Dossier: Mariés, des enfants, quelle sexualité ?

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Alors qu’il y a quelques décennies encore, tout ce qui se rapportait à l’intimité du couple était régi par des codes sociétaux, particulièrement dans les pays arabes, les nouvelles générations sont quant à elles en train de redéfinir les bases des relations de couple. A titre d’exemple, aujourd’hui, des termes comme « la charge mentale » apparaissent pour mettre des mots sur des situations qui étaient autrefois plutôt subies par les femmes. De nos jours, les jeunes couples traitent différemment avec les étapes et/ou problèmes du couple. La femme n’est plus tenue de tout assurer toute seule et en parle avec son conjoint. De même, la naissance d’un bébé est vécue différemment aujourd’hui qu’il y a quelques années. Qu’il s’agisse de partage des tâches, d’implication, ou de sexualité post-partum, les jeunes parents sont conscients qu’aujourd’hui, ils doivent se serrer les coudes et faire face ensemble à tout ce qui pourrait déséquilibrer momentanément la stabilité de leur intimité. Et autant dire les choses telles qu’elles sont, car c’est un fait : la vie sexuelle du couple est perturbée au lendemain de la naissance de bébé. A quoi ressemble-t-elle ? Quand parle-t-on d’une crise ? Cette dernière est-elle passagère ? Comment la prévenir ? Et puis qu’en est-il de la Tunisie ? Sommes-nous touchés par ce changement ou bien c’est la règle des « 40 jours » qui régit encore dans de nombreux foyers ?

Mariés avec enfant(s), quelle place pour la sexualité du couple ? Notre focus !

Entretien avec Dr Yousri El Kissi,

La venue d’un enfant se prépare. Cliniquement, psychologiquement, financièrement. On se prépare à faire de la place dans sa maison et dans sa vie de couple à un nouvel être qui sera totalement dépendant de nous. On se prépare aux courtes nuits de sommeil, au temps imparti aux différentes tâches du quotidien, auxquelles s’ajoutera le temps dédié au nourrisson. Certes, cela nécessite une logistique et un nouveau quotidien à adopter, mais c’est surtout un énorme bouleversement auquel il faudra pouvoir faire face. Dr Yousri EL Kissi, psychiatre et sexologue, nous en dit plus.

Femmes de Tunisie: Qu’est-ce qui fait que la venue d’un bébé perturbe la vie sexuelle du couple ?

Dr El Kissi : La venue d’un enfant constitue un bouleversement majeur dans la vie d’un couple, entrainant un changement de style de vie et des priorités, une diminution du temps qui était autrefois réservé au couple et parfois une altération de la qualité de la relation et de la satisfaction conjugale des conjoints.

Au cours de la grossesse déjà, la sexualité subit de nombreuses modifications, influencée principalement par des facteurs hormonaux, mais aussi par le discours médical qui pendant longtemps, et à tort, a mis en garde contre « les rapports source de complications ». Aujourd’hui, il est prouvé, au contraire, que poursuivre une activité sexuelle durant la grossesse renforce les liens du couple, prépare un accueil équilibré de l’enfant et réduit le risque de problèmes sexuels après l’accouchement.

FDT : Comment se fait la reprise de la sexualité dans le couple après l’accouchement de la femme?

Dr E.K : Dans le post-partum, la sexualité peut reprendre vite. Sur le plan génital, l’épisiotomie cicatrise en quelques jours. Le vagin reprend vite sa forme et son élasticité, notamment en cas de rééducation périnéale qui renforcera la musculature autour. La lubrification est parfois moins intense et plus longue à se produire.

Au niveau de la relation de couple, les aspects les plus atteints sont : la perception positive de la sexualité, les processus d’échanges et de négociation (évitement des conflits ou échanges négatifs) et le changement des priorités puisque les besoins du couple (sommeil, loisirs, repas…) passent après ceux de l’enfant (nourri, propre, dort…), ce qui rend difficile de profiter des moments à deux et de trouver un nouveau rythme.

F.D.T : Y a-t-il d’autres phénomènes qui peuvent compliquer la relation de couple en post-partum ?  

Dr E.K : En effet, d’autres phénomènes psychologiques vont compliquer davantage la relation de couple :

La jalousie : après la venue d’un enfant, la femme n’a plus le même temps ni énergie à consacrer à son conjoint qui devient jaloux de l’attention accordée au bébé.

Le sentiment d’incompétence : beaucoup d’hommes ne se sentent pas à l’aise avec un bébé dans les bras (tendus, maladroits…), ce qui leur donne un sentiment de manque de confiance et d’incompétence. Ils délèguent donc toute charge à la mère, ce qui risque d’augmenter leur exclusion de l’unité mère-enfant.

Le sentiment de plénitude : l’enfant comble plusieurs besoins fondamentaux chez la femme (relation, amour, communication…). Elle risque donc de trouver des difficultés à s’en séparer, à le « partager » avec le père et préfère s’écarter : installation de cercle vicieux!

F.D.T : Est-ce un problème fréquent en Tunisie ? 

Dr E.K : Oui, c’est un problème qui est fréquent en Tunisie, comme un peu partout dans le monde. En général, 20 % des couples reprennent une activité sexuelle un mois après la naissance d’un enfant, avec une moyenne de 7 semaines pour la majorité des couples. Cette reprise se fait, une fois sur deux, uniquement à la demande de l’homme.

