Le débat sur la garde des bébés et la scolarisation des enfants en bas âge est relancé chaque année au moment des inscriptions. Des parents désemparés qui ne savent pas vers quelle structure s’adresser, des dépassements dans les crèches et jardins d’enfants de plus en plus relayés sur les réseaux sociaux, une surenchère au niveau des prix des prestations… Le Tunisien fait face à une véritable crise sous-jacente dont les premières victimes sont les enfants. Si aujourd’hui, les langues se délient, les solutions, elles, tardent à venir. Les associations s’indignent (exp : Association tunisienne de défense des droits de l’enfant), les groupes d’entraide entre jeunes parents se forment sur Facebook et ailleurs (exp : Jeunes Mamans) mais à présent, aucun mode opératoire efficace n’a été mis en place afin de garantir à tous les enfants de notre pays un accès à une préscolarisation qui réponde aux besoins les plus élémentaires pour un prix décent.

Dans les faits divers des journaux tunisiens, il n’est pas rare de lire l’histoire d’un enfant en bas âge décédé des suites d’un accident domestique, alors que les parents étaient absents de la maison. La plupart de ces parents n’ont pas d’autre choix que d’aller au travail en laissant à la maison leur progéniture livrée à elle-même. Avec un SMIG de 357 dinars 136 millimes, ces parents ont du mal à payer une personne ou une structure pour garder les enfants.

Entre les jeunes mamans obligées de reprendre le travail après deux mois de congé de maternité uniquement, les jardins d’enfants dont une grande partie ne répond pas aux critères les plus élémentaires du cahier de charge (hygiène, sécurité…), et les prix qui ne cessent d’augmenter d’année en année, une question se pose : A quand les jardins d’enfants sous contrôle et gratuits pour tous ?

En Suède, l’accueil à temps complet ou partiel à partir d’un an jusqu’à cinq ans dans un établissement supervisé par la commune, est considéré comme un droit pour l’ensemble des enfants. Se rajoute à cela le fait que tous les enfants à partir de 3 ans doivent fréquenter un service petite enfance au moins pour 525 heures par an sans contribution financière. Autant dire que la Tunisie se retrouve très loin de cette situation. En même temps, le « modèle suédois » est celui pour lequel militent une bonne partie des pays européens, dont la France. Pour nous, le constat est édifiant : aujourd’hui, en Tunisie, entre 4000 et 5000 jardins d’enfants existent dont 50% des éducateurs n’ont aucune formation spécifique. Pourtant, les prix de ces « précieux » endroits oscillent entre 40 dinars-pour les structures publiques peu nombreuses- et peuvent aller jusqu’à 1000 dinars le mois dans certains espaces privés.

Jardin d’enfants suédois

L’éducation, un secteur peu rentable pour l’Etat

Kaouther. S, directrice d’un jardin d’enfants privé, explique que tout tourne autour de la demande et des besoins. « Il y a beaucoup de demande. Les familles ont des besoins que l’Etat ne peut pas assumer. Il a fait délibérément le choix de ne pas prendre cela en charge. Un local dans les normes, avec du personnel formé, un nombre d’enfants minimum, cela demande de l’argent qui ne présente pas de retour sur investissement immédiat. C’est pour cela que la majorité des pays en voie de développement-dont la Tunisie- a fait le choix d’ouvrir la porte à la privatisation du secteur. » explique la jeune femme.

Pourtant, des structures publiques existent bel et bien dans notre pays. Pour écarter tout amalgame, Madame Naziha Labidi, ministre de la Femme, de la Famille et de l’Enfance, nous explique que les jardins d’enfants publics sont des établissements municipaux ne relevant pas de son ministère mais de celui des Affaires Locales et de l’Environnement. « Le Ministère de la Femme, chapote par contre, les Jardins d’Enfants privés sur lesquels nous avons un droit de regard. Les futurs directeurs se doivent de remplir un cahier des charges, et nous, nous devons les suivre en faisant des visites régulières. »

Avec des jardins d’enfants publics  en nombre insuffisant, (10% à peu près du nombre total des établissements préscolaires), l’unique issue pour pallier les besoins actuels de la famille tunisienne de plus en plus nucléaire reste l’espace privé.

