D.T : Raconte-nous l’aventure de la création de ton premier livre « Asrar 3ailiya ». Les doutes, les inspirations, etc.

F.F : Il n’y a eu aucun doute autour de l’écriture de Asrare 3ailya, ni grande pré-réflexion d’ailleurs. Je venais de finir de lire « Soufi mon amour » de Elif Shafak. Je me rappelle avoir éclaté en sanglots, puis m’être mise à écrire un peu. J’ai ensuite appelé mon père en lui disant que j’allais écrire un livre.
Aujourd’hui, je pourrais dire que « Soufi mon amour » a changé mon destin. C’était un livre-ami et j’ai ressenti un énorme vide après l’avoir terminé. J’ai tout écrit en 4 mois. L’histoire de « Asrar 3ailiy » était prête dans ma tête. Il est à moitié autobiographique. Le reste est fiction. Mais je savais d’où je partais et où je voulais arriver. « Asrar 3ailiya » contient tous les défauts d’un premier livre, mais aussi tous les espoirs d’un premier livre.

F.D.T: Comment as-tu vécu ton premier succès ?

F.F : D’abord le succès ne m’est jamais monté à la tête. Ca, je tiens à le préciser. Jusqu’à aujourd’hui, je pense qu’écrire est un travail à saluer, mais en aucun cas, l’auteur n’est une personne supérieure aux autres. Pour moi, il n’y a pas de sous métier.
Le succès m’a surpris bien sur. Je n’avais jamais imaginé vivre de tels moments, que mes livres se hisseront au top des ventes en Tunisie. Et je n’ai jamais imaginer organiser des signatures comme celles que j’ai eu l’occasion de faire. Je ne m’attendais pas à tout cet amour, ni à toute cette haine aussi. C’est un cadeau du ciel. La baraka du succès. Je sais qu’il y a des auteurs qui écrivent mieux que moi mais qui n’ont pas eu cette chance. Donc oui, je suis chanceuse aussi. Je suis consciente de cela et c’est précisément la raison pour laquelle je ne changerai jamais.

F.D.T : Quelle était la réaction de ton entourage ?

F.F : Ils étaient tous contents et m’ont beaucoup encouragé. Mon père était surpris. Il m’avait dit « le vilain petit canard s’est transformé en cygne. » (Rires).

F.D.T : Comment as-tu pris la polémique autour de ton livre ?

F.F : Au début, ça m’avait choquée. Je n’avais jamais imaginé qu’un livre pouvait provoquer toute cette polémique. Je n’avais jamais imaginé subir un tel lynchage. Et puis, avec le temps, j’ai décidé de quitter Facebook.

Aujourd’hui et au bout de 3 ans et demi de travail, lorsque je regarde mon parcours, je trouve que tout ça est petit et mesquin. Aujourd’hui encore, on n’arrête pas avec les insultes virtuelles, les captures d’écran, les statuts de moquerie etc. Je n’ai pour eux que du mépris souverain.

F.D.T : Que représentent les réseaux sociaux pour toi ?

F.F : Les réseaux sociaux ont joué un rôle important dans mon succès. Tout est parti de Facebook, même si aujourd’hui, j’ai migré vers Instagram.
Je n’ai jamais imaginé faire des séances de signatures avec une telle ampleur. Et pour cela, les réseaux sociaux m’ont beaucoup aidée dans la communication autour de mon travail.
Les supporters, mais aussi les haters ont contribué à mon succès. Ce que partageaient les « haters » intriguait et incitait les gens à acheter, lire et découvrir mes livres. De nombreuses personnes ont eu vent de l’existence de mes livres à travers des campagnes d’insulte sur les réseaux sociaux…

Sur Instagram, j’ai construit une communauté safe. J’ai essayé d’être très généreuse et valorisante avec cette communauté que j’aime sincèrement. Je les considère comme une deuxième famille. Ils ont toujours répondu présents. Ils viennent me voir de n’importe où et emmènent mes livres partout (Hollywood, Zanzibar, New York etc.) et c’est magnifique. Instagram est devenu une passion. Je m’y sens un peu comme une réalisatrice, avec du contenu à partager, que ce soit autour de la cuisine ou en donnant des conseils aux femmes qui veulent s’affranchir.

F.D.T : Quels conseils donnes-tu aux jeunes qui veulent réussir et qui ont certains blocages ?

F.F : On dit que les murs ont des oreilles. Moi je vous propose de construire des murs autour de vos oreilles. N’écoutez personne et suivez le chemin de votre cœur. Faites le premier pas hors de votre zone de confort.
Trouvez la bonne idée. C’est elle qui garantit la réussite et le succès. Ne laissez personne vous décourager. Et si vous ne réussissez pas la première ou la deuxième fois, continuez, et essayez de trouver un autre chemin et d’autres possibilités.
Nelson Mandela disait : « Ne laisse pas la réalité changer tes rêves, laisse tes rêves changer la réalité. »