Entretien avec Dr. Ines Derbel, psychiatre-sexologue

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Un père qui ose le sexe oral sur sa fille, une nounou qui initie les enfants aux plaisirs sexuels, un oncle qui touche les parties intimes de toutes les petites filles de la famille… les histoires se succèdent et se ressemblent…ou pas. Des enfants à qui on vole leur innocence et leur confiance, les témoignages sur le groupe #EnaZeda sont édifiants et choquants. L’impression que l’enfant est pris pour cible, qu’une grande partie des victimes a un jour vécu l’inceste et/ou la pédophilie. Des témoignages écrits des années plus tard, mais qui relatent un mal enfoui, demeuré intact depuis le jour du crime. Pourquoi l’enfance ? Pourquoi la famille ? Dr Ines Derbel, psychiatre et sexologue nous donne quelques éléments de réponse concernant un phénomène qu’on ne croyait pas si présent en Tunisie.

Femmes de Tunisie : Sur le groupe #Enazeda, nous avons constaté la récurrence de deux fléaux en particulier, à savoir la pédophilie et l’inceste. Est-ce un phénomène mondial ou est-ce qu’il est plus accentué en Tunisie ?

Dr. Ines Derbel : Il ne s’agit pas d’un phénomène sociétal propre à la Tunisie, mais plutôt d’un fléau mondial qui a lieu beaucoup plus qu’on ne le pense dans toutes les familles quel que soit le niveau socio-économique, intellectuel, etc. Dans 80% des cas d’agressions chez l’enfant, la victime connaît l’agresseur. En général ça se passe dans la famille même, sinon c’est quelqu’un de confiance ; l’instituteur, le gardien de l’immeuble, l’oncle… Ce sont là des statistiques mondiales ; celles qui concernent la Tunisie ne sont pas vraiment fiables. La seule différence c’est qu’en Tunisie, on agit et on réagit différemment.

F.D.T : Qu’est ce qui pousse ces personnes-là à commettre de tels crimes ?
Dr. I.D. : C’est pathologique. Les pédophiles souffrent d’un trouble psychiatrique sous-jacent qui fait que l’objet de leur désir soit dévié vers les enfants. Il y a un amalgame concernant le consentement sexuel, le désir, le passage à l’acte… et une réelle incompréhension quant aux limites dans l’interaction avec l’autre. Ces personnes sont généralement impulsives et ne peuvent pas se contrôler, dans le sens où elles ne mesurent pas vraiment les conséquences de leur acte. C’est une sorte de pulsion qui doit être satisfaite ici et maintenant. Une fois cette pulsion satisfaite, il y a ce qu’on appelle « récompense positive ». La personne va alors chercher à renouveler cet acte pour retrouver le même plaisir. Les statistiques disent que la plupart des agresseurs ont eux-mêmes subi des abus ou des violences sexuelles, ce qui peut expliquer une bonne partie de la pathologie. L’autre partie concerne les structures de personnalité. Certaines personnes, qui sont vulnérables par leur structure de personnalité, leurs mécanismes de défense… sont prédisposées à des événements de vie où le passage à l’acte a lieu pour la première fois. Généralement, ça se reproduit. Et dans le cas de la pédophilie, il n’y a pas de prise de conscience.
Outre les actes pédophiles, il y a des actes qui ont lieu dans pratiquement toutes les familles dans le cadre de l’expérimentation sexuelle à un certain âge -généralement l’adolescence-, avec les enfants qui sont moins âgés. Derrière cette tentation, l’accessibilité et la promiscuité. Ces actes-là ne sont pas forcément reproductibles et n’arrivent pas forcément dans le cadre de la pathologie de la pédophilie, surtout si ça ne dépasse pas les attouchements. A cet âge, on ne peut pas encore se prononcer.
S’agissant de l’inceste, on est toujours dans la pathologie, mais la problématique psychopathologique est plus importante.
Et franchement, loin des normes psychologiques qu’on étudie, ce que je constate sur le terrain avec la patientèle, c’est qu’il n’existe pas de cas standards ou d’indices qui nous amènent à dire que dans telle famille il peut y avoir de l’inceste. Par contre, il peut y avoir un facteur de risque, tel que la promiscuité dans un espace réduit.
Je peux aussi donner l’exemple d’un père qui se rend compte que sa fille adolescente l’a vu faire l’amour avec sa mère, cela peut lui donner des idées, un peu d’excitation psychique qui va peut-être le mener vers l’excitation physique. Là, il peut y avoir une possibilité de passage à l’acte. Si un père franchit la limite avec son enfant, c’est qu’il y a d’autres problèmes psychiques sous-jacents. Et au bout du compte il se dit que c’est son enfant et qu’il peut en faire ce qu’il veut.

F.D.T : Les agresseurs sexuels peuvent-ils être traités ?

Dr. I. D. : Il s’agit de l’une des pathologies les plus dures à soigner en sexologie ou en psychiatrie. C’est une sorte de pulsion qui est enracinée, et parfois bien enveloppée de telle sorte que la personne ne s’en rend pas compte. Et elle ne peut pas s’en détacher même s’il lui arrive d’avoir une période d’accalmie.
En Tunisie, les agresseurs sexuels (pédophiles et récidivistes) sont généralement traités au sein du service de psychiatrie légale à l’hôpital Razi. On parle de prise en charge psychologique et par pharmacothérapie pour réduire l’impulsivité et apprendre à contrôler les pulsions, mais les deux ne sont pas très efficaces.

