Femmes de Tunisie vous propose un dossier sur les femmes berbères. A découvrir en parties, le dossier vous fera voyager dans cette partie de la Tunisie, de l’Histoire des berbères jusqu’au femmes tisseranes, en passant par des rencontres improbables et des témoignages touchants. A découvrir en photos à travers ce reportage réalisé par Rached Chérif. Après l’introduction, et l’histoire des « Amazighs », celle des femmes tisseranes, voici la dernière partie, celle du tapis berbère qui a survolé l’Histoire: 

Le tapis qui a survolé l’Histoire

L’artisanat berbère est à l’image de la culture dont il est issu : riche et métissé, mais aussi pendant longtemps mésestimé. En Tunisie, c’est dans le sud que la pratique millénaire du tissage des kilims et des mergoums a survécu. Une tradition qui s’est transmise de génération en génération pour traverser les siècles et ce, malgré l’adversité.

Sur la route dite des ksour qui relie Matmata à Tataouine en passant à flanc de montagne, les villages troglodytes se succèdent : Toujane, Zmerten, Ghomrassen, Chenini, Douiret. Ces localités ont depuis longtemps été désertées par les touristes, mais on devine encore que l’artisanat local a été l’une des principales attractions pour les voyageurs. Chaque fois, les mêmes panneaux vantent les tapis berbères artisanaux et les auberges promettent un hébergement authentique chez l’habitant.

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Femmes marchant dans la montagne dans la région de Matmata.

En revanche, pas âme qui vive en vue. Sans doute, la chaleur écrasante de ce mois de juin et la raréfaction des touristes y sont pour beaucoup. À Toujane, Kamel nous accueille dans sa boutique creusée dans la roche ocre, comme la plupart des habitations aux alentours. C’est là qu’il vend – ou plutôt essaie de vendre – des tapis tissés à la main par les femmes de son village. Ici, le tapis s’appelle kilim ou mergoum selon sa taille. Deux mots d’origine berbère, tout comme cette tradition du tissage de la laine.

Savoir-faire millénaire

Dans le salon de Kamel, sa mère Lamaa manipule avec dextérité le peigne qui lui sert à tasser un à un les fils sur la matrice. La vieille femme semble imperturbable, assise derrière son métier à tisser, un enchevêtrement astucieux de pièces de bois attachées par de la ficelle, qui semble sortir tout droit des profondeurs de l’histoire berbère. Même s’il y a moins d’acheteurs aujourd’hui qu’avant la révolution, elle continue à tisser « toute la journée », parfois en regardant la télévision. Sa belle-fille Khiria la relaie sur les tapis de grande taille, alternant ainsi entre tâches ménagères et travail de la laine. Du haut de ses 11 ans, la fille de Kamel, Rahdia observe avec attention les gestes de sa grand-mère. « Je veux faire ce métier », s’enthousiasme-t-elle, tout en se demandant si elle ne sera pas « institutrice aussi ». « Elle apprendra à tisser vers 16 ou 17 ans », prédit Lamaa.

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Lamaa, 60 ans, tisse depuis son plus jeune âge. Aujourd’hui, elle transmet son savoir-faire à sa petite fille de 11 ans, dont le père s’occupe de vendre la production de la famille.

Bientôt, les mains tatouées de motifs traditionnels de la vieille femme feront apparaître un nouveau tapis. Un de plus pour cette vétérane qui a commencé à tisser à 14 ans, après avoir quitté l’école. Paraissant bien plus âgée que ses 60 ans, la femme n’a jamais quitté la région et n’est jamais allée à Tunis à seulement 370 km de son village, comme si elle avait été depuis son adolescence enchaînée à son ouvrage. Paradoxal lorsque l’on sait que le tissage assurait autrefois à la femme une place prépondérante au sein de la famille. C’est de cette manière que la tradition a résisté à l’usure du temps et aux invasions successives.

Paganisme, judaïsme, christianisme, islam : pourquoi choisir ?

