Entretien avec Dorra Bouchoucha : « Il faut que le cinéma tunisien génère des recettes »

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Grand nom du cinéma tunisien, Dorra Bouchoucha compte parmi les producteurs au flair infaillible. A son actif, de nombreux succès à l’international, dont le plus grand à ce jour reste le film « Hédi » de Mohamed Ben Attia qui a été sacré meilleur premier film à la Berlinale 2016. Sans hésiter, Dorra remet le couvert et produit le deuxième long-métrage du réalisateur, « Weldi », dans les salles depuis le 11 novembre 2018. Interview

Femmes de Tunisie : Depuis quelques années, il y a un revirement dans le cinéma tunisien et ce dernier gagne de plus en plus de visibilité à l’international. A quoi est dû ce changement ?

Dorra Bouchoucha : Je préfère parler de changement ou d’évolution due à l’émergence de nouveaux réalisateurs, d’équipes techniques, dont une partie sort des écoles et instituts de cinéma et de méthodes de production plus souples, plutôt que de revirement. Les réalisateurs et réalisatrices  sont plus près des préoccupations de la société. La narration a changé, de nouveaux comédiens émergent, il y a plus de rigueur dans l’écriture et tout cela rend le cinéma tunisien à la fois plus original et plus universel d’où son succès à l’international.

F.D.T : Qu’est ce qui a fait que le nombre de films a augmenté ces dernières années ?

D.B : Le nombre de films a augmenté d’abord grâce au fait que les subventions de l’Etat vont à une dizaine de projets par an contre 3 ou 4 autrefois, mais aussi parce que le mode de production a évolué. Les techniques nouvelles permettent de filmer plus facilement et d’alléger les équipes. Les producteurs et réalisateurs cherchent des coproductions avec l’étranger ainsi que des moyens de financement privé en faisant appel à du mécénat et du sponsoring. Le succès de plusieurs films tunisiens sur le plan national et international a suscité des vocations et des envies de tourner. Des producteurs et des distributeurs étrangers s’intéressent de plus en plus  aux créateurs tunisiens et deviennent de possibles partenaires.

F.D.T : Par quoi se caractérise la nouvelle génération de producteurs ?

D.B : Elle est plus audacieuse, elle ne se contente pas des sentiers battus, elle va justement chercher des partenariats ici ou à l’étranger, elle ne se contente pas d’être gestionnaire de budget. Elle s’implique dans le processus créatif du film, à savoir de l’écriture du scénario jusqu’à la diffusion qui est une étape encore difficile car même si des salles de cinéma se créent, leur nombre reste insuffisant et nous manquons de distributeurs.

F.D.T : Aujourd’hui, un jeune réalisateur peut-il espérer une visibilité à l’international s’il n’y a pas le soutien financier et technique tunisien et étranger derrière ?

D.B : Pour un jeune réalisateur, s’il n’a pas le soutien financier et technique tunisien et étranger, c’est difficile. Mais, s’il a du talent, il peut montrer son film dans les festivals.

Une œuvre de qualité, même faite avec des petits moyens, peut être diffusée à l’international par le biais des festivals qui sont souvent des découvreurs de nouveaux talents. Les films sont ainsi vus par des distributeurs et des vendeurs internationaux et même des producteurs qui pourront s’intéresser à un prochain projet. Je peux citer le cas d’Alaadine Slim pour « The last of us » fait sans l’aide de l’Etat, qui a été sélectionné à Venise en 2017 où il a obtenu 2 prix et qui est distribué en France et dans d’autres pays.

Abdelhamid Bouchnak a lui aussi produit et réalisé sur ses fonds propres « Dachra », le premier film de genre « horreur » tunisien qui a été montré cette année en clôture à Venise. Il est invité partout dans le monde et va être vendu par Celluloïd,  une des sociétés les plus importantes sur le marché international.

F.D.T : Qu’est ce qui manque au cinéma tunisien pour devenir une véritable industrie ?

D.B : Pour que le cinéma tunisien devienne une véritable industrie, il faut qu’il génère des recettes qui permettent aux films de se multiplier en créant des emplois et en favorisant l’ouverture de salles.

Comme productrice, j’ai souvent intégré des étudiants comme stagiaires sur nos films. Beaucoup d’entre eux sont maintenant recrutés sur d’autres productions comme techniciens à part entière.

Il faudrait que de nouveau, les productions étrangères viennent tourner en Tunisie comme cela était le cas dans les années 80 et 90, à condition que toutes les administrations concernées fassent preuve de bonne volonté, de souplesse et soient moins frileuses qu’actuellement.

Je donne souvent l’exemple du Centre du Cinéma Marocain (CCM) qui, pour attirer et fidéliser les tournages internationaux, a obtenu des hôteliers qu’ils pratiquent des tarifs préférentiels et l’armée marocaine a même institué une unité spéciale dévolue au cinéma. Cette politique de soutien a donné des résultats remarquables : construction de studios, tournages avec des vedettes internationales, entrées faramineuses de devises dans le pays et reconnaissance mondiale du Maroc. La Jordanie est en train de se placer avec succès sur ce segment.

F.D.T : Quid de la Tunisie ?

D.B : Malheureusement en Tunisie, rien n’est fait pour faciliter ces tournages, bien au contraire, on multiplie les obstacles. En Tunisie, la profession a longtemps fait pression pour la création d’un Centre National du Cinéma et de l’Image, c’est chose faite. Mais le CNCI est encore entravé par les lois qui régissent le secteur et qui sont obsolètes, les plus récentes ont plus de 20 ans alors que tout a changé tant la technique que les moyens de diffusion.

Le CNCI ne jouit pas actuellement de toutes les attributions pour lesquelles il a été créé. Par exemple, les autorisations de tournage, l’attribution des cartes professionnelles, le guichet unique et la gestion de la Commission d’Aide à la Production dépendent encore le la Direction du Cinéma du Ministère des Affaires Culturelles. Cette situation entraine des doublons, des retards administratifs et des blocages qui nuisent à la bonne marche du secteur.

Le CNCI souhaite que l’aide à la production de l’Etat ne soit plus à fonds perdus mais qu’elle soit une « avance sur recettes » comme c’est le cas dans de nombreux pays comme le Maroc.

Cela n’engendrerait pas une obligation de remboursement en cas de manque de recettes, mais plutôt une dynamique, car si nous recevons de l’argent pour la création, nous devons  générer un retour sur investissement, c’est le fondement de l’industrialisation.

Bien que je sois productrice, même si c’est paradoxal,  je soutiens ce projet qui  nous responsabilise et peut créer une émulation. C’est l’Etat qui hésite à mettre en place ce dispositif. Pourtant, les mentalités changeraient si les professionnels ne considéraient pas cette aide à fonds perdu comme un dû.

A long terme, cette situation n’est pas viable. Même si l’Etat doit aider la culture, nous devons passer du statut actuel d’« assistés » à celui d’investisseurs pour le plus grand bien du métier.

@photo à la Une: Berlinale.de