Exposition : rencontre avec David Bond, le plus tunisien des Écossais

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Vendredi 14 avril avait lieu le vernissage de l’exposition de David Bond à l’Espace « Imagin » (Carthage). L’occasion de rencontrer le plus tunisien des écossais qui connaît mieux que quiconque notre paysage urbain.

Depuis quand dessinez-vous ?

Je m’intéresse depuis toujours aux paysages urbains, aux villes, aux formes des villes, aux récits qui sont associés à la ville. Je suis originaire d’Écosse, de Glasgow, une ville industrielle qui a dû faire face à beaucoup de changements, qui a un patrimoine architectural très varié, victorien. J’ai vécu dans cette ville à l’époque de ces changements. J’ai vécu à Alger quelques années et je suis arrivé à Tunis au mois de février 1995. Cet intérêt pour la forme de la ville s’est traduit par l’investissement dans le dessin… et le dessin et la ville sont deux choses qui vont toujours ensemble.

Y a-t-il des thèmes récurrents dans vos oeuvres ?

Peut-être la façon à laquelle les formes de la ville [de Tunis] change. Ce qui m’a frappé, aussi bien à Alger qu’à Tunis, c’est la façon avec laquelle on peut voir les traces du passé, les apports du présent, sous une forme simultanée. Je pense que c’est ce télescopage des temps et des époques qui constituent un des thèmes récurrents.

Passé ou présent ?

Les deux ensemble. Je suis assez intéressé par l’architecture moderniste à Tunis où l’on voyait un avenir pas tant porté sur l’architecture de la belle époque ou l’art nouveau. C’était les années 1950, 1960, 1970, une période très inspiratrice.

Depuis le temps que vous revenez à Tunis, quels changements observez-vous ?

Au début des années 1980… des souvenirs un peu éloignés… La tenue des gens : il y avait encore des messieurs en djellaba avec un parapluie puisque j’étais arrivé au printemps. Un printemps pluvieux. Dejallaba, burnous, parapluies, chéchia… Et je demandais mon chemin en français… Il y avait cette présence d’un style de vie qui relevait encore des années 1950-1960-1970. Des safséri très présents même dans les grandes avenues de Tunis. Le métro léger (TGM) venait de commencer, la cathédrale de Tunis ouverte aux visiteurs. Il y avait encore une population italienne et française qui achetait le Figaro des nombreux kiosques qui existaient à l’époque […] On trouve encore ces repères : l’ambassade britannique qui est toujours là, la Porte de France, la Cathédrale. Les grandes lignes de décor restent les mêmes mais il y a beaucoup de changements. Les tenues des gens, beaucoup plus variés. Le burnous se porte encore ici et là… 

J’ai remarqué que la génération montante avait une grande variété de tenues, de coiffures, d’expérimentations, beaucoup plus de libertés d’expérimentation, marquées davantage aujourd’hui que par la passé. J’ai pu faire une licence complète au 9 avril et je me rappelle encore de l’excellente ambiance, très accueillante mais assez uniforme d’un point de vue de l’uniforme des étudiants et étudiantes. Assez sobre. Aujourd’hui, je constate des essais, des explorations.

L’une des choses les plus fascinantes sur la ville de Tunis est cette façon avec laquelle les différentes époques se télescopent. Et pour moi, le collage dit quelque chose sur cette présence de différentes époques, de styles d’architecture différents qui peuvent ailleurs avoir des programmes de rénovation un peu effacés, lisses. En Europe, dans les villes que j’ai visitées, il y a une perte de cette densité qui m’intéresse même si c’est esthétiquement agréable.

Des artistes dans votre famille ?

Mon père dessinait les plantes et les fleurs. Il était scientifique dans le domaine des études botaniques. À ma connaissance, il ne s’est pas aventuré dans les paysages urbains mais on avait commencé à explorer, ce que l’on appelle aujourd’hui le patrimoine architectural de Glasgow ensemble. Il avait cet oeil pour le détail, l’esprit de synthèse et d’analyse, le fait de commencer par la surface des choses. Je pense que cette capacité d’observation scientifique, j’en ai hérité de mes deux parents qui étaient tous les deux scientifiques.

Combien de tableaux pour votre dernière exposition ?

Autour d’une vingtaine. Des travaux de ce printemps. L’exposition a comme titre : « La ville te suivra », en référence à un poème de Constantine Cavafis sur Alexandrie […] J’ai clôturé ce chapitre et j’ai pu me consacrer à une période de créativité urbaine sans avoir d’arrière-pensées sur des doctorats à terminer, etc.

Y a-t-il des remarques sur votre travail qui vous irritent particulièrement ?

« Est-ce que vous êtes architecte ? ». Je comprends la question souvent posée par des passants très intéressés. Dans un sens, ils ont raison…

Il y a beaucoup de bleu dans vos oeuvres. Est-ce une référence au ciel souvent bleu de Tunis ?

Ce sont des serviettes de la compagnie Ikea ! On ne peut pas nier que c’est une couleur qui a une certaine visibilité dans le paysage urbain tunisien. Peut-être pour moi la lumière du crépuscule, qui tombe très vite, me frappe quand on vient des pays du nord. En Écosse, en été, il fait encore jour vers 9 h -9 h 15 tandis qu’ici j’ai été frappé par la vitesse de ces « soirs fugitifs », une phrase d’Albert Camus.  

Avez-vous déjà exposé dans d’autres pays arabes ?

À Sanaa, au Yemen, en 2006, au centre culturel français. Une expérience très différente d’arriver dans un lieu que je ne connaissais pas. C’est d’ailleurs un diplomate tunisien qui m’a guidé dans cette visite. J’y ai passé 6 semaines. Ensuite, je suis allé à Aden, ville portuaire, sur la côte yéménite. Je m’y suis retrouvé plus qu’à Sanaa dans le sens où, comme Tunis, Aden a plusieurs ports, cultures, communautés qui ont vécu dans cette ville connue aussi pour ses présences coloniales.

Succès oblige, les oeuvres de David Bond se sont quasiment toutes vendues ! Il en reste heureusement quelques-unes mais il faudra faire vite…

Espace d’Art Imagin’-Société M’Création

26, rue Pline, Carthage Dermech

Téléphone : 71 277 337

Page Facebook : https://www.facebook.com/Espace-dArt-Imagin-Société-MCréation-156439631133700/