Les motifs eux-mêmes sont des vestiges de cette culture millénaire. Un peu comme si les tapis avaient figé chaque période de l’histoire berbère. C’est dans le musée Bouras à Tamezret, autre village berbère, que le curieux pourra en apprendre plus sur la symbolique amazighe.

Le conservateur Mongi, musulman pratiquant, ne manque jamais une occasion de souligner la tolérance des Berbères vis-à-vis des autres religions, au point de les intégrer à leur culture. La région a en effet vu se succéder toutes les formes de culte. Les premiers Amazighs étaient animistes et polythéistes. Ils le sont restés pendant des millénaires. Rivières, soleil et animaux formaient un panthéon qui est toujours présent sur les voiles et tapis.

Le Judaïsme, présent de longue date en Tunisie, a aussi influencé l’art berbère. Des tribus amazighes ont même adopté la foi juive, comme en témoignent les étoiles de David qui ornent bon nombre d’ouvrages tissés. Selon certaines sources, La Kahena elle-même aurait été juive ou païenne.

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Voiles de mariée traduisant le syncrétisme religieux de la culture berbère : – Animisme (Soleil, animaux divers) – Judaïsme (étoile de David) – Christianisme (mains de Dieu, points en forme de crucifix) – Islam (croissants de lune)

Le polythéisme a donc cohabité avec le judaïsme, puis avec le christianisme, arrivé au 4e siècle. C’est sans doute cette dernière religion qui a laissé le plus de traces dans l’art local. Croix et poissons – symbole de reconnaissance des premiers chrétiens – se retrouvent systématiquement sur les voiles composant le trousseau de la mariée et souvent même dans l’architecture des maisons troglodytes. « Ce sont les mains du dieu chrétien qui sont sculptées dans le linteau des portes. Le passage est délibérément bas pour obliger les visiteurs à s’incliner devant Dieu », explique Mongi.

L’artisanat pour résister au temps et renaître

Au regard de la longue histoire berbère, l’islam des Arabes est arrivé relativement tard, mais c’est cette religion qui a le plus bouleversé le mode de vie des populations du Maghreb. L’islamisation se retrouve évidemment dans l’artisanat, principalement sous la forme de croissants de lune. Ce qui frappe le profane, c’est que les symboles de tous ces cultes sont presque systématiquement reproduits ensemble, comme pour invoquer en même temps la protection de toutes les divinités possibles ou pour n’en froisser aucune.

Ce syncrétisme religieux donne à l’artisanat berbère à la fois un esthétisme unique et coloré et une valeur anthropologique certaine. Cette capacité à intégrer les nouvelles religions dans le travail quotidien plutôt que de les combattre a sans doute aussi permis à la culture berbère de survivre.

Aujourd’hui, les tapis tout comme la civilisation berbère connaissent un regain d’intérêt. De la part des Tunisiens d’abord ; certains y voyant là un moyen de contrer l’hégémonie politico-culturelle arabe. En Europe et au-delà ensuite. Si les touristes ne vont plus aux tapis berbères, les tapis berbères iront aux touristes : telle pourrait être la devise des nombreuses initiatives, souvent soutenues par des bailleurs de fonds internationaux, qui tentent de donner plus de visibilité à cet artisanat et de faciliter l’achat et la réception des productions locales aux quatre coins du monde. D’autant plus que le tissage se décline maintenant sous de multiples formes autres que les kilims et mergoums : des sacs à dos aux portefeuilles en passant par le mobilier et les coussins, on ne compte plus le nombre de produits intégrant des morceaux tissés à la façon amazighe. Avec chaque pièce, c’est un bout de culture berbère qui s’exporte, une once de courage redonnée aux tisserandes et un peu de vie insufflée aux villages du sud de la Tunisie.

Par Rached Chérif

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Syrina, 8 ans, a le nom d’une reine amazigh. Plus tard elle veut « vivre au village de Tamezret et apprendre le tissage»