Dossier Education: L'urgence d'une réforme!

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C’est bientôt la rentrée scolaire et universitaire. Plus que jamais la réforme du système éducatif est à l’ordre du jour. Femmes de Tunisie fait le point sur l’échec d’une école qui, au lendemain de l’indépendance, se voulait résolument moderne et sans discrimination et explore les pistes d’une réforme absolument nécessaire pour l’avenir de nos enfants.

Un dossier réalisé par Farida Ayari

Avec le bac ou un master, t’as plus rien!

Le système éducatif tunisien est en crise. Le constat n’est pas nouveau. L’éducation de masse décidée au lendemain de l’indépendance a atteint ses limites, en dépit des 7% du PIB consacrés, bon an mal an, à la formation de la jeunesse. 100 à 120.000 élèves quittent chaque année le système scolaire. 250.000 diplômés-chômeurs battent le pavé et ce chiffre augmente chaque année avec les nouveaux diplômés. Pire, la très grosse majorité de ces diplômés ne sont pas préparés au monde du travail et ne maîtrisent aucune langue, surtout à l’écrit. Le système souffre de très grandes disparités qualitatives et a produit un enseignement à trois vitesses: l’école publique en totale perte de vitesse, les collèges et lycées pilotes publics où se retrouvent les meilleurs élèves et les meilleurs enseignants, et l’enseignement privé en croissance exponentielle. L’enseignement souffre aussi de disparités régionales: les écoles rurales et des quartiers populaires surpeuplés sont sous-équipées et fonctionnent avec des budgets ridicules. En 2012, Ezzeddine Bouakroucha, ancien directeur d’une école primaire de la région de Makthar, avait un budget de 20 dinars par an et par classe et affirmait que «Bourguiba avait créé des écoles partout qui sont devenues des boîtes vides».

La réforme de l’éducation est à l’ordre du jour depuis le début des années 2000 et dès 2002, l’UNESCO publiait un rapport détaillé sur «La nouvelle réforme du système éducatif tunisien» sensée être mise en œuvre au cours du Xe plan de développement 2002-2007. Il est resté lettre morte, «comme les nombreux rapports d’évaluation réalisés par des experts tunisiens et étrangers qui établissaient des diagnostics viables et pointaient les nombreuses lacunes du système,» souligne Mounira Hammami, inspectrice générale de l’enseignement et formatrice au CENAFFE (Centre national de Formation des Formateurs en Education).

 

L’école vide de substance

Sous la dictature de Ben Ali, l’école s’est vidée de sa substance. Il ne s’agissait plus «d’assurer aux élèves la maîtrise des outils du savoir et de développer les aptitudes qui leur permettront d’acquérir les compétences, les savoir-faire et savoir-être indispensables à la vie. En un mot de former un citoyen qui apprend à apprendre, à agir, à être et à vivre avec les autres,» comme le définit l’UNESCO, mais d’embrigader la jeunesse en lui ôtant toute possibilité de raisonnement, de réflexion et de critique. Ce travail de sape s’est d’abord manifesté par la suppression de l’Ecole normale des Instituteurs à la fin des années 90, remplacée par trois Instituts supérieurs de Formation des Maîtres à Korba, Sfax et Sousse «mais qui n’ont jamais été fonctionnels» précise Kamel El Hajem, directeur général du cycle primaire au ministère de l’Education. Les critères de recrutement se résumaient, à l’époque, à l’allégeance au RCD avec une priorité au népotisme.

 

Un bachelier par famille

Le conditionnement de la jeunesse s’est accompagné d’un nivellement par le nombre. Sous Ben Ali, le slogan était: «  Au moins un bachelier par famille et une place à l’université pour chaque bachelier». Ainsi, le bac tunisien a été bradé au fil des années par le rachat à chaque session d’une douzaine de milliers d’élèves sur la base des résultats du contrôle continu. Il s’agit des fameux 25% de moyenne annuelle ajoutés aux résultats des élèves qui n’ont pas obtenu la moyenne à l’examen. Habib Kazdaghli, doyen de la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités, parle carrément de «dopage avec 40% des élèves qui empochent le bac grâce à ces 25%». En 2012, Abdellatif Abid, éphémère ministre de l’Education, avait proposé la suppression de ce rattrapage. Hamadi Jebali, alors Premier ministre, l’avait rejeté par crainte que cela ne coûte des voix à Ennahdha. Pour la rentrée scolaire de 2014, le ministère de l’Education a ramené les 25% de moyenne annuelle à 20%, mais c’est un cautère sur une jambe de bois. Le baccalauréat ne pourra retrouver sa valeur que lorsqu’il redeviendra un véritable examen qui évaluera les acquis de l’enseignement primaire et secondaire.

Le PISA 2009 de l’OCDE (Programme international pour le suivi des acquis des élèves – Organisation de Coopération et de Développement économiques) qui réalise tous les trois ans une étude sur la compréhension de l’écrit, la culture mathématique et la culture scientifique des élèves âgés de 15 ans, classe la Tunisie parmi les dix derniers sur 65 pays. Ainsi, nous sommes 56es pour la compréhension de l’écrit, 60es pour les mathématiques et 55es pour les sciences. Une consolation: nous restons les premiers du monde arabe.

Rabâa Ben Achour-Abdelkefi, professeur de français dans le secondaire puis dans le supérieur, souligne que «plus de 60% des étudiants traînent pendant 7 ou 8 ans sur les bancs de l’université sans obtenir de diplômes» et le doyen Habib Kazdaghli renchérit: «Les universités sont devenues des garderies». C’était aussi un moyen pour l’ancien régime de canaliser la jeunesse, l’empêcher de se révolter, mais tout ce schéma s’est écroulé le 17 décembre 2010. Les diplômés-chômeurs sont descendus dans la rue, d’autres ont pris le chemin du maquis. Car les enseignants et spécialistes de l’éducation que nous avons rencontrés pour la réalisation de ce dossier sont unanimes: l’échec du système éducatif a fait le terreau de l’islamisme et du djihadisme. A suivre! 

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