#EnaZeda : entretien avec Sonia Ben Miled, attachée de communication de l’association Aswat Nissa

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Crédit photo: Sarra Ben Said

Il y a deux mois démarrait une campagne sur les réseaux sociaux intitulée #EnaZeda. Version tunisienne du fameux #MeToo ou du #BalanceTonPorc, elle se veut le relais virtuel pour dénoncer toute forme de harcèlement sexuel. Le groupe #EnaZeda sur Facebook ne tarde pas à voir le jour, en marge d’un scandale politico-sexuel, où un politique futur député est pris en flagrant délit de masturbation devant un lycée. La jeune fille qui publie les photos sur les réseaux sociaux ne se doutait pas que l’homme n’était autre que Zouheir Makhlouf, le « militant politique». Dans sa politique de soutien envers la jeune femme, le groupe Facebook est créé par l’association Aswat Nissa. En quelques jours, les témoignages fusent, tous plus choquants les uns que les autres. Des femmes, mais aussi des hommes qui racontent leurs mésaventures. Des cas de viol, agression, pédophilie mais aussi d’inceste sont racontés dans le seul premier but de se libérer. Le groupe n’en finit pas de grandir et des actions se mettent en place. L’occasion pour nous d’en parler avec Sonia Ben Miled, attachée de communication de l’association et administratrice du groupe, pour tout savoir sur #EnaZeda.

Femmes de Tunisie : D’où est née l’idée du groupe #Ena Zeda ?

Sonia Ben Miled : L’idée nous est venue juste après l’affaire de harcèlement sexuel du « député » Zouhair Maklouf. On a vu que le hashtag « Ena Zeda » faisait son apparition sur les réseaux sociaux, principalement sur Twitter. Du coup, on s’est dit qu’il fallait créer sur Facebook un groupe de solidarité pour la jeune fille harcelée par l’homme politique et l’entourage qui le soutient. Le groupe devait surtout rassembler la société civile. On pensait réunir dans les 2 000 membres mais on était surprises d’avoir atteint 25 000 adhérents en un mois.

FDT : Avez-vous eu des problèmes dans le processus d’évolution du groupe ? Certains noms d’agresseurs ont été cités par exemple.

SBM : On n’a pas vraiment eu de problème. Pour les témoignages, on a toujours essayé de respecter l’anonymat des gens. S’ils veulent poster à travers leur profil, on les autorise à le faire. Par rapport aux commentaires, on est toujours là pour modérer. S’il faut bloquer une personne ou supprimer un commentaire, on le fait. On prend très au sérieux notre rôle d’administratrices. Même les membres du groupe nous aident à ne rien rater. Quand ils nous signalent un problème, on intervient directement. Concernant les noms des agresseurs dévoilés, il y a eu un débat entre les membres de l’équipe : est-ce qu’on laisse les noms d’agresseurs ou pas ? Finalement, on s’est dit qu’on avait créé ce groupe pour aider les victimes, pour créer une communauté. Si ça peut les aider d’une manière ou d’une autre de citer leurs agresseurs, qu’elles le fassent.

FDT : A quelle fréquence recevez-vous des témoignages ?

SBM : Au début, on recevait une moyenne de 40 témoignages par jour. Aujourd’hui, ça s’est stabilisé à une dizaine entre toutes les administratrices.

FDT : Quels sont les objectifs du mouvement ?

SBM : Aujourd’hui le groupe affiche 1070 témoignages, ce qui est énorme en un mois. Les objectifs du mouvement est de briser le mur du silence. Certaines victimes ont eu le courage de parler après une vingtaine d’années, voire plus. Ce groupe peut être thérapeutique pour elles : il leur permet d’exorciser le mal-être qu’elles ont vécu et de trouver du réconfort. Certaines victimes ont trouvé des conseils juridiques et/ou ont été orientées vers des psychologues. Il y a donc des objectifs qui sont en train d’être concrétisés à travers ce groupe et le mouvement.

FDT : À quel moment avez-vous pensé qu’il fallait passer à une étape supérieure ?

SBM : Dès le début, la question des actions que nous allions mener à travers ce groupe a été posée. On a même ressenti une certaine pression. Cependant, nous-mêmes, on s’est dit qu’il était temps de passer à l’étape supérieure et d’aller sur le terrain. On a commencé par organiser des rencontres avec les membres du groupe afin de les écouter et de discuter ensemble. Il est important de rappeler que le mouvement Ena Zeda n’appartient pas à Aswat Nissa. Il s’agit d’un mouvement spontané qui appartient à tout le monde. Il faut que les gens en entendent parler, que l’on s’écoute et que l’on établisse un plan d’action en accord avec tous.

Nous avons également mis en place une manifestation très symbolique le jour de la séance inaugurale de la nouvelle ARP (le 13 novembre 2019) afin de dénoncer Zouhair Maklouf, devenu député malgré l’affaire de harcèlement sexuel à son encontre.

FDT : Lire autant de témoignages a-t-il eu un impact sur vous, les administratrices ?

SBM : On est une équipe d’administratrices et de modératrices. On en parle entre nous et on voit que ça nous touche énormément. Il y a des histoires très pesantes. Il faut savoir qu’on ne fait pas que publier les témoignages. Parfois, on essaye de discuter avec les victimes et d’apporter une aide. On ressent donc une certaine responsabilité par rapport à elles. Par ailleurs, on a aussi pris conscience de ce qui se passe dans notre pays et des nombreuses choses qu’il faut changer ou améliorer, comme la loi 58 (celle sur la lutte contre la violence faite aux femmes ) qui n’est pas appliquée ou encore, les articles qui ne sont pas réellement pris en considération.

Nous avons remarqué une grande frustration dans notre société : une frustration sexuelle qui n’excuse en rien mais qui mène à des cas de harcèlement et agression sexuelles. Il y a aussi le tabou autour de ces agressions : les victimes ont peur d’en parler et ce, même à leurs proches. On se rend aussi compte que le sens de la famille n’est pas aussi sacré qu’on ne le pense en Tunisie. Le nombre élevé de cas d’inceste sur enfant le prouve. C’est terrible comme phénomène. Il y a aussi l’impact du manque d’éducation sexuelle, la peur de porter plainte, la peur de la police et celle d’être jugée, etc.

FDT : Il y a eu des réunions autour du mouvement entre autres avec les victimes. Quelle en était la finalité ?

SBM : Il y a eu deux réunions qui ont rassemblé plusieurs membres du groupe Facebook. On a parlé des actions à entreprendre dans les autres régions du pays. Nous souhaitons avoir le plus d’impact possible afin de libérer la parole et pour inciter à une meilleure application de la loi. On a également créé un groupe de parole pour les victimes pour qu’elles puissent se confier à des psychologues.

FDT : Quelles sont les actions à venir ?

SBM : Nous allons commencer par nous déplacer dans les régions et dans les universités. Nous voulons aussi agir dans les tribunaux de première instance. Les dates n’ont pas encore été arrêtées. Nous espérons que le mouvement s’étende le maximum possible et que le courage des victimes incite d’autres à parler.

 

*interview réalisée en décembre 2019