F.D.T : Quels sont les retentissements psychologiques chez la victime ?

Dr. I. D. : Les séquelles psychologiques sont nombreuses : il y a l’état de stress post-traumatique, l’anxiété, les troubles du sommeil, les aversions sexuelles ; c’est-à-dire que la victime ne peut même plus supporter qu’on lui touche la main, la peur de l’engagement, les troubles sexuels (de l’excitation, de l’orgasme, du désir, le vaginisme secondaire, etc.), l’absence de lâcher-prise, ce qui crée notamment beaucoup de problèmes au sein du couple. Un souvenir latent peut également se déclencher spontanément en regardant un film, en lisant un témoignage, ou pendant des moments critiques tels que la grossesse ou l’accouchement chez la femme.
Quant aux répercussions sur la vie sociale, on peut parler de dépression, d’anxiété, d’introversion… La victime voudra vivre en isolement et ne fera plus confiance à personne, car pour elle, tout individu est capable de lui faire du mal.

FDT : Une agression sexuelle peut-elle changer l’orientation sexuelle de la victime ?

Dr. I. D. : On ne choisit pas son orientation sexuelle, on nait avec. Ce ne sont pas les événements de la vie qui vont faire qu’untel soit homo ou hétérosexuel. D’ailleurs, les études scientifiques l’ont prouvé ; aujourd’hui, la piste la plus plausible que les scientifiques sont en train d’explorer c’est la piste génétique.

F.D.T : Qu’est-ce qui empêche la victime de parler?

Dr. I. D. : Le tabou de la sexualité en général. La culpabilité parce qu’en Tunisie, on a tendance à culpabiliser la victime (ce qu’elle portait au moment des faits, son comportement, etc.), le «scandale», et le frein quand ça se passe au sein de la famille. La victime peut se sentir responsable d’éclater une famille ; c’est un poids qui l’empêche de parler pendant des années jusqu’à ce qu’elle prenne son indépendance ou coupe avec sa famille.
On peut aussi évoquer le manque d’éducation sexuelle, parce que si l’enfant savait que les limites ont été transgressées, il réagirait.

F.D.T : Et qu’est-ce qui empêche les proches de parler ?

Dr. I. D. : Le tabou aussi, même si les choses commencent à évoluer. L’intention de parler peut exister mais on ne sait pas comment aborder le sujet. On peut également craindre le fait qu’en abordant le sujet de la sexualité avec les enfants, cela voudra dire que tout est permis.

F.D.T : Quel est le suivi psychologique préconisé pour les victimes ?

Dr. I. D. : Un accompagnement psychologique, de préférence juste après l’agression. Plus tôt on le fait, mieux c’est. Mais ça reste un accompagnement pour que la victime évacue cette charge négative, pour qu’elle comprenne qu’elle n’est pas la seule à avoir subi ça. On l’accompagne dans le process de l’acceptation de la chose pour pouvoir avancer et reprendre une vie normale. En revanche, quand il s’agit d’un état de stress post-traumatique, on ne procède plus à une psychothérapie de soutien mais plutôt à une psychothérapie structurée pour l’aider vraiment à dépasser le choc. Le fait d’évacuer et de sentir qu’on est soutenu sans être jugé est très reposant. Une fois la période du premier choc passée, et que la victime devient plus apaisée, on peut travailler sur la reprise d’une vie normale.

F.D.T : Que pensez-vous de la campagne #Enazeda ?

Dr. I. D. : Au début, j’étais sceptique par rapport aux témoignages à découvert, car en Tunisie on n’est pas encore à l’abri de la stigmatisation. Mais, mis à part ce détail, je pense que c’est une très bonne chose dans le sens où ça aide à vulgariser le phénomène. D’ailleurs, de nombreuses personnes commencent à réaliser son ampleur grâce à #Enazeda. Ce groupe participe également à la clarification d’importants points, tels que le consentement, le droit de porter plainte, la possibilité de bénéficier d’un suivi psychologique, etc.
Par ailleurs, en exposant tous ces témoignages d’agressions sexuelles, cette campagne aide les victimes à se sentir moins seules, plus apaisées, et leur fardeau devient moins lourd à porter.
Ceci étant, je tiens à préciser qu’un témoignage n’est pas un acte anodin, mais une forme de résilience, un pas vers l’avant… Il doit donc absolument être consenti…un choix.

F.D.T : Que faire pour avancer ?

Dr. I. D. : L’application de la loi et l’éducation sexuelle sont naturellement primordiales pour pouvoir bien avancer… mais il est également important de sensibiliser la population, de changer la mentalité générale et de dépasser cette crise de valeurs qui existe dans notre société (individualisme, indifférence, égocentrisme, etc.). Les médias doivent bien évidemment en parler, mais il est essentiel que ce soit bien encadré.
Et bien qu’on soit sur la bonne voie, on remarque malheureusement un traitement non constructif du sujet dans certains médias, où l’image de la femme est encore loin d’être valorisée. Les médias se doivent d’être plus engagés et de faire plus attention au contenu de leurs émissions et aux discours qu’ils véhiculent.