Enquête : Amour et turbulences politiques en Tunisie

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Le constat est clair : depuis le 14 janvier, les préoccupations de la société tunisienne ont sensiblement changé. La politique prend de plus en plus de poids dans la vie de chacun. Manifestations, troubles sociaux, insécurité deviennent la discussion de base entre deux personnes attendant le bus, avec le chauffeur de taxi, chez le coiffeur, etc., remplaçant ainsi les discussions d’antan portant sur le foot ou la météo.

Kawther a 30 ans, elle est assistante de direction. «Avant, dit-elle, je ne me suis jamais intéressée à la politique, même pendant la révolution, je suivais à peine ce qui se passait, mais depuis le meurtre de Chokri Belaïd, j’ai senti que quelque chose de grave se tramait dans le pays et qu’il était trop tard pour faire machine arrière. Sur Facebook, je ne regarde plus que les pages politiques et je ne rate plus aucun débat à la télévision. Cette vie me mine le moral mais c’est plus fort que moi.»

Autant dire que les tribulations quotidiennes du Tunisien ont changé. Mais où est l’amour dans ce tourbillon socio-politique? Trouve-t-il encore une place? Ou reste-t-il le maître des sollicitudes chez les jeunes célibataires?

Une enquête a été menée en 2013 sur un échantillon de 63.000 hommes célibataires, âgés de 18 à 40 ans, issus de différentes régions et classes socio-professionnelles.

Le célibataire tunisien : qui est-il? 

Commençons par établir le profil type des chercheurs d’amour depuis 2011. Pour la gent masculine, formée à 81% de célibataires (ni divorcés, ni veufs), plus de la moitié ont entre 25 et 34 ans et sont diplômés du supérieur. Ils pratiquent assidûment le sport favori en Tunisie, comprenez passer du temps au café, avec plus de 7 heures par semaine pour 31% des hommes interrogés. 

«De toute façon, il n’y a rien à faire dans ce pays. Aller au café est l’activité la moins chère et sans doute la plus amusante qu’on puisse se permettre. Evidemment, si on avait la possibilité de voyager ou de faire des activités plus intéressantes, on le ferait. Personnellement, je passe autant de temps au café par dépit, » commente Nasser, étudiant en sciences juridiques à la faculté de Tunis.

Autre caractéristique importante du célibataire tunisien type: 79% d’entre eux avouent consommer de l’alcool tout en soulignant que la religion détient une grande place dans leur vie ici-bas. Ce paradoxe explique sans doute l’explosion historique du chiffre d’affaires du leader des boissons alcoolisées en Tunisie, couplée la même année avec la victoire écrasante du parti islamiste le 23 octobre 2011.

"Dès 25 ans, les Tunisiennes sont à la recherche de l’âme sœur en vue d’un mariage."

Quant à la gent féminine, 43% d’entre elles commencent leur quête sérieuse de l’amour dès l’âge de 25 ans. Diplôme d’études supérieures en poche pour plus de la moitié de la population. 

L’étude montre que seulement 11% des femmes étudiées sont divorcées et 1% veuves. Dans notre société, divorcées et veuves ont-elles droit à une seconde chance? Pas si sûr. «Je n’ai rien contre les femmes divorcées, je ne veux juste pas en épouser une. Savoir qu’elle a déjà partagé sa vie avec un homme, ça me gêne. C’est bête, je sais, mais c’est comme ça. En plus, mes parents ne voudront jamais que j’épouse l’ex-femme d’un autre, » avance Nizar, ingénieur, trentenaire à la recherche de l’âme sœur. 

68% des célibataires tunisiennes préfèrent avoir les cheveux au vent contre un tiers de voilées. A la question «Quelle occupation hebdomadaire est-elle indispensable pour vous?», la visite familiale est classée comme première occupation pour une majorité de célibataires. Vient ensuite l’échappatoire qu’est le salon d’esthétique où se réfugient 23% des jeunes femmes chaque semaine pour se refaire une beauté et attaquer la semaine du bon pied. La lecture se retrouve à la traîne: 2% seulement s’adonnent librement au plaisir de la lecture au moins une fois par semaine.

L’idéal féminin des Tunisiens: vierge, cultivée, blonde et non voilée!

Qu’est-ce qui stimule la quête de ces jeunes gens? Quel est l’idéal recherché? L’étude tente à travers 4 questions de définir l’idéal féminin du Tunisien. La femme idéale doit être célibataire et vierge de toute union conjugale antérieure (ni divorcée, ni veuve) pour 90% des hommes interrogés. Pour presque 50% de la population, elle doit être cultivée, ayant fait de hautes études pour l’aider à affronter les différents obstacles de la vie à deux. 