Pourtant, en 2017, 36% des enfants tunisiens uniquement ont fréquenté les jardins d’enfants. « Nous avons essayé de pallier ce manque de structure dans certaines zones et régions de la Tunisie. » explique la ministre. Contrairement à la capitale, où la surenchère gangrène le secteur, dans certaines villes, les parents peinent à trouver des structures qui accueillent leurs enfants durant les heures de bureau. « Nous avons lancé le programme ‘Rawdhetna fi 7oumetna’. Nous essayons d’encourager les jeunes à se lancer dans des mini projets pour ouvrir des jardins d’enfants. Nous avons même des espaces dédiés à la petite enfance que nous avons proposé pour mettre en place des jardins d’enfants clé en main en garantissant un crédit à rembourser à partir d’un an plus tard. Nous avons posté ce genre d’annonce trois fois, et personne n’a répondu présent malheureusement. » déplore Naziha Labidi.

Lancer son propre jardin d’enfants, est-ce chose facile ?

Si de nombreux jeunes ont eu la flemme de travailler dans un secteur aussi prenant, d’autres y ont vu une véritable opportunité, soit de construire un joli projet de société…soit de se faire un joli pactole sur le dos de parents prêts à tout pour le confort de leurs chérubins. Le ministère facilite les choses pour ceux qui veulent se lancer. « Il suffit de récupérer le cahier des charges, de le remplir, de déposer la demande et d’attendre 15 jours. Au bout de ces deux semaines, si personnes ne te répond, tu peux d’ores et déjà commencer à travailler. » explique Amina. L, qui a lancé son jardin d’enfants en banlieue tunisienne il y a à peine deux ans, et d’enchaîner : «  Un jour, un contrôleur passera pour vérifier les normes. Il ne posera aucune question sur le programme pédagogique mais vérifiera tout le reste. C’est un peu comme ça que ça se passe. Il y a très peu de contrôleurs. Dans notre zone, il y en a un sur près de 300 établissements ce qui fait que nous ne le voyons qu’une fois par an. » raconte-elle.

Jardin d’enfants « Paradis des oiseaux »

Mais la faille n’est pas là bien qu’un contrôle une fois par an ne soit pas suffisant pour établir un état des lieux et pour évaluer le niveau du programme pédagogique des jardins d’enfants. Naziha Labidi déplore en effet ce manque d’effectif « Nous n’avons pas beaucoup d’inspecteurs. De nombreux établissements ont déjà ouvert leurs portes sans même passer par nous. C’est aussi le rôle des parents de vérifier si la structure a obtenu son autorisation ou pas. C’est au rôle du citoyen de nous aider à les repérer. Nous pouvons ensuite prendre la relève et intervenir sur le champ. Pour les jardins d’enfants qui ne respectent pas les règles du cahier des charges ou qui n’ont pas d’autorisation, nous envoyons un avis de fermeture, dont la décision reste tributaire du gouverneur. L’année dernière, nous avons dû assister à la fermeture de 52 jardins d’enfants à La Manouba seulement. » 

Assez complexe donc ce mode opératoire pour superviser et contrôler des espaces supposés accueillir des enfants de 3 à 6 ans. Un suivi pas toujours évident à mettre en place à cause du manque d’effectif et des structures qui pointent leur nez sous couvert d’association ou autre afin d’échapper aux critères du dit cahier des charges. Au final, de nombreux jardins d’enfants anarchiques voient le jour et d’autres, dits « légaux » ne répondent pas à toutes les normes imposées par l’Etat. Cela réduit considérablement le nombre d’espaces conformes, avec un vrai programme pédagogique et un projet de société mis en place.

Quid de l’aspect social ?

Lorsqu’il est question de l’éducation et de la petite enfance, certaines questions se posent : comment faire pour mettre en place un projet social dans chaque jardin d’enfants ? Comment intègre-t-on les enfants à besoins spécifiques dans ces établissements ? Quelle place donne-t-on aux enfants qui n’ont pas les moyens d’intégrer des jardins d’enfants privés qui coûtent plus ou moins cher ?  « Il faudrait que ce soit inscrit dans le cahier des charges. Il faut que chaque établissement prenne en charge un enfant dont les parents n’ont pas les moyens d’inscrire dans cet organisme. C’est ça qui va créer la mixité sociale. C’est ça que d’avoir une vision sociale et de mettre en exécution l’égalité des chances.» rétorque Amina. L.

