Dhia Bousselmi, ou quand Camus et Saint-Exupéry se déclinent en dialecte tunisien

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Vous avez surement entendu parler de ce jeune homme qui s’est hasardé courageusement à traduire « Les mémoires d’Abou El Kacem Chebbi » vers le dialecte tunisien. Celui là même qui a obtenu le prix de la Fondation Rambourg pour la traduction de « L’Etranger » de Camus, toujours vers notre dialecte. « Leghrib », un ouvrage paru récemment, a orné les stands de la foire du livre dans sa dernière édition. Dhia Bousselmi ne compte pas s’arrêter en si bon chemin de ce qu’il appelle « rendre accessible au grand public des œuvres riches et intéressantes ». En cours, la traduction du « Petit Prince » de Antoine De Saint-Exupéry, et en tête plein d’autres projets littéraires. Interview

Femmes De Tunisie : D’où t’es venue l’idée de la traduction vers le dialecte tunisien ?

Dhia Bousselmi : Au fait, je traduis depuis longtemps dans les trois langues : français, anglais et arabe et ce dans les différents sens. Je suis juriste de formation, avec un double cursus en cours-à savoir un mémoire en droit des affaires et un master en « Gender Studies » à la Mannouba- mais je suis aussi passionné de littérature et de langues. Par ailleurs, j’ai toujours écrit…pour des médias arabes comme Al Akhbar Al Lobnania, Al Qods Al Arabi, mais aussi pour des médias tunisiens comme le HuffPost, L’instant M ou encore Nawaat. C’est grâce à mon père que j’ai hérité de cette passion pour la lecture. Petit, j’ai été au « Kouttab »-école coranique- où j’ai appris le Coran. C’est aussi cela qui m’a appris à avoir accès à d’autres niveaux de lecture depuis mon jeune âge. A l’école primaire, je lisais déjà du Jibrane Khalil Jebrane et du Michael Nouaime. C’est aussi là-bas, -dans mon école de Bousselem-, que j’ai appris l’anglais très tôt grâce à un club lancé par une de nos maîtresses. Arrivé au collège, je maîtrisais parfaitement les trois langues.

F.D.T : Comment as-tu commencé à écrire ?

D.B : J’ai commencé à écrire d’abord en arabe, le français est venu ensuite, puis l’anglais.  Au fait, quand j’écris de la fiction ou de la poésie, je le fais en arabe littéraire. Quand c’est un article politique ou social, avec une réflexion derrière, je penche plus vers le français.

F.D.T : Et quid de l’écriture en dialecte tunisien ?

D.B : Çà a commencé avec les histoires de « Abdelaziz El Eroui » que j’aimais suivre à la télé. Je me disais qu’avant de les raconter, il devait surement les coucher sur du papier en dialecte, qu’on pouvait nous aussi raconter des histoires aujourd’hui et d’aujourd’hui en « tounsi ». Et d’ailleurs pourquoi raconter les histoires de La Fontaine alors qu’El Eroui l’a déjà fait avant ? En somme, un livre en dialecte tunisien peut avoir les mêmes critères qu’un roman français ou arabe. Il n’y a donc aucune raison de ne pas se lancer dans cette aventure.

Mais pour répondre à votre question, ce sont des amis-comme Majd Mastoura pour ne citer que lui- qui m’ont encouragé à sauter le pas. Mes premiers extraits ont été publiés sur un site du moyen orient:  « Al Hiwar Al Moutamedden » pour la simple et unique raison qu’aucun média tunisien n’avait accepté de le faire jusque là. Parmi les premières expériences de traduction, j’avais proposé aux différents médias tunisien une traduction de la conférence « Qu’est ce que l’acte de création ? » de Gilles Deleuze. Malheureusement, je n’ai pas eu de réponse.

F.D.T : Pourquoi avoir choisi de traduire des œuvres plutôt que d’écrire les tiennes ?

D.B : Parce que je voulais que tous les Tunisiens, tous niveaux confondus, puissent lire les histoires que je lisais et que j’aimais, et qui étaient parfois difficilement accessibles pour certains dans les langues arabe, française ou anglaise.  Je restais convaincu que toutes les histoires peuvent être « tunisifiées ».

F.D.T : Est-ce difficile de traduire vers notre dialecte ?

D.B : Pas vraiment. C’est peut-être un peu plus ardu que pour les autres langues, car le dialecte n’est pas complet et n’a pas forcément de règles ; mais ce n’est pas difficile. Je dis dialecte parce que la langue n’est pas encore codifiée. Certes, il y a eu un travail qui a été entamé entre les années 20 (à l’époque des hommes de Taht Essour) et jusqu’aux années 70 avec Salah Garmadi et ses compagnons. Mais c’est un travail qui n’a jamais été finalisé, probablement parce qu’il y avait un projet politique derrière qui n’était pas le bienvenu. Ce qui fait qu’aujourd’hui, le tunisien évolue sans règles de grammaires, de conjugaison ou de syntaxe…

F.D.T : Quel a été ton premier essai de traduction fini et réussi?

D.B : Mon essai de traduction de Deleuze et qui a été publié sur « Al Hiwar Al Moutamadden ». Cela m’a encouragé car j’ai eu pas mal de retours. Pourtant le site est destiné aux moyen-orientaux. Ces derniers se sont posés pas mal de question sur cette traduction et sur certains mots tunisiens que j’ai utilisé. Cela a suscité un joli débat. Ce qui m’a fait plaisir, c’est que nombreux ne connaissaient pas Deleuze et cela leur a donné l’occasion d’approfondir leurs connaissances.

F.D.T : Après avoir été boudé par la presse tunisien, comment tes traductions ont-elles finalement trouvé place dans les médias tunisiens ?

D.B : Après mes publications sur le site, j’ai réussi à publier un recueil de poésie en arabe littéraire à Londres. Et un jour que je relisais les mémoires de Chebbi et particulièrement ses répliques en dialecte -qui font partie du texte-, j’ai eu envie de traduire toute l’oeuvre. Ce que j’ai aussitôt fait. Une fois le travail terminé, je l’ai tout simplement annoncé sur Facebook. C’est là que j’ai été contacté par un éditeur à Sousse qui a pris en charge la publication du livre. A cette époque, j’avais déjà commencé la traduction de « L’étranger » d’Albert Camus. Mon projet-qui est toujours d’actualité-était de publier une trilogie traduite: L’étranger, Le petit prince d’Antoine de Saint-Exupéry et Histoire de l’œil de Goerges Bataille, en mettant en avant donc tour à tour l’absurde, l’enfance et l’obscénité. La suite en Tunisie s’est faite avec l’obtention du prix de la Fondation Rambourg en 2018. Un prix qui m’a permis justement de publier le livre « El Ghrib ».  Aujourd’hui, je travaille sur la suite de mon projet, à savoir la traduction du « Le petit Prince ».