Dans la littérature internationale, ce qui motive la non reprise de la sexualité,  c’est la fatigue et le manque de sommeil (réveils du bébé la nuit, manque d’aide dans les tâches quotidiennes qui favorisent le manque de désir sexuel), la peur de réveiller l’enfant quand il dort dans la même chambre, les douleurs de la zone périnéale liées à la cicatrisation de l’épisiotomie et la prise de poids, fréquente après une grossesse, avec un rejet de ce nouveau corps, par la femme -qui ne se sent pas désirable et se refuse le plaisir sexuel- ou par le conjoint.

 F.D.T : Y a-t-il des chiffres ? 

 Dr E.K : En Tunisie, les études les plus récentes sont celles de Badri, publiée en 2017, faite auprès de 100 femmes enceintes pour évaluer la sexualité au cours de la grossesse, et de Maamri, qui vient d’être acceptée pour publication et qui porte sur 100 femmes dans le post-partum. Ces deux études auxquelles nous avons participé ont été faites dans le cadre du master de sexologie clinique de la faculté de médecine de Sousse avec la participation de la Société Tunisienne de Sexologie Clinique.

Les femmes, interviewées sur Internet, ont rapporté une reprise de l’activité sexuelle après 9 semaines de l’accouchement, avec changement des pratiques (seulement 46% de rapports sexuels avec pénétration vaginale) et baisse de la fréquence des rapports dans 73% des cas.

Le délai de reprise était plus court en cas d’accouchement par césarienne. La peur des douleurs a été la cause la plus rapportée de non reprise de la sexualité (32%). Les difficultés sexuelles enregistrées étaient la baisse du désir (31%), l’insuffisance de la lubrification (31%), les douleurs génitales lors des rapports ou dyspareunies (14%) et une satisfaction sexuelle diminuée (33%). Les facteurs associés à ces difficultés et à la non reprise de la sexualité étaient le manque de disponibilité (60%) surtout pour cause de présence de l’enfant (50%), la perturbation de l’image du corps avec notamment la prise de poids (37%) et la fatigue (24%). La peur d’une nouvelle grossesse a été avancée seulement par 13% des femmes comme motif de non reprise de l’activité sexuelle.

F.D.T : La prise de conscience par rapport à ce problème a-t-elle toujours existé ? Ou est-ce plutôt un souci d’ordre générationnel ? 

Dr E.K : Il est difficile de répondre à cette question car nous ne disposons pas de données comparatives précises sur le sujet. La notion traditionnelle des « 40 jours » après l’accouchement où tout contact sexuel avec le conjoint est interdit existe dans plusieurs cultures et correspond au délai approximatif du retour des couches qui signifie que la femme est de nouveau sexuellement disponible.

Cependant, les normes sociales régissant la structure familiale et le couple étant complètement différentes aujourd’hui et il y’a quelques décennies, les difficultés sexuelles du post-partum seraient, en effet, un souci d’ordre générationnel.

La notion de couple dans son acception moderne est relativement récente. Il n’y avait pas obligation d’aimer, de communiquer ou de partager au sein du couple comme c’est le cas aujourd’hui. Ce qui unissait les conjoints était les codes sociaux et familiaux régissant l’institution du mariage. Les attentes des femmes par rapport aux hommes étaient de ce fait différentes. Le soutien et l’aide dans la gestion de l’enfant ne pouvait venir d’eux mais du groupe de femmes entourant la nouvelle accouchée, dans un monde où les milieux féminin et masculin étaient complètement séparés ou presque.

F.D.T : Comment empêcher que cela n’arrive ? Quelles sont les erreurs à éviter afin de préserver le couple d’un tel problème ?  

Dr E.K : L’usage de lubrifiants permet de prévenir les problèmes de lubrification insuffisante. On peut aussi informer sur l’intérêt de certaines positions chez les femmes ayant des douleurs périnéales (califourchon, position latérale).

Sur le plan des relations conjugales, il est important de conseiller aux mères d’être plus patientes afin de guider le conjoint, sans le critiquer, car sinon il risquera de s’éloigner, accepter qu’il puisse faire les choses à sa façon, l’impliquer progressivement dans les soins de l’enfant. Chaque femme doit également trouver un équilibre entre son nouveau rôle de mère et son rôle d’épouse pour se recentrer à nouveau sur son couple et retrouver son désir.

Les pères, quant à eux, doivent être plus persistants pour ne pas se décourager et accepter qu’être père, comme tout le reste, ça s’apprend.

F.D.T : Y’a-t-il des méthodes pour réveiller le désir si la prévention échoue ? 

Dr E.K : Si les problèmes sexuels persistent (pas de reprise des rapports, désir bas, rapports sexuels douloureux), il faut chercher de l’aide auprès d’un professionnel de santé qualifié. Il est important de vérifier si les troubles sont vraiment induits par le post-partum ou s’ils étaient déjà présents de manière latente avant. Sur le plan gynécologique, il faut vérifier la cicatrisation de l’épisiotomie et chercher une éventuelle infection qui aura pour conséquence d’entretenir la dyspareunie.

Si ces facteurs organiques sont écartés, la prise en charge sera orientée vers les aspects psychosexuels.