A défaut d’intégrer des enfants nécessiteux dans des structures privées coûteuses (car offrant un bon nombre d’activités diverses), l’Etat essaie de prendre en charge un certain nombre d’enfants « Nous payons les frais du jardin d’enfants pour environ 2000 enfants chaque année en Tunisie. Cette année, nous en sommes arrivés à 4400 et l’année prochaine ce sera 6000 enfants, j’espère. De 2000 à 6000, il s’agit d’une grande charge pour le budget de l’Etat et un grand sacrifice vu la conjoncture économique actuelle. » explique madame la ministre, qui précise que par ailleurs, chaque jardin d’enfants se doit de prendre en charge des enfants à besoins spécifiques s’ils se présentent pour intégrer les lieux.

Les prix s’envolent !

D’année en année, le fléau de la surenchère sur les prix rend le champ des possibilités très réduits aux parents qui n’ont pas forcément les moyens de se payer le jardin d’enfants le plus proche de leur boulot. Les prix à Tunis varient entre 40 et 1000 dinars le mois, avec une moyenne de 250 dinars pour les jardins d’enfants classiques (1 maîtresse pour 8 à 10 enfants, un déjeuner à la cantine, la garde de 8h à 16h et quelques activités par-ci par là). Selon le ministère, les prix pourraient être étudiés prochainement. L’explication donnée : ce sont les charges qui font augmenter les prix, ainsi que les activités optionnelles demandées par les parents. « Mais il y a aussi le fait que l’on nous pousse vers des locations en fond de commerce. Aujourd’hui, il faut la signature des 4 voisins si l’on veut transformer une villa en jardin d’enfants…ou alors se diriger vers la location « fond de commerce ». Concrètement, nous nous sommes transformés en des commerces alors qu’à la base, nous sommes des prestataires de services. Comment garder des prix raisonnables alors que les prix des locaux ont doublé ? Cela alimente forcément la surenchère des prix, mais pousse aussi vers des solutions illégales. De plus en plus de structures ouvrent leur espace sous la forme juridique d’une association. Cela coûte moins cher et ils n’ont pas besoin de la signature des voisins pour le faire. » déplore Kaouther.S

Le ministère de son côté préfère traiter les problèmes de manière légale et en temps voulu.  « Nous préparons un nouveau cahier des charges pour entamer une nouvelle aire. Nous avons une nouvelle loi à faire passer à l’ARP qui stipule des punitions qui peuvent aller jusqu’à l’emprisonnement pour certains dépassements. Et une éventuelle harmonisation des prix pourrait être proposée.»

Jardin d’enfants « Paradis des enfants »

Vers un changement ?

Naziha Labidi parle de l’année de la révolution pour l’enfant. Pour elle, cette année 2018 est celle de la révolution pour l’enfant. Après avoir pris le temps d’étudier les manquements et de faire des constats en 2017, il est temps de passer à l’action. De nombreux partenariats ont été signés. « Nous avons aussi signé des conventions internationales. Nous sommes le premier pays hors Europe à avoir signé « la Convention du Conseil de l’Europe sur la protection des enfants contre l’exploitation et les abus sexuels (Convention de Lanzarote) ». Explique-elle. L’assemblée européenne va nous aider dans la mise en œuvre de ce protocole. Toute une stratégie est mise en place.  « La Tunisie sera également la capitale mondiale de l’enfance sans châtiment corporel en 2020. Nous allons pouvoir mettre à exécution de nombreuses stratégies concluantes, comme l’adoption par le CMR de la stratégie multisectorielle de la petite enfance. »  

Aujourd’hui, un des projets qui tient à cœur à la ministre de la Femme, c’est bien la traite des enfants, les enfants en situation fragile dans les rues et les centres intégrés de la jeunesse et l’enfance. « Nous essayons de les aider dans l’acquisition de leur autonomie. A titre d’exemple, cette année, nous avons décidé de leur donner de quoi s’acheter leurs vêtements seuls alors qu’habituellement, ils s’habillaient tous pareil puisqu’on achetait tout en gros. Nous allons également entamer un projet pilote dans un centre à Mornag où chaque enfant aura son espace avec sa chambre, son dressing et son coin salle d’eau. Et dans l’unité de vie, on mettra la caméra de surveillance. Nous allons travailler avec des psychologues pour une révolution sur les mentalités, une nouvelle approche pédagogique. »

Beaucoup de choses sont en cours de changement cette année, mais encore plus en 2019 et jusqu’en 2020. Entre les congés de maternité et de paternité que l’on veut voir allongés, l’éducation inclusive que l’on veut voir imposée, les projets de partenariats public-privé que l’on veut voir appliqués, il ne nous reste plus qu’à espérer que toutes ces promesses de lois et de changements soient enfin appliquées.

ET SI VOUS METTIEZ VOTRE GRAIN DE SEL ?