Mode : entretien avec Mohamed Ali Gasmi, créateur d’origine tunisienne né en Allemagne

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Il y a quelques mois, Mohamed Ali Gasmi sortait une toute première collection unisexe où le noir est maître. À 25 ans, ce jeune homme d’origine tunisienne et né à Kaiserslautern (près de Francfort, en Allemagne) a donc rejoint le cercle des nouveaux créateurs tunisiens passionnés de mode. Entretien avec un talent qui a choisi une couleur unique et des lignes simples.

Comment es-tu tombé dans le monde de la mode ?

Adolescent, je n’étais pas du tout intéressé par la mode. J’étais un enfant très timide, introverti et calme. Mes camarades de classe me brutalisaient, ce qui était très dur pour moi. Quand tu veux t’exprimer, que les autres sont très différents, qu’ils s’intéressent à la mode ou au sport — je déteste à ce jour le sport — et qu’ils te font sentir chaque jour que tu es différent, c’est très dur. Puis, un jour, ma grand-mère m’avait emmenée à sa boutique de seconde main préférée. J’y ai trouvé un jean’s Levi’s à 2 euros que ma grand-mère avait fini par m’acheter. Le jour d’après, je portais ainsi mon tout premier Jean’s de designer, ce qui avait quasiment choqué mes camarades.

Suite à cela, j’ai donc remarqué à quel point la mode pouvait avoir une influence sur les gens, leur manière de réfléchir ou de s’exprimer. Au départ, je portais ce type de vêtements uniquement pour me protéger de mes camarades et non par intérêt pour la mode. Puis, à 16 ans, j’ai travaillé dans une petite boutique. J’y beaucoup appris sur la mode, les tailles, les mensurations, les différentes combinaisons, la vente, etc., et j’ai réellement commencé à m’intéresser à la mode, au mannequinat, aux designers et j’ai décidé un jour d’en faire un métier, de dessiner des modèles pour les personnes qui aimeraient être fortes.

Pourquoi le choix du noir ?

J’aime le noir et je me sens très à l’aise en portant des vêtements de cette couleur. Je ne peux pas porter autre chose. Je trouve le noir à la fois moderne et traditionnel. Ça n’a pas d’âge et ça va à tout le monde. C’est aussi une question de pratique. Lorsque j’ouvre mon placard pour choisir des vêtements, ça ne demande que quelques secondes pour prendre un t-shirt noir. Je n’ai pas envie de trouver plein de couleurs et de chercher à faire des combinaisons. Je préfère la simplicité, le côté pratique. C’est ce dernier qui définit d’ailleurs ma marque.

À qui s’adresse ta marque ?

À tout le monde et à toute occasion. C’est ce qui est bien avec le noir. On peut en porter à n’importe quelle occasion. Elle s’adresse aussi aux fortes personnalités, aux gens forts qui aimeraient s’exprimer et affronter le monde.

01, ta première collection, est sortie il y a quelques mois. Comment pourrais-tu la décrire ?

Une collection très personnelle. Ma toute première. Je voulais donc faire quelque chose qui me ressemblait totalement. J’en avais une vision depuis 2 ans et je l’imaginais être portée. Puis, j’ai rencontré le mannequin franco-marocain Marwan El Anbari qui venait tout juste de commencer. Je lui ai alors demandé de travailler avec moi, on a gardé contact et il est devenu l’un de mes meilleurs amis. Ensuite il a signé pour l’agence Next et a travaillé avec Dolce & Gabbana et Aldo. On a enfin pu travailler ensemble après qu’il ait bataillé avec son agence. Après tout ce temps, il est resté fidèle à lui-même.

Je suis content de cette collaboration car Marwan a vraiment pu représenter ma collection en exprimant beauté et gentillesse. Pour 01, j’ai dessiné les habits pour moi-même sans penser à qui que ce soit, sauf à un moment donné lorsque j’imaginais Marwan les porter.

