Comment Bourguiba a mis le safseri K.O, en 9 jours ! Par Dorra Bouzid

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Par Dorra Bouzid*

1er janvier 1957. Premier jour de la mise en vigueur du révolutionnaire (et foudroyant) Code du Statut Personnel de Bourguiba, du 13 août 1956. Manif spectaculaire à la Kasbah ,ce jour-là, de 500 pionnières pour soutenir Bourguiba. Début d’une offensive-éclair de neuf jours qui mit K.O. définitivement, le « Safseri » séculaire tunisien.

Il y a 55 ans dans notre Tunisie fraîchement indépendante (30 mars 1956), le voile était dominant : C’était ce qu’on appelait le « Safseri »-blanc ou écru, en coton, lin, soie ou nylon.  Avec ou sans minuscule voilette noire ou blanche, ne laissant voir que les yeux.
Très rares étaient les femmes dévoilées : quelques modernistes acharnées ou étudiantes et écolières comme moi, à l’époque, qu’on dévisageait  avidement dans les rues, en les montrant du doigt…
 
Voile trempé-moulé ou cache-misère…

Et c’est fou ce que ce même safseri pouvait voiler de femmes différentes : la grande coquette qui jouait de la hanche, de la jambe et de la pupille ! L’adultère qui entrait au hammam sous un voile et en ressortait, à la barbe du mari, sous un autre ! Celle voilée le jour et européenne le soir. Celle qui, sur la plage s’en extirpait en bikini pour repartir à moto, avec voile trempé-moulé. Et surtout les « désenchantées » pitoyables emmurées vivantes dans leur prison d’étoffe, et n’arrêtant pas de moucher, laver et nourrir la famille dans la solitude absolue jusqu’à en devenir sournoises avec même des petites « aventures » secrètes : ni vue, ni connue ! Il y avait aussi, hélas, les safseris cache-misère etc. Comme je l’écrivais alors, sous le pseudonyme protecteur de « Leïla », dans « L’Action » du 14 décembre 1956, futur « Jeune Afrique ».
 
500 pionnières dans la rue pour la première bataille !

L’offensive anti-voile débuta dès le 1er janvier 1957, date de la mise en vigueur du révolutionnaire (et foudroyant) Code du Statut Personnel, instauré par Bourguiba dès le 13 août 1956, quatre mois seulement après l’Indépendance pour donner à la femme tunisienne l’égalité totale avec l’homme!
500 pionnières ce jour-là déferlent vers la place de la kasbah, immobilisant la circulation pendant deux heures, malgré la concurrence déloyale du match Vienne – Sélection tunisienne. Elles viennent apporter leur soutien à Bourguiba, le remercier, donner l’exemple, encourager les autres, montrer qu’elles appréciaient le cadeau et qu’elles entendaient l’utiliser pour que la femme tunisienne soit réellement libérée.

J’y étais bien sûr, pour témoigner et vivre cette première révolution tunisienne (voir Leila, « L’Action » N° 23, page 13, 7 janvier 1957).
 
« Ce n’est pas ce chiffon noir qui symbolise l’honneur »…
 

Et voilà que Bourguiba après avoir rappelé dans son discours explicatif leurs droits mais aussi leurs devoirs- à égalité avec leur partenaire masculin- annonce que « ce chiffon noir  qui couvre leur visage disparaîtra de lui-même : car ce n’est pas lui qui symbolise l’honneur. Il serait plutôt, a-t-il même souligné, synonyme de peur, de pruderie et de frustration. Peu à peu vous vous habituerez à vos nouvelles habitudes et vos nouveaux droits comme on s’habitue à l’air pur »…
 
« Le nouveau coup d’Etat »
 
Neuf jours plus tard, le voilà encore, le 10 janvier 1957, à Sfax, qui tout à coup, se tourne vers le Ministre de l’Education Nationale et lui demande d’«interdire dorénavant aux écolières le port du voile ! » Et cela du même ton qu’il aurait employé pour demander un verre d’eau ou ses lunettes – sans avoir l’air d’y toucher (Leîla, dans l’Action N ° 84, lundi 14 janvier 1957, page 13, sous le titre « Le nouveau coup d’Etat »).
Et voilà comment une offensive-éclair de neuf jours mit K.O. le safseri séculaire par son abolition, tout simplement, dans les écoles.
 
Et comment, grâce à l’instruction, il tomba peu à peu en désuétude sans que plus personne ne s’en offusque, ni ne s’en souvienne…
 
Voilà enfin et hélas, que près de 30 ans après, dès les années 80, s’est installé peu à peu, à la place de notre doux safseri traditionnel défunt, un étrange « hijab » venu d’ailleurs, dont on ne peut pas non plus dire, selon les termes de Bourguiba en  1957, qu’il est un « Symbole de l’honneur », mais qu’il est plutôt « synonyme de peur, de pruderie et de frustration».
 
Et que, hélas aussi, à l’aube de notre belle Révolution, de nouvelles batailles reprennent autour de ces nouveaux niqabs, burkas ou voiles noirs qui n’ont rien à voir avec notre inoffensif safseri !…

 

*Dorra Bouzid : première femme journaliste en Tunisie, pour avoir créé, avec l’équipe masculine de « L’Action » de 1955 (devenue « Afrique Action », puis « Jeune Afrique »), la première page féministe et féminine professionnelle arabo-africaine, et sous le pseudonyme protecteur de « Leila » : « L’Action féminine ». Elle a aussi fondé, par la suite, la rédaction  des deux magazines féministes et féminins de Tunisie : « Faîza » (1959-68) et « Femmes et Réalités » (1998-2005, date à laquelle elle a été obligée de quitter la direction).