L’homme tunisien a aussi ses attentes sur le plan physique: une majorité écrasante préfère les femmes non voilées…contre 3% les préférant niquabées et 18% voilées. 

L’élément surprenant est certes l’idéal des cheveux blonds, une idée assez ancrée dans l’imaginaire collectif mondial (association avec la fertilité et le sex-appeal). Il ressort de l’étude que 43% des hommes préfèrent les blondes contre 39% qui ont un faible pour les brunettes. On ne peut que souhaiter de la chance aux puristes! Dans un pays qui ne compte qu’une infime minorité de vraies blondes, ce pourcentage est assez surprenant et encore plus difficile pour les femmes d’y correspondre. Uniquement 18% n’accordent pas beaucoup d’importance à la couleur des cheveux de leurs futures conjointes.

L’idéal masculin: un homme conservateur ayant une bonne condition financière…

Les femmes se sont accordé à 63% qu’elles souhaitent s’unir avec un homme issu d’une famille conservatrice, et à l’unanimité à ce qu’il ne soit ni divorcé, ni veuf. Les femmes seraient-elles encore plus intransigeantes que les hommes en matière de «passé conjugal»?

Les diplômes ne viennent pas en première liste chez 64% des femmes. Par contre, la capacité d’offrir une vie stable grâce à un bon poste et un bon salaire est un critère fondamental pour 68% d’entre elles. Notons que 11% des femmes sont encore plus exigeantes en fixant la barre des prérequis au mariage un peu plus haut avec le packaging maison et voiture. Près du cinquième de la population féminine considère que la vie a deux se construit justement à deux, et nul besoin de fixer des critères de base. Ouf, voilà qui est rassurant!

Amours et turbulences politiques

Un constat surprenant a été fait le 30 novembre 2012. Rappelons le contexte: la période était marquée par les événements douloureux de Siliana, l’ambiance nationale était sinistre, les cœurs étaient lourds. En vérifiant de façon routinière le trafic enregistré de la veille, l’équipe d'un site de rencontre a constaté une hausse vertigineuse des visites: 12.200 visites sans aucune publicité ou campagne d’acquisition (en moyenne, le site enregistre 5.200 visites par jour). Cette information a été corroborée par le nombre de nouveaux inscrits venant de Siliana qui était substantiellement plus important que toute moyenne connue auparavant. Ce rythme a été quasiment constant sur les 3 jours qui ont suivi (3 jours vécus au rythme de la chevrotine).

Le même exercice a été fait en regardant les dates clés de notre histoire post 23 octobre telles que les manifestations du 9 avril 2012, l’attaque de l’ambassade US ou dernièrement la triste journée de grève générale concordant avec l’enterrement de Chokri Belaid: à ces différentes dates, le trafic enregistré est supérieur à la moyenne connue par le site. Pouvons-nous déduire que nos jeunes se réfugient dans la recherche de l’amour pour fuir la dure réalité ou un état de choc? L’amour est-il au final un instinct de survie qui s’exprime par l’insécurité?

L’avis de l’expert

Nadia Ben Salah est psychologue. Elle lit les chiffres de l’étude avec un large sourire et un hochement de tête. «Vous savez, il n’y avait pas besoin d’attendre les résultats d’une telle étude, je l’ai moi-même constaté. En 2011, les consultations à mon cabinet ont été multipliées par 3 ou 4, la majorité des Tunisiens ont souffert d’un syndrome de stress post-traumatique et venaient consulter pour des angoisses récurrentes ou une certaine irritabilité. Malgré toute cette tension, jamais leur intérêt pour l’amour n’a été aussi fort. Face à un environnement hostile, l’être humain a souvent tendance à développer des mécanismes de défense: chercher l’amour pendant que les balles fusent, c’est lutter pour la vie, trouver l’âme sœur avant qu’il ne soit trop tard. Voilà ce que veulent les Tunisiens! Sublimer ses angoisses et porter son intérêt sur l’amour de l’autre est une manière de fuir une réalité incertaine et angoissante. Qui ne se souvient pas des mariages célébrés en grandes pompes pendant les fameuses périodes de couvre-feu? C’est le triomphe de la vie, tout simplement.

Dans le cas particulier des femmes, ces résultats me rappellent la fameuse étude américaine sur le lipstick effect, l’effet rouge à lèvres, qui montre que le marché des cosmétiques enregistre des hausses fulgurantes pendant les périodes de grande crise. Cette hausse serait expliquée par l’envie des femmes de séduire un homme au statut confortable et d’assurer leur avenir dans cette phase critique, même si le lipstick effect est contesté par certaines psychologues qui trouvent l’explication un peu simpliste. Je trouve la lecture de ses éléments assez révélatrice en Tunisie. 

 

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