Dans les tréfonds du métier de danseur en Tunisie

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La saison a été florissante pour la fin d’année dansante. La fin d'année 2014 a été riche et haut en couleurs avec des spectacles en tous genres. De la danse contemporaine, au châabi, en passant par des chorégraphies plus classiques (parfois plus monotones) ou des expériences nouvelles, les corps se sont, un laps de temps très court, exaltés et le centre ville de Tunis s’est approprié cette effervescence des gestes. Les âmes ont exulté…et nous avec. Mais ce n’était qu’un mois. « Jardin d’amour », « Sous-sol », « Impasse », « Hors-Lits » etc. autant de programmes et de spectacles de danse innovants, mais malheureusement éphémères. Sitôt novembre passé, que la danse a déjà plié bagage en Tunisie. Rendez-vous dans quelques semaines, voir des mois ou une année pour le prochain tableau. Quels maux se cachent derrière cet univers magique ?

Un métier peu reconnu

C’est que le métier de danseur n’est pas tout à fait reconnu en Tunisie. « La danse en Tunisie a longtemps été considérée comme un sous-métier rattaché d’une manière organique aux arts dramatiques et musicaux. Institutionnellement, nous n’avons pas encore de statut bien précis. » Constate amèrement Rochdi Belgasmi, jeune danseur et chorégraphe Tunisien, ayant osé le mélange subtil entre danse traditionnelle tunisienne et contemporaine. Pour certains, le problème est ailleurs. Cyrine Douss, danseuse, chorégraphe et fondatrice de l’association Hayou Erraks, pense que les problématiques liés à la danse sont multiples. « C’est que la danse traditionnelle continue d’exister dans le cadre social (fêtes, mariages, etc) mais sa sauvegarde d’un point de vue anthropologique et mémoire patrimoniale est menacée. A l’exception de la Troupe Nationale des Arts Populaires qui fait un travail formidable, il semblerait que cette danse souffre d’un manque de popularité. Personnellement, je salue le travail des chercheurs comme Souad Matoussi et Mariem Guellouz qui participe à un devoir de mémoire et d’archivage. Il y a également chez certains artistes une envie de faire revivre ce patrimoine des danses, comme Malekk Sebaï et sa pièce Khira ou Rochdi (avec Khira Oubeidellah et Rochdi Belgasmi), qui envisagent ces danses aussi d’un point de vue artistique.»

[caption id="attachment_27395" align="alignnone" width="665"]Rochdi Belgasmi[/caption]

Malgré ce portrait défaitiste, la danse ayant entamé sa lutte depuis bien des années, le corps de métier a réussi à évoluer à sa manière ces dernières années. « Aujourd’hui, nous avons plus de soutien pour nos projets. Les jeunes chorégraphes travaillent de plus en plus ensemble. Ils essayent de proposer leurs travaux durant les mêmes périodes, histoire de rassembler le plus de monde. Notre public s'est élargi et diversifié : Jeunes et moins jeunes, professionnels et curieux.  C’est ce que j'ai pu le constater lors de la 1ère édition du Hort-Lits Tunis qui s'est déroulé à guichet fermé. Pourtant, personne ne connaissait le concept. » Nous dit, entousihaste,  Selim Ben Safia, chorégraphe et interprète vivant à l’étranger. Cette année, le jeune danseur a pensé à importer en Tunisie, Hors-Lits, un concept de danse déjà présent dans de nombreux pays étrangers.

[fve]http://youtu.be/jf_YBMznz-w[/fve]

 

Et le gouvernement dans tout ça?

Même si certains, à l’instar de Rochdi Belgasmi, maintiennent l’idée que ces petits soucis arrangent le gouvernement « Pour ne pas être obligé d’ouvrir un grand chantier qui représente une grande dépense. Ainsi, il leur faudra recréer le ballet national, ouvrir le danse, et créer de nouveaux lieux dédiés à la danse. Et je ne pense pas qu’il soit prêt à le faire de sitôt. », D’autres voient la chose d’une manière différente. « Nous pouvons néanmoins nous réjouir des nouvelles subventions que distribue le Ministère de la Culture depuis l’après Janvier 2011, ce qui encourage les jeunes artistes à se lancer dans leur désir de créations en leur permettant une forme de reconnaissance. La reconnaissance du travail accompli comme un vrai processus de réflexion, d’entrainement, nécessitant du temps et des moyens, est essentielle ! Bien sûr le chantier n’est pas fini, il vient à peine de commencer… » confirme la jeune Cyrine Douss.

