Début novembre, le journal Al Chourouk révélait qu’en 6 ans, 94 000 chercheurs, médecins, hommes d’affaires et universitaires avaient quitté le pays. Sous-payés et en quête d’une meilleure vie, ces Tunisiens voient en l’émigration l’unique solution de secours. Un phénomène qui concerne également les jeunes. En effet, la commission européenne a dévoilé en mars 2017 que 53% des jeunes tunisiens souhaitent quitter le pays. Chômage, inflation, baisse du niveau de vie, insécurité, etc. : le Tunisien lambda peine à joindre les deux bouts.

Face à ce malaise social, nous avons donné la parole à 7 Tunisiens qui ne souhaitent qu’une chose : quitter leur pays.

Mohamed – 49 ans

« Je fais partie des personnes qui sont revenues vivre en Tunisie après la révolution. J’ai voulu croire en mon pays et à son avenir. J’avais un projet solide que je voulais implanter. Au lieu de cela, les administrations n’ont pas arrêté de me mettre des bâtons dans les roues. À chaque fois que j’avançais, on me poussait en arrière. J’ai pu trouver un travail à l’étranger mais étant ingénieur de 49 ans, je suis un peu dépassé par la nouvelle génération. Je dois donc m’assurer d’avoir un CDI avant que ma femme et mes deux enfants me rejoignent.  »

Zeineb – 24 ans

«  J’ai 24 ans, je suis titulaire d’un master professionnel en marketing et je bosse actuellement en tant que chargée de communication pour une multinationale. Avec 800 DT par mois, je ne peux ni louer seule un appartement ni m’acheter une voiture, autant dire que cet argent sert en gros à payer les transports en commun, la nourriture et la moitié d’un loyer. Je ne sors pas et ne voyage pas. Je ne vais pas vous mentir, je suis surtout allergique à ce peuple. Avec sa mentalité, sa manière de vous étouffer avec ses préjugés et de ne pas vous laisser vivre simplement. Demandez à qui vous voulez, on ne peut pas se sentir libre dans ce pays. Partir est devenu une nécessité.»

Linda – 53 ans

« J’étais enseignante dans une université du Grand Tunis. Même si j’étais relativement bien payée par rapport au Tunisien moyen,  j’avais du mal à offrir à mes trois enfants une vie décente. Tout est devenu trop cher et cela d’une manière démesurée. Lors d’un séminaire, un confrère m’a proposé un poste au Canada que j’ai accepté sans hésiter. Avec mes diplômes et mon expérience, mon salaire a été multiplié par 3 voire 4. Même si les débuts étaient difficiles, les conditions sont très favorables pour bien s’installer. »

Sami – 35 ans

« J’ai 35 ans et je suis gérant d’un petit magasin dans un grand centre commercial. J’habite chez mes parents que j’aide financièrement. Pour le moment, je suis en train d’envoyer des demandes d’emplois en France. Si ça ne marche pas, je compte sérieusement opter pour l’émigration clandestine. Pourquoi ? Parce qu’en Tunisie, tu ne peux rien faire. Tu as beau avoir un travail, tu ne pourras pas répondre correctement à tes besoins. Pour moi, le gouvernement ignore le facteur mental et physique des citoyens. Ce n’est pas normal que le SMIG ne peut même pas te garantir les besoins les plus élémentaires pour vivre (un toit et de la nourriture). Ne parlons même pas des transports en commun dans lesquels je passe des heures pour arriver au travail et ce dans des conditions médiocres. Après on se demande pourquoi l’employé est de mauvaise humeur. Je ne peux pas rester dans ce pays. »

Raouf – 33 ans

« En Tunisie, l’homosexualité est toujours considérée comme une dépravation, une monstruosité de l’esprit si « pur » de la société tunisienne. En comparant l’ouragan médiatique provoqué par tout dépassement verbal outre-Atlantique aux insultes, menaces de mort et venin déblatéré sur les plateaux télé tunisiens et réseaux sociaux et, surtout, au test anal qui n’a visiblement choqué aucun politique, je ne me vois plus du tout rester dans un pays qui n’attend qu’à me jeter au bûcher. »

Sawsen – 30 ans

« Je veux quitter le pays pour la simple raison qu’ici, on te prive de tes libertés les plus légitimes. Je parle ici du simple fait d’embrasser son copain dans la rue par exemple. D’autre part, même après la révolution, on craint encore l’État policier. On est dans un pays où on ne peut même pas faire confiance aux agents de police, ces mêmes agents qui sont supposés assurer notre sécurité. Moi personnellement, je minimise mes sorties par peur. Je sais que si un flic aura envie de me faire passer un sale quart d’heure parce que je sens l’alcool ou parce que je suis accompagnée d’un mec qui n’est ni mon mari ni mon frère, il le fera. Selon moi, les lois répressives et cette relation conflictuelle entre le citoyen et l’agent de police sont le vrai problème. Une population heureuse crée une économie prospère. Pour l’instant, on étouffe  et on perd espoir. On a l’impression de gaspiller son énergie voire même sa vie »

Taher – 22 ans

« Je suis sans emploi depuis des années. J’ai essayé de trouver un travail mais ils ne veulent pas me donner une chance. C’est vrai que je n’ai pas fait d’études mais j’ai de la volonté. Je veux  construire un avenir. Je pense mériter une vie décente tout autant que les autres. Je ne veux pas bosser dans une banque ou devenir homme d’affaires. Je veux juste avoir un travail digne pour une vie digne. Je pense que n’importe quel citoyen le mérite. En ce moment, j’envisage sérieusement de partir clandestinement même si cela va me demander beaucoup de temps pour collecter l’argent nécessaire. »

 

Jihène Mrabet, psychologue clinicienne, nous explique :

« Lorsque nous venons au monde, nous sommes accueillis dans une enveloppe psychique, sociale et culturelle prédéterminée. Nous nous inscrivons dans la continuité fantasmatique des désirs parentaux afin de nous garantir le sentiment d’appartenance au groupe social. Tant que nous adhérons aux normes de ce groupe, nous serons protégés et notre estime de nous-mêmes n’en sera qu’agrandie. Il existe toutefois des moments dans l’existence de tout un chacun qui obligent la personne à prendre du recul et à remettre en question la notion de conformité au groupe social. Les causes peuvent en être diverses : psychologiques, sociales, économiques, politiques…C’est ainsi que le pays longtemps identifié comme une enveloppe protectrice se transforme en un agent persécuteur qu’il va falloir fuir au risque d’y perdre toutes ses anciennes attaches, son identité et parfois même sa vie. Le trouble d’adaptation sociale s’installe doucement et dans la plupart des cas, cela se fait vers la phase de l’adolescence pendant laquelle les enjeux identitaires et identificatoires se rejouent.

Notre pays nous fait mal lorsqu’il n’a pas la capacité de contenir nos angoisses et d’accepter nos différences. »