Le teaser de 01 a rencontré un certain succès. Pourquoi l’avoir tourné à Paris ?

Paris est mon premier amour. J’étais hébergé par une famille originaire de Jendouba qui avait un petit appartement. Je suis resté 6 mois dans la capitale française pour un stage et j’y ai appris plein de choses grâce à Rad Hourani, premier créateur unisexe dans l’histoire de la mode et membre invité de la Chambre Syndicale de la Haute Couture. Il m’a dessiné mon logo et m’a donné plein de conseils sur le nom de ma marque : oublier « Maison » pour faire plus international, utiliser juste « Ali », etc. Ce n’était pas évident pour moi au départ mais après réflexion ce n’était pas si mal. « Ali » sonne unisexe car c’est un prénom féminin aux États-Unis. C’est aussi « El 3ali » en arabe, quelque chose de haut. Va pour « Ali » !

Quels sont tes matériaux préférés ?

Du cuir. C’est intemporel et ça embellit avec l’âge. C’est même éternel. Je sais que si je dessine une veste en cuir, elle durera 20 ans. J’aime aussi le jersey parce que c’est facile, unisexe et porté par la plupart des gens.

Où fais-tu fabriquer tes créations ?

Tous les vêtements en cuir sont fabriqués dans une usine à Sousse choisie également par Dolce & Gabbana et Burberry. Pour la conception de mes balgha, j’ai travaillé avec l’Artisanat à la Médina de Tunis.

Que trouves-tu à l’étranger et qui manque en Tunisie ?

La communauté. En France, il y a vraiment une communauté de personnes qui parlent entre elles, communiquent. C’est de la discipline, du travail, de la motivation pour arriver à un point. Il y a un certain esprit dans le monde de la mode que je ne retrouve pas à Tunis. Les gens se soutiennent entre eux. Quand je suis à Paris, je suis entouré par des amis qui me parlent de leur carrière. Le but est de nous soutenir entre nous, de nous porter vers le haut pour être les meilleurs. Avoir un avis réaliste et honnête est très important car mes créations sont constamment sous mes yeux.

J’ai donc besoin d’un regard extérieur pour me dire si c’est bien ou pas. En Tunisie, il n’y a pas de communication. Il manque aussi des agences de mannequinat et un vrai soutien aux nouveaux créateurs, notamment par les célébrités tunisiennes qui ont tendance à faire constamment appel aux mêmes créateurs. C’est très bien mais ce serait bien d’en faire connaître des nouveaux. 

As-tu des créateurs tunisiens parmi tes amis ?

Salah Barka, qui est très gentil et talentueux, Ahmed Talfit, très talentueux et sa robe de mariée pour Hanaa Ben Abdesslem est très très belle. Je regarde de près ce qu’ils font.

Il y a tellement de talents tunisiens à l’étranger mais que personne ou quasiment ne connaît en Tunisie. Je pense à Ali Latif, Anis Ben Choug, Sheherazade Dakhlaoui, Sadem Hadj Mansour. Ils ont fait des campagnes pour Versace, défilé pour Comme des garçons et de grandes marques. Mon amie photographe Ines Manai a travaillé avec Dior. Personne ne la connaît ici. Moez Achour est le premier photographe tunisien de street. Il vit à Dubaï et personne ne le connaît en Tunisie. C’est vraiment choquant.

Ce sont toujours les mêmes personnes et il n’y a pas de volonté d’encourager les nouveaux talents. Pour mes futurs projets, je tiens travailler avec de nouveaux mannequins et artistes pour les montrer mon soutien. 

Tu es derrière le compte Instagram Maghreb Talents qui regroupe justement les talents originaires du Maghreb. Comment y as-tu pensé ?

Au départ, je l’avais fait pour m’amuser et montrer les personnes qui m’inspirent. La première personne était Azzedine Alaïa. Les retours ont été très positifs.

Page Facebook ALI GASMI.