[caption id="attachment_27400" align="alignnone" width="665"]Cyrinne Douss[/caption]

 

Optimiste toujours, mais plus réaliste et avec quelques années d’expérience en plus, Malek Sebai, danseuse de formation classique et chorégraphe affirme que « Quand vous avez la chance d’avoir obtenu une petite aide à la production par le Ministère de la Culture, vous donnerez votre représentation qu’un tout petit nombre de fois, puis ce travail ira aux oubliettes. En fait, bien que cette modique somme qui peut vous aider à réaliser votre œuvre, soit pour certain une petite rente qui vous permettra de survivre économiquement, l’état joue un rôle qu’il n’assume pas jusqu’au bout. Il se dédouane auprès des artistes mais n’encourage pas ce dernier à devenir autonome. L’artiste se retrouve à attendre cette « manne financière » jusqu’au prochain appel ou bien comptera sur quelques achats de l’œuvre par le Ministère ou un festival. Cela a à mon sens un effet pervers car au final l’artiste qui souvent peine à joindre les deux bouts finit par utiliser son œuvre comme une marchandise dont du reste il arrive difficilement à vivre. »

[fve]http://youtu.be/IGOBIJZnu3I[/fve]

De la bonne volonté, du changement dans l’air… oui mais encore ? « Malheureusement, les danseurs et chorégraphes manquent de moyens financiers et logistiques. Très peu de danseurs peuvent vivre de leurs métiers. Beaucoup d'entre eux sont partis à l'étranger, qui offre de meilleures conditions de travail. » Déplore Selim Ben Safia, qui a du choisir le chemin de l’immigration pour pratiquer sa passion dans de bonnes conditions. D’autres avant lui, avaient fait le même parcours : Malek Sebai, Nawal Skandrani, Sondos Belhassen etc. Et qui sont tous revenus au bercail, des années plus tard, afin de faire passer le flambeau et de ne pas voir cet art tomber dans l’oubli.

Des problèmes…et des bribes de solutions

Tants de problèmes imbriqués les uns sur les autres. Que faudrait-il faire une fois pour toutes pour sauver la mise du secteur en menace ? Malek Sebai nous explique qu’il faut d’abord « Apprendre à distinguer les « secteurs » afin de mieux cerner les problématiques liées à chacun d’entre eux. Aujourd’hui, nous avons besoin d’organiser des groupes de réflexions, et d’envisager une liste de recommandations à proposer au ministère de la Culture. »

Selon Malek Sebai, et pour garantir un vrai avenir à la danse, il faudrait entre autres, penser à redonner vie au Centre National de la Danse. « L’actuel Centre national de la danse situé à Borj El baccouche, va être restauré et probablement bénéficier d’un statut. Sous l’impulsion de certaines associations un projet dans ce sens a été soumis au Ministre de la Culture. » Mais au-delà de l’existence du centre, il ne faut pas oublier d’encourager les projets de partenariat avec l’étranger. « Chercher à trouver une identité propre à la création artistique et/ou à la pédagogie, est en soit une démarche valable mais cela risque d’aboutir à l’effet inverse recherché, si l’on ne s’ouvre pas autres. Nous risquons un repli identitaire. Il nous faut certes définir nos besoins. Mais nous gagnerions beaucoup à favoriser les projets de coopération.» Confirme la chorégraphe de notoriété internationale.

 

Mais là où il faudra tabler et frapper fort, c’est au niveau de la formation. « Cette lacune de la pratique que l’on nomme « technique » a donné aussi naissance à un nouveau mode dansé « Par défaut » : on enrobe son manque de pratique par une théâtralité que l’on veut faire passer pour de la « Danse théâtre ». Ceci a pour conséquence d’affaiblir un corps de métier dans son ensemble, car la danse finit par connaitre une inflation injustifiée, et se heurte à la sensibilité d’un public qui même s’il n’est pas foncièrement connaisseur, sait d’ « instinct » reconnaitre une œuvre d’un faux semblant. » Souligne Malek Sebai.

Une chose est sure : « Il faut mettre en relation les problématiques de la danse avec celles que rencontrent les autres arts. Aussi pour mieux comprendre comment faire évoluer ce secteur, il faut comprendre comment fonctionne la société dans son ensemble et qu’elle est son rapport à la Culture artistique. » Conclut l’artiste.

[caption id="attachment_27402" align="alignnone" width="665"]Sondos Belhassen et Malak Sebai[/caption]

 

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